Groupe de champs
Chance et reconnaissance

Jeudi, 9 h.

Jeudi, 9 h.

Il y a cet Australien d’une trentaine d’années, un consultant technique en radiologie, qui travaille ici à MSF. Il est en train de mettre en place le département de radiologie : installer l’équipement et les logiciels, former les techniciens… L’autre jour, nous avons examiné ensemble les radios d’un homme sur qui on avait tiré dans la poitrine deux mois plus tôt. Nous ne savions pas bien pourquoi on les avait demandées, car le patient ne présentait plus aucun symptôme, mais il avait toujours dans la poitrine une balle suffisamment grosse pour provenir d’un AK-47 ou quelque chose de ce genre. Les deux clichés, de face et de profil, montraient que la balle était venue se loger juste à côté de la veine cave supérieure, celle qui ramène tout le sang de la tête et des bras vers le cœur. Deux centimètres de plus à gauche, et l’homme serait mort en quelques minutes. En contemplant l’image numérique sur l’écran, mon collègue australien a commenté : « c’est un sacré veinard ».

L’autre jour, on m’a appelé aux urgences pour voir un autre homme avec un autre genre de blessure par balle. Il avait un trou de taille moyenne juste sous la clavicule droite, suffisamment grand pour que je puisse y introduire quatre doigts et compresser son artère sous-clavière, et un autre encore plus grand sous l’aisselle. Grâce à un échographe portatif, le médecin urgentiste avait vu du sang dans sa poitrine. Il était en train de poser un drain thoracique quand je suis arrivé avec notre anesthésiste, le docteur K. En 10 minutes, un demi-litre de sang s’était écoulé, et le temps que nous arrivions au bloc, un quart d’heure plus tard, il en était à environ 1 litre en tout, dont nous avons pu lui re-transfuser une bonne partie. D’habitude, si un patient perd un litre de sang par la poitrine après une blessure par balle, il faut pratiquer une opération appelée thoracotomie, qui consiste à lui ouvrir la poitrine pour arrêter l’hémorragie. D’une manière assez surprenante, la tension artérielle de notre patient était toujours dans la norme, son pouls ralentissait, il ne présentait aucun autre signe de choc, et surtout, l’écoulement sanguin par son drain thoracique avait diminué de manière spectaculaire. Au lieu de lui ouvrir la poitrine, nous avons donc commencé par explorer les blessures qu’il avait déjà. J’ai pratiqué des incisions pour agrandir les blessures et pouvoir examiner les vaisseaux sanguins de la clavicule au biceps. Les veines et artères principales n’étaient pas touchées. Seuls quelques vaisseaux et le muscle déchiqueté avaient besoin d’être suturés. Ce qui est intéressant, c’est que nous n’avons pas trouvé de blessure d’entrée dans sa poitrine. Il semble que la balle soit entrée sous la clavicule, ait évité  toutes les structures essentielles, rebondi sur la paroi thoracique et déchiré la peau de son aisselle en ressortant. L’hémorragie thoracique venait probablement de blessures sur des petits vaisseaux, mais elle s’était endiguée au lieu d’engendrer de gros problèmes vasculaires. J’ai posé un second drain thoracique, en le dirigeant vers le bas de la poitrine pour m’assurer que nous n’avions pas raté de saignements importants, mais l’hémorragie interne avait pratiquement cessé. Je me suis fait la réflexion à voix haute que s’il n’y avait ni hémorragie ni fuite d’air du poumon, il n’y avait aucune raison de pratiquer une thoracotomie, et que nous pouvions nous contenter de nous asseoir et de l’observer quelques minutes pour voir si le sang continuait à s’écouler aussi faiblement par le drain. K., mon anesthésiste, a commenté : « eh bien, il a de la chance ».

Nous savons tous que si nos patients avaient vraiment de la chance, ils ne seraient tout simplement pas nos patients. Mais il est difficile de ne pas penser que tel patient a de la chance et tel autre n’en a pas. J’ai deux patients qui ont été évacués de Carnot avec des blessures par balle similaires en bas de la jambe et des fractures ouvertes du tibia. On les a tous deux équipés de fixateurs externes pour stabiliser l’os et lui permettre de se reconstituer. Celui qui a de la chance a une trentaine d’années. Nous avons pu recouvrir son os avec du muscle grâce à ce qu’on appelle un lambeau de soléaire (ou plus précisément un lambeau d’hémi-soléaire inversé). Cette semaine, on va lui greffer de la peau sur ce lambeau, et on va complètement fermer sa blessure. Celui qui n’a pas de chance a 19 ans. Sa fracture n’était pas aussi grave, mais dans l’explosion, il a perdu la majorité des muscles et des tendons derrière l’os. Il lui manque la majeure partie du gastrocnémien et du soléaire, les changements de pansements sont donc plus importants et plus douloureux, et il y a de fortes chances qu’il ne guérisse pas et qu’il faille l’amputer.

La chance est toujours relative, et plus encore dans un service de traumatologie. En tant que chirurgien, je suis convaincu qu’on crée en bonne partie sa chance, en effectuant un diagnostic précis, en faisant attention au moindre détail au bloc tout en restant rapide et efficace, et en surveillant attentivement les problèmes qui peuvent survenir après l’opération : il vaut mieux les prendre en charge rapidement. En tant que personne, je suis un peu plus fataliste. Je sais que j’ai déjà été bien chanceux dans ma vie, et que ma chance peut aussi bien tourner court sur l’autoroute glissante de pluie de Seattle à l’heure de pointe qu’à Bangui ou à Carnot avec MSF. Mais même le meilleur chirurgien peut connaître des complications, que ce soit à cause d’une blessure qu’il n’a pas remarquée, d’une hémorragie inattendue après une opération ou tout simplement parce que le patient ne s’en sort pas. Et le plus attentif d’entre nous peut très bien se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment.

Aujourd’hui, je suis extrêmement reconnaissant de ma bonne fortune, et je pense être le deuxième homme le plus chanceux de Bangui. Pourquoi le deuxième ? Je ne voudrais pas tenter le sort en affirmant être le premier. Je touche du bois.