Groupe de champs
Arrivée à Bangui : le tableau est loin d’être idyllique

Avec un peu de chance, ce sera quelque chose de simple que nous pourrons soigner.

Jeudi, 19 h.

Je suis assis au bloc opératoire, j’attends mon prochain patient. Aujourd’hui, nous avons pratiqué deux opérations, ainsi que de simples changements de pansements sous anesthésie. J’ai aussi passé la tête au bloc de chirurgie orthopédique pour essayer d’apprendre quelque chose. Les deux patients opérés étaient de jeunes hommes avec des traumatismes. J’ai pratiqué des laparotomies sur tous les deux, ce qui signifie que j’ai incisé quelque part entre la xiphoïde (la petite partie osseuse en bas du sternum) et le haut du pubis. Si vous vous demandez toujours de quoi il s’agit, faites une recherche sur Google. Le premier patient a été poignardé. On ne voyait qu’un petit trou d’environ 1,5 cm, 3 cm
au-dessus de son nombril, sur la gauche, mais il avait aussi plusieurs trous dans l’estomac et l’intestin grêle. Nous les avons tous soignés. Le deuxième a été pris dans une fusillade avec deux autres personnes, il y a 4 jours. On lui a tiré dans le dos, juste à gauche de la colonne vertébrale, en dessous du rein. La balle est ressortie dans sa cuisse gauche. Il avait des douleurs grandissantes dans l’abdomen, qui était distendu. Quand il est arrivé à la salle d’urgence, son abdomen était plutôt souple. Je l’ai opéré en pensant sincèrement trouver une blessure à l’intestin, probablement au côlon, ce qui signifiait qu’il devrait subir une colostomie. J’ai donc été agréablement surpris de découvrir que la balle était restée dans une zone appelée rétropéritoine (une autre recherche Google en perspective), et n’avait engendré qu’une petite fente dans les tissus qui laissait lentement s’écouler du sang dans sa cavité abdominale, et causait une irritation.

Cela fait 30 heures que je suis arrivé à Bangui. À l’atterrissage, on peut constater que le camp de réfugiés proche de l’aéroport a pris de l’ampleur ces derniers mois. Techniquement, il ne s’agit pas d’un camp pour réfugiés, mais pour personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (ou IPD pour Internally Displaced People, dans le jargon des ONG) : les occupants viennent tous de République centrafricaine, parfois de Bangui même. C’est un site incroyable. Il doit occuper une surface équivalente à une vingtaine de terrains de football. Une fois au sol, je peux l’observer de plus près, mais pas prendre de photos. Le tableau est loin d’être idyllique, avec ses abris de fortune faits de bâches et de plastiques multicolores, certains portant le sigle de l’ONU, et de tout ce que les gens ont pu récupérer. Même de loin, on voit bien que le camp est surpeuplé. On ne resterait pas ici sans une excellente raison. D’après les informations sur Internet, ces gens sont là parce qu’ils ont peur d’être tués s’ils s’en vont.

Je passe la douane, récupère mes bagages, et le 4X4 de MSF m’emmène au bureau principal, où je rencontre un infirmier anesthésiste arrivé la
nuit précédente. Nous remplissons de la paperasse et assistons ensemble à notre réunion de présentation. Nous faisons tous les deux partie de
la nouvelle équipe de l’hôpital. Pour diverses raisons, il y a à peine une semaine, MSF a confié les services chirurgicaux de l’hôpital communautaire à la Croix Rouge et ouvert un « nouvel » hôpital proche du centre-ville. C’est un grand hôpital dans une grande enceinte, qui
compte aussi un hôpital pédiatrique géré par une autre ONG. L’hôpital où nous officierons a fermé il y a 5 ans. Il ne reste plus rien, donc tout, depuis les tables d’opération jusqu’aux appareils de radiographie, a été mis en place par MSF. Nous faisons partie d’une équipe composée de deux chirurgiens, un médecin anesthésiste et deux infirmiers anesthésistes. Nous disposons en plus d’une grande équipe d’expats, qui gère l’hôpital et forme le personnel local. Elle se compose d’un médecin urgentiste assisté de deux infirmiers, de deux infirmiers de bloc, deux infirmiers de service, un psychologue, un interne, un kinésithérapeute, plusieurs coordinateurs logistiques, des pharmaciens, des personnes
chargées des ressources humaines et des finances… en gros, tout le personnel nécessaire pour faire tourner un hôpital. Pour l’instant, l’équipe a ses quartiers sur place. On nous informe également qu’au cours des prochaines semaines, on pourra demander à certains membres de l’équipe de faire partie d’une équipe chirurgicale mobile.

Ensuite, nous nous rendons à l’hôpital pour de nouvelles réunions, de nouvelles présentations, et une visite, notamment de nos chambres. C’est un nouveau projet, avec une équipe importante, et les logements ne sont pas encore tous prêts. Lors de mes missions précédentes avec MSF, j’ai toujours disposé d’une petite chambre rien que pour moi. Pouvoir passer un peu de temps seul et prendre une bonne douche quand je me lève
le matin sont deux petits plaisirs que j’apprécie lorsque je travaille avec MSF. J’ai donc été déçu lorsqu’on m’a annoncé que je partagerais ma
chambre avec deux autres expats et qu’il n’y avait que deux douches pour 20 personnes. J’ai un peu honte d’écrire cela quelques heures seulement après être passé devant le camp d’IDP où l’intimité et l’eau courante sont des ressources rares, voire inexistantes.

On amène mon prochain patient au bloc. Il s’agit d’une femme de 60 ans, un âge relativement avancé dans un pays où l’espérance de vie tourne autour de 48 ans. Elle souffre d’une occlusion intestinale, probablement les suites d’une opération, un kyste ovarien, semble-t-il, il y a environ 7 ans. Elle est arrivée à l’hôpital peu de temps après le départ du technicien qui a installé l’appareil et le logiciel de radiographie, et nous n’avons aucune radio. Mais son ventre est distendu au possible, et elle dit qu’elle a eu peu de gaz, et aucune selle depuis 7 jours. Ce soir, nous allons donc pratiquer une laparotomie, et voir ce que nous trouvons. Avec un peu de chance, ce sera quelque chose de simple que nous pourrons soigner.