Groupe de champs
République centrafricaine: Premier pas sur le terrain.

Dale, un anthropologue, atterrit en République centrafricaine.

Dale Koninckx, MSF anthropologist

Il fait chaud et l’air est très humide mais il n’a pas encore plu aujourd’hui. Je me demande si la moiteur vient du ciel, du sol, ou si c’est juste moi qui sue. En fait, je crois que la terre transpire. Je sais aussi que c’est la saison des pluies, mais je n’ai pas encore vu d’orage. Après tout, je ne suis arrivé qu’hier soir.

Un autre truc dingue avec ce climat, c’est que les odeurs me paraissent à la fois étouffées, exagérées et mélangées. Elles ont ce quelque chose d’unique que je n’ai jamais retrouvé en Belgique.

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Sur le balcon

Je ne sais pas si j’ai un bon odorat, mais j’ai une mémoire des odeurs. D’ailleurs, en vous écrivant ces lignes, je me rappelle avoir reconnu le parfum de ma rue à Liège, en avril 2014, alors que je sortais de la voiture de ma mère qui me ramenait chez moi après un terrain ethnographique de 3 mois à Kinshasa. Je me rappelle sortir de la voiture et lui dire “maman, c’est dingue, je reconnais l’odeur de la rue!”.

J’ai soudainement compris que j’étais rentré et je me suis mis à pleurer comme un gosse.

Bangui

Je vous écris depuis Bangui, en République Centrafricaine. Je suis content d’être là.

Je suis assis à la terrasse de ma chambre et j’aime ce que je vois : trois allées pavées de petits galets, entourées de petites plantes et de palmiers trapus et touffus ainsi que d’autres terrasses habitées par quelques collègues rencontrés la veille ou dans l’avion.

Je me sens excitation et motivation, bonheur et curiosité, détermination et indignation.

Un lézard assez petit mais suffisament rapide et déterminé à s’approcher de moi pour me déconcentrer. Au-dessus du toit de l’immeuble qui me fait face, une colline parsemée d’arbres. Je me demande s’il y a des montagnes.

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COVID Quarantine Hotel, Bangui, Central African Republic

Dans un coin à 15 mètres, je vois aussi une modeste chaise où est assis sereinement un gardien. Un peu plus loin, une route vachement calme, signe qu’on est plutôt dans un quartier résidentiel. Derrière moi, un soleil qui va se coucher brusquement dans 1h30. Et puis les odeurs et l’air lourd et humide.

La quarantaine

Je suis en quarantaine dans un hôtel situé en périphérie de la capitale centrafricaine. On m’y a conduit hier soir depuis l’aéroport, alors qu’il faisait déjà nuit. Clairement, mon expérience de la Centrafrique est aussi maigre qu’elle se résume à ce trajet en minibus. Néanmoins, elle m’intrigue déjà et me donne un cocktail d’émotions indéchiffrables. Une sorte de mélange entre excitation et motivation, bonheur et curiosité, détermination et indignation.

Car malgré l’absence d’une aventure rocambolesque à raconter, je vous assure que ce trajet aéroport-hôtel est déjà, si on prend le temps de s’y intéresser, un voyage à raconter.

Un voyage à raconter

Je me lève de mon siège, le 31L. Ça fait 6h30 que j’y suis assis mais c’était cool, pour une fois. Mes voisins étaient sympas et ils mettaient leur masque. J’étais dans le coin et personne n’était assis derrière moi, du coup je pouvais baisser mon siège sans crainte et caler ma tête dans la fenêtre pour essayer de dormir.

Finalement, j’ai regardé des séries tout le trajet. J’ai aussi contemplé la grandeur de l’Afrique, virant du jaune à l’orange, puis au vert clair et au vert foncé, dégradé de couleurs brouillé progressivement par une jungle touffue dans laquelle serpentent des rivières brunes et sauvages. Je me dis que j’aimerais un jour faire un tour en pirogue dessus. Je me dis aussi que c’est cliché de penser ça mais je m’en fous.

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View from the plane

Puis je vois les toits en tôle qui me rappellent les abords de Kinshasa mais qui, cette fois, semblent plus dispersés et enfouis dans les arbres. Je me demande combien de gens vivent dedans.

À un moment je me dis qu’on vole super bas et je pense à ce que pensent les enfants quand ils voient et entendent les avions raser leur maison. Je songe à ce qu’ils se diraient s’ils étaient assis dans ce siège 31L et qu’ils voyaient d’en haut leurs maisons, leurs rivières, leurs forêts, leur pays.

Bref, le vol est passé vite. J’ai malgré tout hâte de sortir. Une fois dehors, je reconnais immédiatement cette humidité et ces odeurs typiques. Je descends les marches et rejoins, sur le tarmac, la longue file qui s’étale du pied de l’avion au tout petit bâtiment de l’aéroport. J’enfile au passage ma veste MSF. Je me dis que l’aventure commence.

L'aéroport

J’ai déjà été dans plusieurs aéroports d’Afrique, mais celui-ci je le trouve dingue : aucun gros avion à part le nôtre mais des dizaine de petits à hélices, appartenants à plusieurs ONG. J’en reconnais deux avec des logos MSF. Sans doute y en a-t-il un qui me conduira, après ma quarantaine, à Bangassou.

Je vois aussi des militaires mais moins que ce qu’on m’avait annoncé.

Je me demande comment tout ce monde a pu rentrer dans l’avion. Je me demande ce que les gens viennent faire ici et qui ils vont retrouver ce soir. Combien de temps ils restent. S’ils vivent ici.

Au fur et à mesure que j’avance dans la longue file, je vois qu’il y a beaucoup d’agents de santé qui prennent la température des passagers, distribuent des flyers informatifs sur le coronavirus ainsi que du gel hydroalcoolique et font remplir des formulaires.

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Dale on the plane to Bangui

A côté de moi se trouve Florence, pour qui c’est la première mission et qui me dit être bien contente que je sois là. Ça me fait plaisir et ça me rappelle quand j’ai débarqué au Nigéria pour ma première mission, moi aussi, sauf que j’étais seul.

On passe deux heures à remonter la file, passer le contrôle des passeports et des visas, puis récupérer nos sacs. Il faut dire qu’il y a vraiment beaucoup de monde pour un espace et un tapis roulant aussi petits, que l’absence de machines pour dispatcher tous ces sacs hors de l’avion et que la fatigue des gens n’aident pas à gagner du temps, mais on finit tant bien que mal par se retrouver dehors, en compagnie du chauffeur MSF et de deux autres collègues qui nous attendaient déjà depuis un bon moment.

Sur la route

La voiture est un minibus aux couleurs de MSF. Covid oblige, on est tous assis sur une rangée séparée et à l’arrière du véhicule. Il fait noir mais les phares des autres voitures, taxis et motos autour de nous fourmillent.

Je me demande comment le chauffeur fait pour gérer. En fait je me dis qu’ils gèrent tous et qu’au final, ce bordel est plus organisé qu’il n’y paraît.

Je suis encore frappé par le fait qu’un klaxon, ici, sert à ce à quoi il est censé servir; à s’annoncer. Et roule.

Le chauffeur attrape la radio et lance un classique “bien arrivés à destination” qui me rappelle que je suis en mission avec MSF. Ça me fait sourire.

À la ruche de phares s’ajoutent les deux côtés de la rue qui défile et se fait de plus en plus cabosseuse. J’aperçois plein de gens, des devantures de magasins jaunes et rouges, des bars, des chaises en plastique bleues, des motos par centaines, des gens et encore des gens, des générateurs, des petits feus de braises réchauffant des casserolles et ce que j’imagine être des beignets, du poulet, des bananes. J’ai faim, d’un coup.

Puis, la route passe du bitume à la terre avant de redevenir bitume, jusqu’à une certaine accalmie et un carrefour éclairé. Le chauffeur s’arrête, attrape la radio et lance un classique “bien arrivés à destination” qui me rappelle que je suis en mission avec MSF. Ça me fait sourire.

Sur ma terrasse

Il est maintenant 18h01 et il fait nuit noire. Je suis toujours sur ma terrasse à vous écrire. Soudain, le gardien se lève de sa chaise, s’avance d’un pas déterminé vers moi et me dit “je veux toucher votre interrupteur”.

Je lui dis que je vais le faire moi-même, puisque c’est techniquement ma zone de quarantaine et que moi seul peux le toucher. Il insiste et pousse dessus, allumant le spot extérieur. Il me sourit.

Je lui propose du gel hydroalcoolique et il répond favorablement, d’une main tendue mais hésitante, frictionnant ses mains sans grande détermination.

Alors qu’il s’éloigne, sourire en coin, il me lance “non ça va, j’ai passé quatre mois ici dans le confinement et je n’ai rien eu. C’est que Dieu est grand. Il l’est pour nous tous ». Je me rue sur mon carnet de terrain. Je note sa remarque et je me dis, en bon anthropologue, que c’est super intéressant. Bon. Je me ferai un plaisir de partager ce que j’en pense avec vous dans la suite de mon carnet de bord.

Mais je vous le dit : c’est officiel, j’ai vraiment hâte de sortir de quarantaine et d’aller à la rencontre de ces gens.