Groupe de champs
République Centrafricaine: Première sortie en brousse

Au cœur d'une région reculée de la République centrafricaine, l'anthropologue Dale partage son journal d'une journée sur le terrain avec MSF

The msf car overlooks a river

Mardi 6 octobre 2020, 20h09, Bakouma, République Centrafricaine

Je suis assis sur un banc auquel il manque des planches. J’y suis assis depuis une heure et je me fiche un peu du confort. J’aime ce que je vois et ce que j’entends, et j’aime penser à ce que j’ai fait aujourd’hui.

Ce que je peux entendre

D’abord, il y a les criquets. Enfin, les « pembele », en patois local. Mais comment est-ce qu’un truc aussi petit peut faire autant de bruit ? Tiens, rien à voir, mais ça me rappelle mon frère, à qui ma mère disait « on ne crie pas aussi fort quand on est aussi petit ». Bon. Je ne sais pas s’il sera content de savoir que je le compare à un pembele, mais au moins je pense à lui :)

Au-delà de ce bruit strident capable de couvrir la sonnerie de mon téléphone se tapisse le gloussement d’un poulet caché dans une caisse, elle-même stockée dans la boueuse voiture MSF qui me fait face.

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Le poulet

Ce poulet, c’est notre pic-nique de demain. J’ai une pensée pour son compagnon de route qui, malheureusement pour lui, a fini dans notre assiette après 5h de trajet passées ensemble sur les pistes poussiéreuses de la région de Mbomou.

Même si je me soucie du bien-être animal, je trouve ça assez atypique que ma boîte à tartine soit remplacée par une caisse de poulets vivants. Je me dis que c’est ça aussi, être en mission avec MSF.

Ce que je peux voir

Un peu plus loin à gauche, il y a trois chiots qui jouent, neuf jeunes chèvres qui se poussent les unes les autres, têtes contre têtes (vachement mignon) et un poulailler-pigeonnier abritant des tas d’oiseaux destinés au même triste sort que notre ami dans la caisse.

Le ciel est large et noir. Puis, au milieu de cette brousse profonde, les étoiles sont plus brillantes que jamais. Il y a aussi beaucoup de lucioles qui me font croire à des étoiles filantes tant elles se fondent dans la voie lactée.

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Les goats

Il n’y a pas de générateur et, malgré les pembeles, j’observe un calme unique.

Sur ma droite, je vois la porte des chambres. Ses barreaux sont défoncés et je repense à l’histoire que m’a racontée mon collègue plus tôt dans la journée.

Terrible et récente

Cette paroisse où nous nous trouvons a été brutalement attaquée lors des événements qui ont soulevé la région en 2017. Pillée et vandalisée, les « gens ont fait n’importe quoi », m’a-t-il dit.

Je pose des questions, m’intéresse à leur culture, à ce qui fait rire, aux façons de se divertir dans un contexte de vie précaire

Les sœurs qui habitaient le bâtiment n’y sont pas revenues.

Je me dis que cet endroit, ce village, cette région, sont remplis d’une histoire aussi terrible que récente et qui habite toujours les esprits de ses habitants. Ceux-ci sont aussi mes collègues et compagnons du soir.

Doucement, on apprend à se connaître

Car je ne suis pas seul. Autour de moi se trouvent quatre collègues qui ont branché la radio et écoutent du théâtre. Ils me traduisent ce qui se dit en Sango.

C’est une scène de couple où un mari qui vient de décrocher un travail se voit envoyer au marché pour acheter à manger pour leurs enfants. Je pose des questions, m’intéresse à leur culture, à ce qui fait rire, aux façons de se divertir dans un contexte de vie précaire. Les voix me font sourire, même si je ne comprends rien.

Des liens se tissent avec la nouvelle équipe et, doucement, on apprend à se connaître. Nous venons de prendre notre douche après avoir puisé de l’eau dans le puits. On attend le sucre pour l’ajouter au thé noir.

Plus loin, une paillote accueille quelques villageois. Je distingue les voix et me demande de quoi ils parlent. A quel moment ils vont dormir, à quelle heure ils se lèvent et ce qu’ils penseraient si je me levais maintenant et me joignais à eux.

Je me dis qu’un jour, je ferais bien une observation participante pure et dure, pendant des mois, dans un endroit comme ça.

Le terrain « à la MSF »

Le terrain « à la MSF », je l’ai bien senti aujourd’hui. Comme me disait ma boss, beaucoup plus expérimentée que moi, « quand tu es dans un convoi MSF avec, devant toi, cinq motards taillant la piste et prévus pour t’emmener dès que la voiture ne peut plus avancer, y a rien à faire, je me dis que je suis en mission ».

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La Voiture MSF

C’est vrai que ça sentait bon l’intervention. Nos drapeaux blancs flottaient, on s’avançait dans la brousse dans le but d’aller là où d’autres ne vont pas, on roulait depuis des heures sans s’arrêter.

« Quand il pleut, tu avances quand-même »

On a croisé des vaillants enfants, poussant à la force de leurs épaules des vélos chargés de plusieurs dizaines de kilos, transportant viandes, pétrole, charbon, manioc, eau, le tout pendant des dizaines, voire des centaines de kilomètres. Le chauffeur de mon véhicule est natif de la région. Il m’a parlé en détails de cet effort qu’il connaît bien pour l’avoir fait chaque semaine au cours de son enfance.

Quelques instants plus tard, un motard prend à bord un vieux papa souffrant d’une sévère plaie au pied gauche

« Tu as onze ans et tu ne vas pas à l’école le vendredi pour ça. Tu quittes Nzako pour arriver à Bangassou. Ca fait 200 km. Tu pars à 4 heures le matin pour arriver à 22h. Sinon tu dors sur une natte dans un village et tu repars le lendemain. Tu pouvais ramener 25 000 CFA. Tu prends l’argent pour les frais scolaires le lundi, et pour manger. Par-là, il y a trop d’abeilles qui te piquent. Quand il pleut, tu avances quand-même ».

Alors qu’il me raconte son histoire, on traverse un pont inondé et l’eau, haute d’un mètre, engloutit la voiture.

« Ça va aller maman »

Aujourd’hui, on avait rendez-vous dans plusieurs centres de santé pour évaluer les besoins sanitaires et assurer la coordination des références vers l’hôpital que nous soutenons à Bangassou, notamment pour la prise en charge des cas graves, complexes ou nécessitant une longue et impayable hospitalisation.

Une fois sur place, nous saluons le responsable du centre. Je signe un livre d’or et y laisse mes contacts. L’homme nous fait une visite des lieux.

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Les patients dans la voiture MSF

L’endroit est relativement grand, il y a beaucoup de patients et notamment une future maman en plein travail.

Ma collègue sage-femme l’examine pendant un long moment puis revient avec un air grave. Elle a conclu que la patiente souffre beaucoup et a urgemment besoin d’une césarienne. Le seul médecin capable de le faire est à des centaines de kilomètres. Il n’y a pas non plus d’ambulance qui arrive jusqu’ici et les références se font habituellement en moto.

Seule solution : renvoyer notre voiture jusqu’à Bangassou avec la maman à bord, ce que nous organisons immédiatement. Mon coéquipier promoteur de la santé explique la situation à la foule qui s’est attroupée autour de nous, tandis que je rabats les sièges arrières tout en portant la patiente sur sa civière. Je croise son regard inquiet et en pleurs.

Ça fait des heures qu’elle souffre. Elle est exténuée. Je lui dis « ça va aller maman », jette un œil soutenant à son mari, ferme les portières, puis regarde la voiture s’en aller avec eux et notre sage-femme.

Sa vie sera sauvée par nos équipes à Bangassou mais, malheureusement, le nouveau-né ne survivra pas.

La plus grande richesse sur terre

Quelques instants plus tard, un motard prend à bord un vieux papa souffrant d’une sévère plaie au pied gauche. Il va aussi le conduire à l’hôpital de Bangassou.

Nous le retrouverons 15 heures plus tard, sur notre chemin de retour, assis à côté de la moto en panne. Il n’y a rien pour la réparer, personne ne passe à cause de la pluie, pas de réseau, pas de téléphone pour appeler.

Cinq minutes de conversation avec quelqu’un n’a pas de prix... Prendre le temps de s’arrêter pour échanger est un investissement

A nouveau, on a emmené le patient jusqu’à Bangassou et, sans notre passage, il serait sans doute arrivé après des jours, trop tardivement pour sauver son pied.

Cette première sortie en dit long sur le pourquoi j’aime travailler avec MSF.

On avait tout un programme qu’on a changé en cinq minutes pour sauver des vies. Une réorganisation des priorités et de la logistique tournée vers l’autre et ses besoins. On a des équipes variées, qui ont dans leurs tripes le besoin de se rapprocher de la communauté mais aussi d’aller voir ce qu’il s’y passe pour définir notre intervention.

On est sur le terrain, on le ressent, on le vit et on peut témoigner en connaissance de cause. Cinq minutes de conversation avec quelqu’un n’a pas de prix, surtout au bon moment et au bon endroit. Prendre le temps de s’arrêter pour échanger est un investissement. Je me rappelle sans cesse que la plus grande richesse sur terre, c’est l’autre.

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La Voiture MSF

Le sommeil

Le théâtre radiophonique est terminé. Il reste seulement mon coéquipier et on parle encore 30 minutes du mode de vie des gens. Faut dire qu’en bon anthropologue, je ne peux pas m’empêcher de lui poser plein de questions.

On se retire alors dans nos chambres respectives. J’ajuste ma moustiquaire sous mon matelas, autant par peur des moustiques que des autres bêtes à huit pattes dont je vous parlerai sans doute encore.

En attendant, je m’endors rapidement, bercé par le crissement de ces criquets tapis dans la nuit et qui me rappellent que je suis en plein cœur de l’Afrique centrale.

L'image du haut: Le service de chirurgie de l'hôpital MSF de Bangassou, en République centrafricaine