Groupe de champs
République centrafricaine: Après les rumeurs, les bombes

"Quelque chose n’est pas normal. C’est le premier truc que j’ai pensé en me réveillant ce jour-là."

An MSF health promoter addresses the people taking refuge in the hospital

J’ai vu à Port-au-Prince la résilience des habitants de Martissant qui traversent quotidiennement les “guerres de gangs” pour aller au boulot le matin. J’ai vécu avec des congolais dans un bidonville de Kinshasa, où j’ai connu des gens avoir faim jusqu’à en mourir. J’ai soutenu des enfants devenus orphelins et stigmatisés par leur village après que leur famille ait été terrassée par la fièvre Lassa, au Nigéria.

Malgré ça, ici à Bangassou, c’est la première fois que je vois un tel niveau de peur, de découragement et de désordre dans les yeux des gens. Le mois qui vient de passer n’était franchement pas drôle.

Il y a eu des rumeurs, des grenades, des tirs, des mouvements de population, des noyés, des tués, des cris. Les gens viennent de revivre un épisode de guerre, 3 ans à peine depuis le précédent.

Pour vous raconter, je vous ramène d’abord le vendredi 11 décembre.

11 décembre, 2020

C’est la veille de mes 30 ans et je fais doucement la fête avec mon équipe dans un bar local. A ce moment-là, j’aurais pas pu mieux rêver pour célébrer cette occasion. La COVID-19 nous épargne un peu ici et on a pu profiter de morceaux de chèvre grillée au barbecue, de bières et de musique centrafricaine.

C’était une preuve que les gens apprécient le calme de Bangassou plus que jamais. Lors de mes briefings à Bruxelles, on m’avait dit que, même si la situation sécuritaire était volatile, la vie reprenait petit à petit depuis les dramatiques événements survenus en 2017.

C’est vrai que j’ai pu pendant plusieurs mois me déplacer sur les routes sans problème, avec des gens qui sourient depuis leur paillotte et qui me racontent leur quotidien. Ils disaient que malgré les difficultés, au moins, “il y a la sécurité” et que chaque communauté “circule en paix”.

Les souvenirs de 2017

La RCA est un des pays les plus pauvres au monde, mais les centrafricains se battent pour leur vie et leurs projets. Scolariser leurs enfants, construire une paillotte, planter du manioc dans leurs champs, bricoler un vélo ou une vieille moto, faire un petit commerce sur le marché, coudre des pagnes magnifiques ou tailler des chaussures en cuir à partir de rien, distiller du “ngouli”, tresser des cheveux, créer une chaise confortable ou réparer une radio pour écouter des comédies.

Tout ça est possible avec un peu de stabilité et, dans l’instabilité générale de ce pays qui est encore contrôlé aux 2/3 par des groupes armés non-étatiques, Bangassou était il y a peu épargnée. Les gens en ont ainsi profité pour se débrouiller, causer sous l’arbre et danser.

bangassou2_1000.jpg

Street scene with people carrying water, shopping, etc
Daily life in Bangassou

Je sens que ce qui s’est passé ici en 2017 a fait très mal et que tout le monde a souffert gravement. J’écoute souvent les allusions timides à ces événements traumatisants. Chacun porte de grosses blessures encore saignantes. Pas besoin de beaucoup d’intelligence émotionnelle pour comprendre que ces gens ont vécu la guerre et que surtout, c’est récent. La preuve, ce sont d’abord les rumeurs.

Les rumeurs

La moindre petite alerte est prise au sérieux et partagée à une vitesse inouïe. Le 18 décembre, un groupe de “rebelles” aurait notamment été aperçu en mouvement dans la forêt. Anormal. Inquiétant. Et puis, le 25 décembre, on s’est réveillés avec la vraie nouvelle donnée par notre “fieldco” : ils ont pris contrôle de Bakouma, une ville un peu plus au Nord où j’étais encore il y a une semaine pour soutenir le centre de santé.

Les rumeurs s’affolent. On raconte qu’ils veulent arrêter les élections. Qu’ils ont brûlé les urnes et chassé le maire de la ville. On dit qu’ils n’ont pas l’intention d’attaquer la population, d’ailleurs un soldat qui a pillé une maison aurait été tué par son général en guise de punition.

On parle de 200, peut-être 300 hommes arrivant du Nord, de l’Est et de l’Ouest, afin de renverser les autorités de la ville et stopper ainsi le processus électoral. Il s’agirait d’une nouvelle coalition de plusieurs groupes armés qui étaient ennemis en 2017. Cette alliance suscite la peur car elle est vue comme instable.

On dit que les élections sont un prétexte pour assouvir les vengeances qui persistent depuis trois ans. Certains éléments armés seraient déjà en ville, infiltrés et prêts à l’attaque.

On est le vendredi 25 décembre, c’est Noël, les rumeurs font rage et aucune église ne chante.

Samedi, 26 décembre

Samedi 26 décembre. J-1 avant les élections. Côté médical, on a révisé le plan catastrophe et on se tient prêts à gérer un afflux de blessés. J’entre au bureau et en ouvrant la porte je vois une moto, des chaises, des malles, des vivres, deux vélos.

Soudain, j’entends un moteur et je fais volte-face : c’est mon collègue Jean qui arrive en bécane et celle-ci est chargée de ses affaires personnelles.

Il me dit : “a yeke ngangu papa”, “c’est difficile”, en Sango. “Les gens savent où me trouver. Ils vont venir en ville me chercher parce que je travaille et que j’ai un peu d’argent. J’ai déjà eu affaire à ces gens, trois fois ils m’ont déjà tout pillé, une fois séquestré et torturé. Je ne sais pas où mettre ma femme et mes enfants... tu crois que je peux les emmener ici à l’hôpital ?”.

shelters_1000.jpg

Makeshift shelters
Makeshift shelters

Plus tard dans la soirée, c’est Nicolas qui m’approche sous un arbre de l’hôpital. Il fait sombre et il me dit : “ma femme et mes enfants sont cachés sous un tronc d’arbre dans la brousse. Ils sont là avec rien, ils dorment sur une bâche sans lumière, sans eau. Je ne sais pas quoi faire. Moi, je suis parti dormir près de la base des UN mais je ne peux pas rester”. Dans les yeux de mes collègues que je connais bien, je vois un immense découragement et une lourde fatigue. 

Dimanche, 27 décembre

Jour J.

80% de la ville est vide. Pour la communauté, c’est sûr, les “rebelles” vont venir : “la plateforme pour traverser l’eau à 10 KM d’ici a été cassée, le pont à 15KM a été détruit. Ils ont été retardés mais ils vont réussir à venir”, notait un ami. La tension monte, un autre se fâche : “comment ça, ils ont cassé le pont ? Ça ne va faire que les énerver ! Ils vont réussir à traverser le fleuve de toute manière, autant les garder calme”.

On se demande si les Forces Armées Centrafricaines (FACA) et la MINUSCA (Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour La Stabilisation en Centrafrique ) vont faire front ou s’ils vont les laisser entrer pacifiquement afin d’éviter un affrontement brutal. On ne sait pas mais, aujourd’hui, il n’y aura pas besoin : aucune attaque n’a eu lieu ce jour-là et quelques rares personnes ont même pu aller symboliquement aux urnes.

Samedi, 2 janvier

La semaine a été longue et lente. On a essayé de se reposer dès qu’on le pouvait car c’est comme si on comptait les heures avant une attaque. Les rumeurs persistent que les groupes armés attaqueront lundi, jour de l’annonce des résultats.

Bangassou est quasiment une ville fantôme. On a vu des hordes de personnes marcher avec leur maison sur leur tête, cherchant un refuge à gauche et à droite. Les gens ont fui en brousse ou de l’autre côté du fleuve en RDC, sauf quelques chefs de famille restés çà et là pour surveiller leurs affaires en cas de pillage. Les autres ONG ont quitté la ville.

Les 13 expatriés et moi sommes à la base. Je sens qu’on est soudés et aussi moins stressés et excités que le weekend précédent. Il y a une sorte d’ambiance bizarre qui correspond parfaitement à la définition du « calme avant la tempête ». On n’est pas blasés des rumeurs, plutôt en mode veille.

D’ailleurs, Marco, notre fieldco, nous réunit et nous dit ces mots précis : “je pense que malheureusement, quelque chose de pas sympa va se passer. Il faut rester vigilants”.

Ça a l’air compliqué de gérer un groupe dans ces conditions et j’admire ce travail. On vient de manger un bout et on discute posés dans la paillote.

Il est 20H. A un moment, je me lève et je vais appeler quelques collègues pour leur demander comment ça va chez eux alors qu’ils veillent dans l’obscurité la plus totale. Alors que j’écoute Simon au bout du fil, je lève les yeux au ciel et j’imagine la terreur qui doit régner autour de lui. Quand je pense qu’il est là, au bord de la route, sous son toit en paille, privé d’électricité et donc dans l’obscurité totale. À tout moment, un groupe d’hommes portant des armes lourdes peut passer devant chez lui et la violence peut éclater n’importe comment. Et ces gens ont déjà vécu ça.

Je demande « ça va ? » et je me sens bête. Que dire d’autre ? Que faire ? « On est ensemble, courage et bonne nuit », que je dis.

Le matin, je le croise au bureau. Il n’a pas dormi, il a plutôt fait des tours de garde avec des voisins, écoutant les bruits de la forêt. Mon appel lui a fait super plaisir mais je me sens tellement impuissant. Dans ses yeux, je vois de l’inquiétude mais aussi une concentration vitale.

Samedi, 3 janvier, 5H21

Quelque chose n’est pas normal. C’est le premier truc que j’ai pensé en me réveillant ce jour-là. Il y a un truc bizarre qui vient de me sortir de mon sommeil mais je ne sais pas encore quoi. Soudain, « BOUM ». J’entends une explosion et je jette un coup d’œil par la fenêtre. Le ciel est noir et j’ai un doute : est-ce l’orage ?

TAK-TAK-TAK, BOUM.

Non, c’est pas l’orage. Je lève ma moustiquaire maladroitement et sors du lit, je me couche à terre. Je ne réalise pas encore que ce sont des détonations et des mitraillettes mais mon corps a compris. Je me dis littéralement « non, c’est vraiment en train de se passer ? ».

Pendant une seconde j’y ai pas cru. Soudain, j’entends une voix calme mais ferme : « Dale, safe room, maintenant, s’il vous plait ». C’est Marco qui m’appelle.

Là, plus de doute, c’est clair. Je me dis d’ailleurs que je suis content d’avoir une directive. J’attrape ce que je crois être mes chaussures, ma radio, mon téléphone, ma gourde et j’ai une seconde d’hésitation : j’ai rien oublié ? Je me rappelle mes formations, je me rappelle Haïti. On s’en fout si j’oublie un truc.

J’obéis et je sors, marche 10 mètres à l’extérieur pour entrer dans ladite pièce sécurisée (qui a pour particularité d’être le seul endroit avec des murs en béton capable de tous nous accueillir). En arrière-plan, les explosions sont lourdes et terrifiantes.

J’arrive dans la « safe room » et j’y vois presque tous mes collègues qui se sont visiblement réveillés avant moi. Je capte la plupart des regards. Je vois des crispés, des très réveillés, des endormis, des résignés, des concentrés mais, surtout, je palpe immédiatement une atmosphère calme et rassurante. Je m’assieds et réalise que j’ai pris deux chaussures différentes. Mes collègues se moquent de moi, je rétorque une blague rapide. On évacue le stress, on ventile, on se soutient.

Marco est tout posé, tout calme, ça rassure. La pièce n’est pas grande et on est 14 assis par terre, la moitié en pyjamas. Depuis cette pièce on peut accéder à de l’eau, des vivres, des toilettes. En fait, cette pièce c’est aussi la chambre du fieldco et on blague encore en lui disant qu’elle est bien rangée.

L’ambiance se tamise à mesure que les détonations s’accentuent. Certaines explosions sont si violentes qu’on sursaute. Les mitrailleuses lourdes se font entendre comme si elles étaient juste derrière le mur d’enceinte. On les entend de tous les côtés et ça pète non-stop.

L’hôpital

Après un moment de « prise de repères », une fois qu’on se sent tous en sécurité, on commence à appeler par la radio les différents services de l’hôpital afin d’évaluer la situation. Au début, on a entendu « à tout le personnel, couchez-vous ! », puis plus rien pendant un bon moment. Maintenant, il semble que ça bouge quand même un peu.

J’appelle mon staff mais en vain. Rapidement, j’identifie qu’il n’y en a aucun qui a pu se rendre à l’hôpital, bien évidemment. Finalement j’arrive à joindre un gars qui s’est réfugié à l’hôpital. Il me dit n’avoir aucune info sur les autres. Il relate que beaucoup de gens viennent de se réfugier dans l’enceinte. Pour l’instant, l’attaque est encore trop violente et je lui dis de rester à terre et à l’abri des balles.

Pendant ce temps, il pleut. C’est dingue. Ca fait trois mois qu’il n’a pas plu, c’est la saison sèche, mais il y a de l’orage et il pleut. Comme si le tableau n’était pas assez sombre et dramatique. Avec mes collègues on se dit que c’est digne d’un film et que le hasard fait parfois les choses bizarrement.

Entre le tonnerre et les grenades, le sol tremble parfois, les oiseaux ne chantent pas, l’air est moite, la terre est trempée et le sol rouge vire au brun.

Dimanche 3 janvier, 10 h 00

Il est 10H, les tirs se sont éloignés. Marco autorise alors une petite équipe à sortir pour évaluer la situation. La base se trouvant dans l’enceinte de l’hôpital, c’est facile d’y aller à pieds.

En trois minutes, je suis avec mon collègue Alex, qui s’est réfugié en médecine interne. Le bilan est clair : l’établissement s’est transformé en camp de déplacés.

Il y a des femmes et des enfants partout, bien plus que les jours précédents.

tent_background_sq_1000.jpg

Inside the hospital compound
Inside the hospital compound

La « zone COVID », vide de patients COVID, est devenue une « zone refuge ». Alex et moi y orientons les gens afin de désengorger les espaces de l’hôpital qui doivent être libres pour gérer un grand afflux de blessés.

BOUM. TAK-TAK-TAK. Les tirs recommencent de plus belle. On court s’abriter dans une salle d’hospitalisation, on se couche à terre et on attend.

« Dale pour Marco ». Le fieldco m’appelle à la radio.

« A l’écoute ? », dis-je.

« Retour à la base dès que c’est possible ».

Dès la première fenêtre sans tirs, je m’exécute et rentre.

Cette situation va durer des heures. On fait des aller-retours, des couchés-debout, et on essaie de gérer au mieux ce petit bordel.

Côté Promotion Santé, Alex et moi gérons la foule, informons les patients et accompagnants, organisons avec l’équipe d’approvisionnement une distribution de nourriture pour le staff de nuit qui travaille depuis près de 24 heures.

covid-1000.jpg

The COVID area in the MSF hospital in use for the displaced people
The COVID area in the MSF hospital in use for the displaced people

On identifie et partage les besoins logistiques à l’équipe LOG qui installe rapidement de l’eau pour la zone des déplacés. Côté médical, le manque de staff rend les choses compliquées à gérer mais mes collègues font un travail formidable. J’ai perdu le compte mais je crois qu’ils ont eu une dizaine de blessés aux urgences. Des blessures par balle et explosion, parfois graves mais, heureusement, tout le monde est sauf.

Samedi, 3 janvier, 17 h 00

Il est 17H. J’entends des tirs bizarres et mon collègue me dit : « ils ont pris la ville. Ils tirent en l’air pour le faire savoir ». Malgré ça, on continuera de bosser jusqu’à 21H.

Toute l’équipe a travaillé durement et chacun s’est rendu plus qu’utile, entre la communication, la logistique, l’approvisionnement et la prise en charge médicale. Je suis impressionné de ce qu’on a fait dans cette situation.

Une équipe mobile est même partie chercher des blessés vers la fin de la bataille et là, en voyant l’ambulance sortir de l’enceinte, j’ai compris la force des principes de MSF en ce moment critique.  

Samedi, 3 janvier, 19 h 50

19H50. La préfète de Mbomou s’exprime à la radio : « je suis au regret de confirmer que la ville de Bangassou est prise par les groupes armés, après plusieurs heures de combats avec les FACA, appuyés par les Casques Bleus. J’ai les larmes aux yeux quand j’ai appris que certaines personnes qui ont tenté de traverser la rive pour se réfugier en RDC se sont noyées, ça fait pitié et j’appelle ces groupes armés à épargner la vie des civils et de respecter leurs engagements dans le cadre des accords de paix ».

insidetent_1000.jpg

People taking shelter inside the hospital's tents
People taking shelter inside the hospital's tents

C’est officiel. Finies les rumeurs.

Quand l’équipe mobile revient à la base, elle nous raconte : « ils étaient bien 200-300, lourdement armés. Avec les roquettes, les mortiers, les mitrailleuses lourdes sur des pick-up. Certains sont des gosses. Ils nous ont fait des grands signes avec des larges sourires, comme si de rien n’était ».

C’est surréaliste, mais c’est rassurant : on a bien bossé sur les axes ces derniers mois et on se sent connus et respectés par toutes les parties au conflit.

La neutralité

En revanche, à l’hôpital, il y a des patients qui sont aussi des « rebelles » et qui soulèvent plein d’inquiétudes. Un soir, alors que je revenais de la « zone COVID » avec deux Promoteurs Santé, ils me disent qu’il faut qu’on entre en chirurgie. Je les crois et je les suis aveuglément. Ils font alors le tour des patients, les regardent silencieusement puis échangent quelques mots avec un grand monsieur au milieu de la pièce.

Je vois huit hommes blessés, silencieux, les yeux baissés ou endormis, certains cachés sous leurs couvertures. Puis, on sort et je leur demande à quoi sert ce qu’on vient de faire : « on regarde si les gens sont calmes. Vous savez, il y a des ennemis dans la pièce », disent-ils. « A quoi vous voyez s’il y a un problème ? », je demande.

« Ça se voit à l’œil. On a déjà vu ça. Si on le voit on peut aider. Le grand homme c’est le président de la jeunesse, il leur dit que s’il y a des vengeances, tout peut dégénérer et, en vrai, personne ne veut ça ».

C’est clair. Je suis loin de mesurer tout ce qui se passe ici. C’est humainement dingue et je ne peux que leur faire confiance. Je mesure maintenant la difficulté, pour le staff national travaillant à l’hôpital, de rester neutre dans ces situations. Mais je les admire. Je ne sais pas comment ils font. 

Samedi, 3 janvier, 21 h 30

21H30. Fin de la journée. On est entre expatriés, assis dans la paillote, comme la veille. Comme si rien n’avait changé. Sauf que tout a changé. Maintenant, ils sont là, ils sont en ville. Personne ne connaît vraiment leur plan et il y a toujours des tas de rumeurs. La scolarisation des enfants, les réparations de vélo, les petits commerces, même la plupart des radios locales, c’est terminé.

Dans les yeux de mes collègues, je vois la résignation et la peur, la tristesse et aussi la colère, je ressens un mélange de toutes ces émotions horribles et je me dis, bordel, que personne sur terre ne devrait vivre ça.

Le lendemain de l’attaque, les gens se réveillent fatigués dans cette nouvelle ville. Ils sont là. Et maintenant ?

 « Ils ont goûté au miel du pillage », me disait Pelé. « Ils ont faim. Ils sont en ville mais il n’y a personne. Ils vont s’ennuyer, peut-être se disputer sur les objectifs et leur stratégie. Les vengeances d’avant vont peut-être revenir. Ils vont aller à Bangui ? On ne sait pas, c’est pourquoi tout le monde a mal à la tête, c’est pourquoi personne ne veut revenir ».

Après l'attaque

Pelé dort à l’hôpital, il doit déplacer les meubles du bureau médical tous les jours pour s’allonger sur un vieux mousse. Il était là il y a trois ans. C’est une routine qu’il revit une fois de plus. Une routine que personne ne devrait vivre un seul jour.

Ils occupent la ville et les axes alentours. Les Casques Bleus sont dans leur base avec ce qu’il reste des FACA. A l’hôpital, on continue de bosser normalement mais on a près de 1700 réfugiés qui occupent tous les espaces. Aussi, près de 100 staffs dorment dans les bureaux.

Nicolas me retrouve une fois de plus dans l’ombre, un soir noir, brumeux et froid, sans lune et sans étoile. Il tremble et ses yeux sont rouges, comme s’il avait pleuré des jours entiers. D’une voix cassée et nouée, il dit : “ils sont après moi. Ils ont la liste des chauffeurs. Je ne sais pas ce qu’ils veulent. Pourquoi ils me font ça ? Peut-être qu’ils veulent m’enrôler de force pour conduire leur camion jusqu’à Bangui. Ils sont venus trois fois à ma maison, mon frère était là et s’est fait interroger. Pourquoi moi, encore ?”.

Les enfants

Aujourd’hui, je suis assis à côté de Jean dans mon bureau et je vois deux enfants jouer sous l’ombre d’un grand acacia. L’un d’entre eux me voit et il s’approche furtivement, en souriant, de la fenêtre.

Il me parle en Sango avec sa voix timide et joueuse, il s’amuse à cache-cache. Puis il entre au bureau et, avec mon invitation, commence à jouer avec les mégaphones qui sont posés à mes côtés.

Il me fait sourire mais je sens mon cœur noué, je crois qu’il doit avoir 7 ou 8 ans. Après quelques minutes, ses sœurs viennent le récupérer sèchement mais avec le sourire et elles retournent puiser l’eau à la pompe non loin.  

Je tourne la tête vers mon collègue et lui demande : « Papa, ils pensent quoi les enfants de tout ce qui se passe ? Comment en tant que parent tu gères ça ? ».

Il me répond : « bon, c’est horrible hein. Avec leurs jeux tu les vois qu’ils arrivent à créer leur petit paradis mais nous, parents, on cherche leur survie en vain. L’école est fermée. S’ils n’ont même pas une petite éducation scolaire, ils vont devenir quoi ? Ils s’ennuient et ils entendent les tirs. Ils ont d’abord peur mais après ils construisent des fusils avec des bâtons. Quand ils perdent leurs parents, demain, c’est eux qui vont t’attaquer. Quand je vois mes enfants comme ça, je suis terrorisé”.

De l’autre côté de l’eau

Plus rien n’est pareil. De l’autre côté de l’eau, il y a ces 15 ou 20 000 personnes qui revivent la même chose qu’il y a trois ans. Des gens qui ont dû tout abandonner pour planter des bois couverts d’une bâche afin d’abriter leurs enfants.

pirogue_1000.jpg

Across the river
MSF team members in a canoe

Les denrées alimentaires deviennent trop chères, les commerçants ont perdu la majorité de leurs biens, les gens ont faim, il n’y a pas de latrines, il y a trop de moustiques, pas d’eau potable, pas d’ONG, plus de réseau, plus de radio.

Alors que je traverse l’eau en revenant de ce camp en RDC, un soldat muni d’un fusil de chasse et de quelques grenades me demande de l’argent : « je veux appeler ma mère », me dit-il. Je crois qu’il a 16 ans.