Groupe de champs
Première journée dans les camps de troupeaux – Soins de santé nomades au Soudan du Sud

L'anthropologue Dale rejoint l'équipe de promotion de la santé dans une région reculée du Soudan du Sud

Light in the morning

8H30. Soudan du Sud. Sud-Est du pays. Pas loin de l’Éthiopie. Ça fait deux heures trente qu’on roule au beau milieu de la brousse. Et quand je vous dis que c’est au beau milieu, on ne peut pas faire plus milieu que ça. Il n’y a pas de route.

On s’avance à 5-6 km/h sur un océan de bosses et d’herbe sèche. Les petits arbres qu’on frôle avec la carrosserie sont hérissés de pics aussi longs que mes doigts. Ils nous regardent méchamment quand on passe et griffent la carrosserie sans complexe.

Il fait 40 degrés à l’ombre. Pas d’air conditionné dans ce bon vieux land cruiser. Mes collègues et moi sommes en sueur. Il fait tellement chaud que l’herbe prend feu naturellement un peu partout.

Je peux parfois ouvrir la fenêtre quelques secondes, afin de grapiller un peu d’air, mais pas plus. Je dois la refermer aussitôt pour nous tenir à l’abri de cette flore sauvage et agressive. De toute façon, si je l’ouvre trop longtemps, il y a je-ne-sais-combien de fourmis qui s’invitent je-ne-sais-comment sur mes genoux. Pas le choix, donc.

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Grasses

Heureusement, le paysage est magnifique. Il y a des montagnes qui découpent les vastes plaines désertiques, des grands oiseaux qui planent, des antilopes qui gambadent. On ne voit finalement pas trop le temps passer. 

Un élément essentiel de la vie

Nous suivons une trace GPS laissée par mes prédécesseurs et roulons en direction des « cattle camps », des camps où migrent pendant la saison sèche des populations semi-nomades en quête d’herbe verte et d’eau pour nourrir leurs troupeaux de vaches. Ces dernières sont un élément essentiel de la vie de ces populations pastorales et je dois vous expliquer (très) brièvement pourquoi, afin que vous compreniez nos activités médicales.

D’abord, qui dit « pas de vaches » dit « pas de nourriture », car leur lait est ici une des premières sources de subsistance.

Ensuite, sans vaches, le mariage est presque impossible car le bétail est en fait la « dot », cette monnaie d’échange que doit payer un homme à la famille de la femme avec laquelle il souhaite s’unir.

Puis, qui dit « pas d’union » dit souvent « pas d’enfants », or, celui qui n’en a pas – et en particulier pas de fille – ne pourra pas, à son tour, espérer qu’un homme vienne la marier et rende ainsi au moins le nombre de vaches qui ont été données lors de son propre mariage. C’est un cycle qui se brise.

Par ailleurs, l’absence de descendance au moment de la mort signifie aussi la disparition définitive de l’esprit du défun.

Outre l’alimentation et le mariage, les troupeaux de bétails se trouvent ainsi au cœur des dynamiques sociales dans cette région du pays. Ils déterminent les conflits, la paix, le pouvoir, la richesse ou encore la santé.

Une priorité absolue

Ainsi, la survie des troupeaux est une priorité absolue et c’est pourquoi ces populations marchent des heures, des jours, sous un soleil de plomb, à la recherche d’eau et d’herbe pour les nourrir.

Bien que la décision de se rendre dans tel ou tel endroit dépende aussi d’autres facteurs (alliances, sécurité, santé, préférences personnelles, etc.), ces camps sont un peu les mêmes d’années en années car ils se trouvent à proximité des grandes rivières ou des lacs qui résistent à la saison sèche.

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Feu
Feu de brousse en direction du cattle camp, Jonglei State, Soudan du Sud, Mars 2022

On peut ainsi dessiner sur une carte un ensemble de cattle camps gravitant notamment autour de Maruwa, sorte de commune, qu’on appelle ici un Payam, comprenant des villages où les gens reviennent vivre avec leurs troupeaux pendant la saison des pluies.

Maruwa

C’est d’ailleurs à Maruwa que nous avons installé une petite clinique de soins de santé primaire et une maternité. C’est là que se situe aussi notre « base vie ». Elle est en plein milieu du centre du village. On y dort sous tente. Il y a un air de camp scout et je me se sens relativement proche de la population.

Le soir et le matin, je peux voir depuis ma tente l’ambiance qui règne autour du point d’eau à 30 mètres. Je peux entendre les enfants jouer, les coqs chanter ou les jeunes se battre.

Toutefois, là, c’est la saison sèche, et Maruwa est très calme, presque vide. Il n’y reste que des jeunes recherchant de l’emploi, des femmes enceintes ou bien des personnes âgées et des enfants en bas âge. Le reste vit dans ces cattle camps tout au long de la saison sèche. Du coup, vous allez me demander : que faites-vous pendant ce temps-là, s’il n’y a plus personne à Maruwa ?

Deux partes

Bonne question. D’une part, une équipe reste au village pour faire tourner le centre de santé et la maternité qui accueillent tout de même en permanence des personnes vulnérables qui ne sont pas parties avec leurs troupeaux. Il y a aussi des patients qui sont revenus spécifiquement des camps parce qu’ils ont besoin de soins.

D’autre part, on bouge. On s’efforce de suivre les troupeaux nous aussi. Concrètement, on essaie de mettre en place un système de soins décentralisé, intégré dans la communauté et adapté à leurs priorités et réalités.

Dans les faits, ça donne un groupe de jeunes gardiens de troupeaux, des cattle keepers, qui sont sélectionnés par les chefs des différents villages pour être formés par nos soins sur les maladies qui affectent le plus les enfants ainsi que leurs traitements modernes : diarrhées, paludisme et infections respiratoires. On leur donne un stock de médicaments, on informe la communauté et on fait le suivi pour voir si ça marche.

Les soins décentralisés

Ce concept n’est pas nouveau. Il est déjà à l’œuvre dans plusieurs de pays et est mis en place par pas mal d’autres ONGs. Néanmoins, nous, ici, dans ce contexte, on n’en est qu’à une phase de pilotage.

Le projet est jeune, il a moins d’un an et c’est la première saison sèche qu’on vit depuis que le centre de santé est opérationnel. On ne connaît pas encore bien ces cattle camps, ni ces communautés au sens large.

Du coup, on se demande encore : ces gens migrent-ils tous les ans au même endroit ? Quittent-ils leur village tous ensemble, tous en même temps ? Comment savent-ils à partir de quand il faut aller d’un cattle camp à un autre ? Et puis, au sein de ces campements, comment se nourrissent-ils ? Comment les femmes accouchent-elles ? Combien y a-t-il d’enfants qui bougent avec eux et que font-ils quand ceux-ci tombent malade ? Chercher à comprendre tout ça est un peu le job de mon équipe de promotion de la santé et c’est en partie pour cela qu’on est de sortie aujourd’hui.

Honnêtement, moi, je viens de débarquer et je découvre tout ça comme un gosse. C’est ma première sortie en brousse au Soudan du Sud. À bord de notre voiture, il y a un chauffeur (Johan), un promoteur de la santé (Ernest) et un infirmier superviseur (John) qui ont eux-mêmes déjà vécu dans ces mêmes endroits étant plus jeunes. « Suivez le guide », comme on dit.

En route

Après deux heures trente de route, cinq litres de sueur, trois montagnes, vingt antilopes et deux-cent fourmis, le paysage change. Il devient plus vert. Je ne vois pas encore d’habitations mais il y a clairement un changement d’ambiance. Moins d’arbres méchants. Plus d’arbres sympas, plus grands et qui te donnent de l’ombre gentiment.

Soudain, non loin, je vois des petites formes blanches et John me dit « tu vois ce troupeau ? On leur parle ? ».

YES ! Absolument. Je trépigne d’impatience. On s’avance. Il y a cinq adolescents munis de longues lances, de bâtons, de grosses gourdes d’eau ou de lait. Et des fouets. Et des fusils, aussi, pour la protection des troupeaux.

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Groupe de jeunes gardiens de troupeaux
Groupe de jeunes gardiens de troupeaux, Jonglei State, Soudan du Sud, Mars 2022.

L’un d’entre eux a un brin de paille dans la bouche et nous regarde d’un air qui me semble décontracté. Les autres sourient. On leur fait signe, on descend et on commence à discuter. Enfin… ce sont mes collègues qui discutent, parce que moi je ne comprends rien à la langue locale.

Ils nous expliquent que la majorité des chefs ne sont pas au campement, ils sont partis bien plus loin pour tenir des discussions de paix avec des ethnies voisines. On termine par se souhaiter bonne route et on repart.

Le village

Après quelques minutes, au coin d’un arbre, alors que le paysage continue de changer, qu’il y a de plus en plus de traces de vie humaine au sol, je la vois. Première petite maison. Ou bien hutte. Ou je ne sais pas comment l’appeler.

Faite entièrement de paille, elle a l’air solide et pourrait habiter deux, trois personnes couchées à terre et blotties les unes contre les autres, tout au plus. A côté, un petit veau, silencieux, broutant du foin. D’une couleur ocre, il est semblable à la paille un peu brunâtre de l’habitation.

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Habitation traditionnelle dans les cattle camps
Habitation traditionnelle dans les cattle camps, Jonglei State, Soudan du Sud, Mars 2022

Ces maisonnettes sont impressionnantes. Je me demande comment ils les construisent. Comment ça résiste au vent. Derrière, il y en a six ou sept autres réparties autour d’un espace vide qui semble inhabité.

Inhabité ? Loin de là.

Il y a aussi des gens. Comme s’ils étaient camouflés dans leurs petits igloos dorés, ils émergent alors les uns après les autres dès notre arrivée. En quelques minutes, cet endroit qui semblait désert est presque devenu une place de village. D’un vif coup d’œil je compte : 13 enfants, 5 femmes, un jeune adulte et un très vieux monsieur.

Allan

Mon regard se cale particulièrement sur lui car il porte de nombreux colliers et bracelets colorés. Il est torse-nu, en short, assis sur une chaise faite avec des branches bien élaguées, poncées, lissées, brêlées les unes aux autres avec des sortes de lianes solides.

« Ce monsieur c’est Allan, un guérisseur traditionnel très connu », me dit Ernest.  Je regarde les notes laissées par ma prédécesseuse et je remarque en effet qu’elle a écrit à côté de son nom : « très influent et expérimenté. Absolument intéressant de l’interviewer ». Vous pensez bien que j’engage aussitôt la conversation avec lui, bien entendu par l’intermédiaire de mon collègue qui traduit tout en direct.

Ce monsieur explique qu’il est spécialisé dans beaucoup de choses, notamment les infections de la peau, les fractures ou encore les accouchements compliqués, quand l’enfant est « coincé dans le ventre de la mère ».

Il dit utiliser beaucoup de plantes locales pour traiter divers symptômes. Néanmoins, il est retraité et enseigne ses savoirs à d’autres jeunes hommes, notamment son fils qui est parti promener le troupeau.

Un enfant malade

Rapidement, il nous explique que leur enfant de deux ans est malade et qu’il ne peut pas le soigner parce que non seulement « il est de son propre sang », mais en plus parce qu’il n’a pas la capacité de le faire, vu son âge. John, mon collègue infirmier, consulte alors l’enfant. Il a de la fièvre, les ganglions enflés, il vomi et a la diarrhée, il a besoin d’un traitement.

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Exemple de regroupement d’habitations dans certains cattle camps
Exemple de regroupement d’habitations dans certains cattle camps, Jonglei State, Soudan du Sud, Avril 2022.

John demande alors à la famille s’ils ont rencontré l’agent de santé communautaire que nous avons formé et à qui nous avons donné des médicaments. La mère répond « oui. Mais il n’a déjà plus de stock. Il y a trop d’enfants malades ». Ok, noté. On est justement là pour le rationner. Ainsi, après avoir donné à l’enfant le traitement dont il a besoin, nous sommes partis à la recherche de notre collaborateur.

La recherche

Et on n’était pas au bout de nos peines. Les cattle camps sont vastes, ils s’étendent sur des kilomètres. Tellement qu’il me faudrait quinze articles pour vous les décrire pleinement. Les habitations sont éparpillées par grappes de 5 ou 10, entourées de ces arbres méchants qui servent de clôture, et les vaches y dorment souvent en plein milieu.

Les gens se regroupent par villages mais peuvent tout autant se mélanger totalement en fonction de l’accès et la disponibilité aux ressources naturelles mais aussi des affinités entre personnes ou encore des alliances et ententes entre générations et groupes d’âges (des concepts dont je vous parlerai dans un prochain texte).

Ainsi, les gens bougent. Beaucoup. Une semaine à Logorgoroth, une autre à Kangen. Un mois à Ngazen, un autre à Logorichele. Entre les noms de villages, de campements et d’ethnies, je m’y perds mais… je suis.

Enfin… je suis mes collègues, surtout, qui m’emmènent maintenant au bord d’une rivière boueuse, large de 15 mètres. Au bord de celle-ci, une quinzaine de jeunes hommes creusent des tranchées pour que leurs vaches boivent sans s’embourber.

Nous devons traverser ces marécages afin d’atteindre la maison de notre agent de santé communautaire. John et moi remontons nos pantalons tandis que nos deux autres collègues restent pour garder la voiture. On s’élance dans la boue, on en a jusqu’aux cuisses. Les enfants de l’autre côté rigolent en me voyant galérer. Je rigole à mon tour alors que j’arrive sur la terre ferme. Mouais. Tout ça en valait bien la peine puisque notre gars n’est en fait pas là ; il s’occupe de son troupeau dans la brousse. A la place, il y a sa femme et le chef du village avec qui on commence à causer.

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Rivière où s’abreuve un troupeau, que nous traverserons pour atteindre la maison d’un collaborateur
Rivière où s’abreuve un troupeau, que nous traverserons pour atteindre la maison d’un collaborateur, Jonglei State, Soudan du Sud, Mars 2022

On continuera la journée ainsi, à voguer de maison en maison, sous un soleil de plomb. Une discussion avec cinq jeunes mères par-ci, une interview avec un jeune chasseur par-là. On trouvera bien entendu d’autres gens malades qu’on aidera avec les moyens dont on dispose mais, malheureusement, on ne peut pas soigner tout le monde, on n’a pas l’équipement d’une clinique mobile. On informera un maximum la communauté sur les services que nous tentons de mettre en place. On se verra offrir plusieurs fois des verres de lait ou des racines. Puis cette journée s’achèvera malheureusement sans qu’on ait pu rencontrer un seul de nos gars. C’est ça aussi, le travail sur le terrain : faut être flexible et s’adapter, avancer au rythme de la communauté.

Le retour

On est dans la voiture pour le retour et on avance doucement car nous avons avec nous une patiente. La jeune femme a la jambe cassée et infectée et se on se devait de l’emmener avec nous, lui épargnant ainsi un impossible 3 heures de marche jusqu’à notre clinique à Maruwa. Elle a un bébé avec elle et ça anime d’ailleurs bien notre traversée.

Accompagnée de son frère, ils discutent avec mes collègues pendant tout le trajet. Ils semblent s’amuser et débattre et je me demande bien de quoi ils peuvent bien parler pendant tout ce temps et avec autant d’énergie. J’apprends qu’il débattent des troupeaux, de leur couleur, de leur importance. Du jeune homme qui a marié telle femme en échange de 60 têtes de bétail. Du prochain endroit où ils vont s’installer, si la pluie continue de faire grève. Je me dis que j’adorerais parler leur langue pour en apprendre constamment sur leur culture et leur routine, leurs obstacles.

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Référence d’une patiente depuis un cattle camp
Référence d’une patiente depuis un cattle camp, Jonglei State, Soudan du Sud, Mars 2022

Tandis que le groupe continue de causer haut et fort, que le bébé tête le sein de sa mère malgré les secousses du véhicule, au loin, j’aperçois des nuages noirs, menaçants. Le vent se lève.  À un moment, il y a John qui me tape sur l’épaule et qui me dit un truc. Ce genre de trucs simples, imagés et tellement parlants. Ce truc qui marque aussi bien le contraste avec cette journée colorée et ce moment de rire dans la voiture.

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Clouds over the track

Un truc qui m’a fait remettre les choses dans leur contexte. Je terminerai d’ailleurs là-dessus, histoire de vous donner un peu de grain à moudre d’ici le prochain texte.

John a dit : « Dale, s’il y a beaucoup de vent, ça veut dire qu’il y aura la pluie. Mais s’il n’y a pas la pluie, ça veut dire qu’il y aura la guerre ».