Groupe de champs
La vie est dure, les gens sont forts

L'anthropologue Dale Koninckx écrit sur les épreuves et la ténacité à Bangassou, en République centrafricaine...

A village in the Central African Republic

Dans mon dernier texte, je vous décrivais comment la population de Bangassou a replongé dans un climat de terreur et de précarité extrême suite aux affrontements entre l’armée centrafricaine et la coalition des groupes armés non étatiques, et la prise de la ville par cette dernière. Depuis, quatre mois ont passé et les forces rebelles ont quitté Bangassou.

Les églises vibrent à nouveau et les marchés sont ouverts, tout comme les écoles où des centaines d’élèves apprennent le français en chantant et en écrivant à la craie sur des tuiles noires.

Néanmoins, pendant que les gens reprennent leur quotidien, les difficultés se sont accentuées dans le pays. La résurgence des affrontements sur la majeure partie du territoire a brisé plusieurs couloirs humanitaires et fait flamber les prix des denrées alimentaires, aggravant les conditions de vie déjà très difficiles de la population dans un pays où près des trois quarts des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

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View from an MSF car
Sur la route / On the road

Difficile et fort

En Sango, « a yeke ngangu » est une expression qui signifie à la fois « c’est difficile » et « c’est fort ». On utilise donc le même mot pour dire de quelqu’un qu’il est fort, mais aussi d'une situation qu’elle est difficile à surmonter.  C’est aussi une façon de marquer sa compassion pour quelqu’un qui souffre ou bien vous raconte une histoire difficile. Pendant ma mission, j’ai utilisé très souvent cette expression, à la lumière des difficultés que les gens vivent.

La saison des pluies

Il y a trois jours, le retour de la saison des pluies s’est clairement fait sentir. Il a plu toute la nuit et, ce matin, mon équipe arrive au compte-goutte. Si l’équipe expatriée habite au sein de l’hôpital, prête à bosser à 7h30 pile, on oublie que certains collègues nationaux vivent plus loin et font parfois face à des situations complexes pour se rendre au travail – voire à des drames.

Antoine est arrivé une heure en retard et m’a dit : « Papa Dale, désolé du retard, je suis venu vous annoncer que toute la nuit, la pluie est tombée sur ma maison qui s’est écroulée. Sous les décombres, ma fille n’a pas survécu ».

Après un tel évènement tragique, Antoine est rentré chez lui auprès de ses proches pour quelques jours de congé. A yeke ngangu.

Les serpents

Autre exemple, Gérard, mon collègue chirurgien, me parle de ce gars arrivé aux urgences, la main à moitié coupée. Le patient dit qu’un gros serpent l’a mordu et, alors qu’il l’étranglait et agrippait sa main, son compagnon de chasse a été obligé de le tuer d’un coup de machette, sectionnant sa tête mais blessant aussi la main de son ami.

Ben oui, quand t’écris un paragraphe sur les serpents pour un blog MSF, en mission MSF, faut qu’un serpent apparaisse...

Sans route ni hôpital à proximité, sans boire ni manger, les deux chasseurs ont fait deux jours de marche à travers la forêt pour arriver à l’hôpital. Le patient a finalement dû être amputé. A yeke ngangu.

Vous n’allez pas me croire mais je viens littéralement d’arrêter d’écrire pour éviter un serpent. Ben oui, quand t’écris un paragraphe sur les serpents pour un blog MSF, en mission MSF, faut qu’un serpent apparaisse.

C’est comme ça qu’il y a 20 minutes, j’ai vu cet animal long d’1m50 se tortiller rapidement vers moi. J’étais assis seul sous la paillote, une collègue entrait et je lui ai crié « reste là, serpent ! ».

Elle a hurlé, les gardiens ont accouru avec des bâtons de trois mètres, j’ai sauté de mon siège et après 15 minutes, le serpent était mort et enterré. Faut dire qu’ici, une fois sur deux, ils sont venimeux.

Ça sonne relativement comme un « gag », mais en vrai, ça me fait penser à mon collègue qui m’a raconté comment il a perdu sa femme en deux heures suite à une morsure. Il était loin, dans la brousse, elle était à la maison. Il n’a même pas eu le temps de rentrer, il n’y avait pas de soins accessibles. A yeke ngangu.

Ngangu Mingi

Les enfants. Pour eux, c’est aussi ngangu mingi (très difficile). Ils travaillent aux champs, à la pêche ou sur un chantier, ne mangent pas tous les jours car il faut partager avec les frères et sœurs, ils vivent parfois dans la rue.

On ne leur demande pas leur âge. Si tu tiens une arme, tu es déjà un homme

Certains sont armés comme ce jeune garçon posté à une barrière routière, portant une mitraillette, quelques grenades et une machette, que j’ai croisé ce jour où on faisait une exploration suite à des cas de rougeole à l’ouest de Mbomou.

Il est resté totalement impassible quand nous sommes passés, le regard noir et effrayant. J’ai demandé à mon collègue : « à ton avis papa, il a quel âge ? ».

Il m’a répondu : « on ne leur demande pas leur âge. Si tu tiens une arme, tu es déjà un homme ».

L'enfant

Des exemples, j’en ai plein.

Ce matin, une collègue m’appelle vers 6h40, je suis en train de prendre mon petit déjeuner. Elle me dit qu’un enfant pleure devant le portail de la base, qui est située dans l’enceinte de l’hôpital.

Je me lève, je vais voir et je rencontre effectivement un enfant, âgé d’une dizaine d’années, assis là en train de pleurer.

Il parle en Sango et le gardien à proximité me fait la traduction : « ses deux parents sont morts le mois dernier, il vit avec son oncle qui, aujourd’hui, accompagne un patient à l’hôpital. L’enfant l’a suivi mais l’oncle lui dit de rentrer chez lui. L’enfant pleure parce qu’il habite très loin, au moins deux heures en moto. Il n’a pas envie de faire la route tout seul sous la pluie ».

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A motorbike is loaded onto a canoe

On attend le papa

A yeke ngangu. Cette expression, je l’ai aussi dite il y a quelques jours à un papa dans un village. Imaginez, je suis en train de mener une enquête, assis sur une chaise artisanale, à côté d’un promoteur de la santé et face à une maman et sa fille qui cuisinent dans leur parcelle.

Elles sont assises aussi, le soleil commence à se coucher et ses rayons dorés flirtent avec la fumée qui se dégage de la marmite bruyante dans laquelle de l’eau bout. On attend le papa qui doit revenir de son champ quand, soudain, « Bara ala kwè ! », entend-t-on au loin. C’est lui.

Les gens sont incroyablement débrouillards et ça m’impressionne beaucoup...

Un vieux monsieur aux cheveux gris, qui arrive maladroitement en vélo. Il a une fesse sur sa selle, une main sur le guidon, une seconde agrippant une longue canne.

Alors qu’il s’approche de nous et met pied à terre, je vois qu’il n’en pose qu’un. Sa jambe droite est raccourcie, pliée et bandée. Il sourit, nous salue et, tout en grimaçant, il s’assied avec peine mais habileté sur son siège.

Sa fille lui tend un verre d’eau et, alors qu’il boit, je lui dis « a yeke ngangu papa ». Il répond « singuila » (merci), avec un large sourire qui contraste avec sa souffrance.

La boue

Autre histoire. Sur le chemin pour aller jusqu’à Nzacko, au nord de Mbomou, on rencontre deux hommes debout dans la boue, au milieu d’une rivière sale, stagnante, pleine de moustiques. On est arrêtés près d’eux parce qu’on répare une de nos motos en panne.

Il fait chaud, il n’y a pas d’ombre. L’un d’entre eux a l’air très jeune et, à son âge, je devais sûrement être en train de jouer à Pokémon sur ma game-boy. Il soulève à grands coups de pelle des kilos de terre blanche et les jette dans un gros tamis construit en bois et en tissus.

Le truc a l’air ingénieux, je mets un peu de temps à comprendre le système. Un des hommes m’explique « lui, il met la terre, moi j’étale pour que ça filtre. Je mets l’eau aussi. Elle sort là, elle descend ce petit escalier de tissus. A la fin, l’or reste et on le prend. Mais souvent, tu ne trouves rien. On a cherché dans toute la rivière là. Sans boire ni manger ».

Alors qu’il me parle, il plonge énergiquement un seau dans l’eau et le porte à bout de bras jusqu’au tamis. De l’autre main, il étale la boue. Il recommence, encore et encore. Il sue, il est trempé, il est en plein soleil.

Je me dis que j’aurais déjà 20 tendinites si je faisais pareil. Je me demande comment ils tiennent.

Mon collègue me dit « ils ne gagnent rien, l’or n’est pas pour eux. Ils ont juste un petit salaire, à peine pour acheter à manger le soir même. Puis tu recommences le lendemain ».

A yeke ngangu mingi.  

« La routine »

Il y a aussi ce chauffeur que j’ai rencontré au milieu de la jungle. Il est parti avec son énorme camion il y a un mois depuis Bangui, à travers la poussière rouge, pour arriver jusqu’à Bangassou.

Il lui reste 50 km mais il est en panne. Il n’y a pas de village à 20 km à la ronde et il attend qu’une moto passe pour envoyer l’info qu’il a besoin d’un demi cardant.

J’ai aucune idée de comment il va réparer ce monstre à moitié embourbé qu’on a dû contourner en abattant des arbres, ni comment il va boire et manger. Il a peur, aussi, car à tout moment il peut se faire piller par des hommes armés.

Mes collègues me disent que « c’est la routine » et le chauffeur, souriant mais visiblement éprouvé, ajoute : « c’est difficile papa, mais on est déjà habitués ».

Rude.

L’inventivité et la créativité

La vie est dure et ça se voit, ça se sent.

Les gens sont incroyablement débrouillards et ça m’impressionne beaucoup. Ils ont marché pieds nus toute leur enfance dans la terre, les braises, les ronces et les fourmis. Ils ont réparé des vélos avec des lianes, fixé leurs chargements avec des chambres à air, taillé des pirogues à la main à partir de troncs d’arbres entiers enfouis dans la jungle, à côté des araignées.

Ça me donne envie d’écrire un autre article rien que sur l’inventivité, la créativité et la débrouillardise des gens ici, tellement ça mérite d’être documenté.

Je vais faire la conclusion la moins originale de l’histoire des blogs, mais c’est flagrant à quel point dans un tel contexte, les petites choses me semblent précieuses

Les gens sont forts. Ils portent des tonnes par semaine mais mangent à peine. Ils suent des litres au champ, mais n’ont pas d’eau potable. Ils cuisinent tous les jours sur des brasiers qu’ils alimentent avec du bois qu’ils doivent couper tous les jours au milieu d’une forêt avec des serpents venimeux. Chaque matin pour le petit déjeuner.

 Je vois ces mamans marcher des kilomètres avec des dizaines de litres d’eau sur la tête, un enfant dans le dos, un autre sous le bras. Je pense à ces petits qui jouent avec des vieilles jantes de vélo ou qui reproduisent les chars des Nations Unies avec des morceaux de bois collés avec de la sève de manguier. Je rencontre ces débroussailleurs travaillant à la main pour refaire une route interminable sous une chaleur accablante.

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A slate used in a school
At school / À l'école

 Je vois ces 95 lycéens chanter dans une seule salle de classe, essayant de se démarquer les uns des autres, la faim au ventre. J’entends leur enseignant qui s’égosille pour transmettre un brin de savoir, espérant que la troupe pourra en faire usage dans un contexte où la seule université du pays se trouve à la capitale, inaccessible à la majorité.

Il y a aussi cette jeune mère que je revois s’approcher de moi dans un village, inquiète pour son enfant de cinq mois qui ne tête plus. Il a l’air d’avoir deux semaines, il est sévèrement malnutri. Elle est allée plusieurs fois à l’hôpital mais il n’y a pas de maternité, pas de personnel de santé, pas de médicaments, et le prix des denrées alimentaires a explosé dans la région. Cette région où certains gagnent 15 000 CFA (20 euros) par mois quand un poulet coûte 3 000 CFA (5 euros). A yeke ngangu.

Les salutations

Ngangu Koli, l’homme fort. Ngangu mingi, la grande souffrance.

Je vais faire la conclusion la moins originale de l’histoire des blogs, mais c’est flagrant à quel point dans un tel contexte, les petites choses me semblent précieuses. Surtout ces sourires et ces salutations, ce regard quand tu t’arrêtes une minute pour demander aux gens comment ils vont. C’est quasi permanent. J’adore saluer les gens ici, leur dire bonjour, c’est terriblement humain et ça vaut de l’or, c’est un petit échange qui m’émeut à chaque fois, peu importe l’âge, l’endroit, la personne.

Mes collègues me disent d’ailleurs : « si tu ne salues pas quelqu’un ils pensent que tu es un méchant. Si tu passes un village sans saluer, c’est que tu les vois comme des animaux. Et si tu fais un accident à la sortie, ils ne viendront pas pour toi parce que tu ne les as pas salués ».

Certains diront « c’est la campagne », mais je crois que saluer donne aussi de la force dans la souffrance. D’ailleurs, dites « bonjour » à quelqu’un ici et il ne vous le dira pas en retour : il vous dira littéralement « merci ».