Groupe de champs
La malnutrition à Madagascar: Pili-pili

Dans certaines communautés reculées de Madagascar, une crise de malnutrition menace la vie des enfants. L'infirmier Benjamin Le Dudal fait partie de l'équipe qui s'efforce d'offrir des traitements vitaux à ceux qui en ont le plus besoin.

Baobab forest near Mahabo, Madagascar

Pour rallier Ranobe par la route – et ainsi s’épargner la traversée de la Mandraré – il faut d’abord emprunter la nationale 13, ou en tout cas ce qu’il en reste après les orages des jours précédents.

Si la pluie, même rare, est une bénédiction pour la population, elle est pour nous un cauchemar logistique qui peut multiplier par deux nos temps de trajets. En effet, la latérite qui compose le sol est une couche géologique d’origine volcanique poreuse et dépourvue de sédiments, donc extrêmement sensible à l’érosion.

Les choses s’améliorent toutefois quand nous prenons la direction du Nord, car le Programme Alimentaire Mondial (PAM) a réalisé des travaux sommaires sur la piste afin d’y faire passer ses camions et ainsi apporter des denrées de première nécessité dans les villages.

Il nous faudra finalement près de 9h pour atteindre notre destination, à peine ralentis par la rupture d’un flexible d’embrayage sur un des Nissan Patrol du convoi, réparé sans délai par les chauffeurs que ce genre d’incident n’émeut plus.

Ranobe

Ranobe est un petit village environné de cours d’eau et situé à quelques kilomètres d’un imposant massif montagneux. A notre arrivée, il y à affluence en raison de la conjonction entre le jour du marché et celui de la distribution de nourriture par le PAM.

L’évènement draine des familles de tous les fokontanys (villages) environnants, qui marcheront pour certaines jusqu’à 25 kilomètres pour y être. Elles devront faire le voyage retour avec quelques dizaines de kilos de riz sur la tête ou les épaules si elles ont la chance de figurer sur la liste des bénéficiaires.

Les gens se presse autour des véhicules et nous observe établir notre campement. Les enfants nous dévisagent, leurs yeux écarquillés. Avant l’arrivée de MSF, on n’avait pas vu de blancs dans le village depuis 1967, se souvient l’un des anciens en découvrant une bouche partiellement édentée. L’espérance de vie dans ces régions reculées de Madagascar n’excède pas les 60 ans, et il n’était alors qu’un enfant.

Installer la clinique

Le Centre de Santé de Base (CSB) local n’est plus fonctionnel et des familles y ont apparemment élu domicile. L’équipe médicale installe donc sa clinique mobile dans l’école désaffectée du village. Les instituteurs ont quitté les lieux depuis belle lurette, quand il fut clair que les familles n’auraient plus jamais de quoi les payer. Il faut reconnaître que le bâtiment est agréablement aéré grâce à l’absence de fenêtre et d’une bonne partie de sa toiture.

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Logistician Jean installs shade nets on the roof
Logistician Jean installs shade nets on the roof / Jean, logisticien hors pair, joue les équilibristes sur le toît pour installer les filets à ombre

Notre équipe de personnel international et de soignants malgaches commence à être rodée. Un binôme s’occupe du triage et des mesures (poids, taille et périmètre brachial), suite à quoi les patients malnutris sont orientés vers les médecins et infirmières qui déterminent la dose adaptée de nourriture thérapeutique à leur donner, et en profitent pour traiter leurs problèmes de santé éventuels. Une dernière équipe se charge d’enregistrer les patients à la main sur un grand cahier avec une patience de moines copistes.

Marasme

Les habitants de Ranobe vivent dans un dénuement total. Ils ne possèdent même pas des choses de base comme un jerrycan. Si nous nous posions encore des questions sur la nécessité d’une intervention humanitaire à Madagascar, cette clinique y répond sans ambiguïté. Dès le premier jour, nous voyons des cortèges de mères maigres avec des enfants souffrant de malnutrition aiguë.

On parle de marasme pour décrire ce stade de malnutrition aiguë associant fonte graisseuse et musculaire totale, à quoi s’ajoutent souvent des ventres gonflés par les parasites digestifs. Ces gamins vivent sur la corde raide : faute de nourriture en quantité et en qualité suffisante, ils mourront assurément.

Difficile de préciser combien sont déjà décédés du kéré (« famine » en malgache) ces derniers mois. Les registres d’état civil sont incomplets quand ils existent, et on me dit que les enfants ne sont en général pas baptisés avant d’avoir atteint l’âge de deux ou trois ans pour éviter d’attirer l’attention des mauvais esprits. Rajoutez à cela que pour beaucoup de gens ici, tout ce qui a trait à la mort est un sujet hautement délicat qu’on n’aborde pas comme la pluie et le beau temps, et vous comprendrez à quel point obtenir des chiffres de mortalité fiables est ici une gageure.

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The mobile clinic team camp for the night
Sharing stories from past assignments in the camp / Anecdotes de missions sont au centre des discussions au bivouac

Face à cette misère extrême, certaines mères effacent, avec un peu de pétrole, l’encre que nous utilisons pour marquer les enfants à l’oreille, de manière à les présenter plusieurs fois de suite sans que nous puissions les reconnaître, de façon à toucher un peu plus de « pili-pili » (déformation du mot « plumpy », utilisé par les habitants de la région).

Ces stratégies peuvent être frustrantes pour nous, car nous essayons d'obtenir des données précises sur l'ampleur du problème et de nous assurer que nous avons suffisamment de plumpy'nut pour chaque clinique, mais ce sont aussi des mécanismes de survie compréhensibles et un signe des situations désespérées dans lesquelles les familles sont confrontées.

Le soir

Le soir, même assommé de fatigue et de chaleur, il nous faut encore « extraire les datas », c’est-à-dire reprendre les registres pour en ordonner les chiffres en tableaux sous forme de pourcentages, de classes d’âges, de comorbidités, d’origine géographique et de nombre de cartons de plumpy consommés. 

Une fois cette ultime corvée accomplie, c’est le moment ou jamais d’aller prendre un bain dans la rivière située à quelques minutes, là où les locaux se lavent où il est possible de méditer paisiblement dans l’eau fraîche tout en admirant le coucher de soleil sur la montagne. Il faut alors éviter de penser à toutes les petites bêtes qui la peuplent peut-être – ankylostomes, bilarzhies, anguillules ou amibes – dont nos professeurs de parasitologie nous avaient vanté l’ingéniosité quand il s’agit de pénétrer à l’intérieur d’un être humain par ses orifices naturels ou bien en s’en créant de nouveaux.

La journée se termine autour d’un dîner frugal de conserves ou de nouilles déshydratées réchauffées sur un réchaud à charbon. Puis chacun s’en ira se coucher à la lueur de sa frontale sur l’un des lits de camp installés sous deux grandes tentes de 45m2, l’une pour les filles et l’autre pour les garçons (je causerai d’ailleurs bien malgré moi un incident diplomatique sans conséquence en allant me coucher par erreur dans la mauvaise tente).

En quittant Ranobe, j’observe la savane recouverte sur des centaines de mètres par les emballages vides d’aliments thérapeutiques distribués par les différents acteurs humanitaires. La conscience écologique est une affaire pour les ventres pleins.

Mahabo

Le village de Mahabo est notre dernière étape de la semaine. Une surprise désagréable nous attend dans une des bicoques branlantes qui tiennent lieu de chambres d’hospitalisation au centre de santé local. Un blessé grave y a été amené dans la nuit. L’infirmier nous raconte qu’il s’agit d’un fermier, attaqué par des dahalos (bandits de grands chemins, prononcer « da-ales ») qui lui ont tiré dessus pour lui voler ses zébus. La balle s’est logée dans la moelle épinière, le laissant paraplégique.

Faute de neurochirurgien compétent, le pauvre homme ne sera pas évacué et nous ne pourrons rien faire d’autres que de s’assurer qu’on lui pose une sonde urinaire pour soulager son globe et de payer pour les antibiotiques et les antidouleurs nécessaires.

Quelques heures plus tard, une foule d’environ 200 personnes amène un nouveau blessé. Surpris que les dahalos attaquent désormais en plein jour, nous allons à la pêche aux renseignements et apprenons qu’en réalité, l’homme s’est fait tirer dessus par des gendarmes qui l’avaient pris – apparemment à tort – pour un voleur de bétail. Il en sera quitte pour un transfert à Ambovombe dans une de nos voitures afin d’y être transfusé et opéré.

Après deux jours de travail dans une chaleur de four, nous quittons Mahabo et heureux de pouvoir retrouver le confort du compound MSF l’espace d’un jour ou deux. La base s’est transformée en notre absence. Elle fourmille désormais d’expatriés et de personnel national, recrutés en renforts pour les opérations à venir.

Nos objectifs sont désormais de multiplier les cliniques mobiles et de redonner à l’hôpital local en déliquescence ses lettres de noblesse afin de pouvoir y transférer nos cas graves. Mais pour cela il nous faudra des médicaments et du matériel médical. L’avion qui devait nous les acheminer depuis l’entrepôt logistique de Bordeaux fait face à des difficultés administratives qui nous échappent. On le dit cloué sur le tarmac à l’aéroport d’Istanbul. Désormais il faut croiser les doigts pour que la situation se débloque et continuer tant bien que mal nos activités avec le plumpy’ nut et les médicaments achetés sur place. 

Benjamin Le Dudal