Groupe de champs
La malnutrition à Madagascar: Le progrès

L'infirmier Benjamin et l'équipe font leur premier voyage de retour dans un village touché par la crise nutritionnelle ...

Women help build the shade nets for the clinic

Les longs voyages en 4x4 m’ont appris au moins deux choses. D’abord qu’il convient de fermer sa fenêtre lors de la traversée d’une mare boueuse. Ensuite, qu’il est important de prévoir des écouteurs ou des bouchons d’oreilles, le zouk et la musique de Céline Dion s’étant manifestement répandus sur l’ensemble de la planète, au même titre que le coronavirus.

La vie à la Base

Une fois revenus à la Base, les membres de l’équipe médicale ont le luxe de l’eau courante, de la wifi poussive et du rhum arrangé maison. Le week-end est un marathon durant lequel il faut parvenir à donner des nouvelles à ses proches entre réunions et rapports chiffrés, sans omettre de procéder aux achats de matériel et de vivres pour repartir le surlendemain.

Un médecin et notre coordinatrice médicale viennent de quitter notre petite auberge espagnole, déjà repartis pour l’Europe en raison d’impératifs familiaux. Nous avons accueillis en échange une coordinatrice et un watsan français, une médecin autrichienne, une infirmière québécoise et un chargé de com’ suisse. Aux yeux de ces nouveaux arrivants, je figure parmi les anciens, avec mes 15 jours sur le projet et mon bronzage de coureur cycliste. Quoi qu’il en soit, l’inflation du nombre du personnel et l’augmentation du parc automobile de notre QG ne peuvent indiquer qu’une chose : MSF a bel et bien l’intention de demeurer sur place et de passer aux choses sérieuses.

Première étape : Ranobe

Après un épisode de pluies durant le week-end, il est déjà temps de repartir. Les routes s’avèrent dégradées mais somme toute franchissables.  Dans les mares qui bordent la piste, notre convoi fait tourner les têtes des malgaches occupés à faire leur toilette aux côtés des zébus assoiffés.

Ces gens connaissent la faim depuis au moins deux générations, et pourtant font preuve d’un courage et d’une résilience hors normes

Notre première étape et incontestablement temps fort de la semaine est Ankamena, petit fokontany visité il y à 15 jours lors de notre toute première clinique mobile.

Dans ce village immuable au pied de sa montagne, les habitants émergent de leurs maisons en entendant le bruit des moteurs. A cause de la crise on mourrait de faim ici si ce n’était pour les distributions du Programme Alimentaire Mondial (Nations-Unies).

Face à cette énième communauté vivant sous perfusion surgit la question inévitable de l’avenir qui lui est promis quand, dans six mois, un an ou davantage, les humanitaires auront quitté les lieux.

Courage et résilience 

J’observe la montagne et la végétation qui en recouvre les flancs. Il est rassurant de savoir qu’en certains endroits il est encore possible d’admirer des paysages sans construction humaine. Les gens d’ici s’accrocheront-ils vaille que vaille à cette terre où reposent leurs ancêtres, ainsi qu’ils l’ont toujours fait ?

Ces quelques centaines de grammes gagnés sur la malnutrition sont un encouragement à poursuivre nos efforts et la confirmation qu’ils porteront leurs fruits

Ces gens connaissent la faim depuis au moins deux générations et sans doute bien davantage, et pourtant font preuve d’un courage et d’une résilience hors normes, à l’image de cet ado d’une quinzaine d’années portant sur son dos son jeune frère handicapé pour l’emmener jusqu’à notre distribution. Il en repartira chargé de quelques kilos de plumpy supplémentaires.

Les gamins trainent à l’ombre des arbres et des maisons, se moquant de mon accent français tout en grignotant des criquets pour tromper leur faim et leur ennui. L’un d’eux joue de la musique sur une espèce de ukulélé artisanal muni de trois cordes en nylon. Je prends en photo l’artiste et manque de déclencher une émeute en leur montrant les clichés sur l’écran LCD de mon reflex.

C’est notre première visite de suivi à Ankamena et nous revoyons les enfants que nous avions inclus dans le programme deux semaines plus tôt. Nous mesurons avec plaisir et parfois incrédulité les progrès accomplis. La plupart ont pris du poids. Ces quelques centaines de grammes gagnés sur la malnutrition sont un encouragement à poursuivre nos efforts et la confirmation qu’ils porteront leurs fruits.

L'eau

Le restant de la semaine, nous enchaînons les ouvertures de sites dans trois villages reculés : Kapila,  Ambovo et Ambatomena. Dans ce dernier fokontany, j’interroge une femme sur l’état des cultures. Elle m’explique que les rizières manquent d’eau, que le maïs est dévoré sur pied par les criquets et que les semences font défaut pour planter des haricots. Leur principal espoir réside désormais dans la récolte de patates douces qui approche. Espérons que le village ne sera pas visité par les dahalos et pillés de toutes ses ressources.

Au total, nous enregistrons et soignons plus de 300 nouveaux patients en quatre jours

Dans la zone d’attente de notre clinique, un enfant d’à peine trois ans arrache des lambeaux de chair à une patte de chèvre crue. Sur la natte est posée une bouteille en plastique remplie d’une eau opaque. J’apprends que les habitants du hameau – en tout cas les femmes et les enfants à qui cette tâche est dévolue – vont d’ordinaire chercher l’eau à la rivière, située à deux heures de marche. Cette dernière étant à sec, il doivent à présent creuser le lit du cours d’eau ou bien se contenter de recueillir l’eau des mares. Sans surprise, la prévalence de la bilharziose et des parasitoses intestinales est très importante. Nombreux sont ceux qui urinent du sang.

Incrédule

La journée s’égrène au rythme des admissions et des sacs de plumpy que les femmes emportent sur leur tête. Mesureurs, enregistreurs, médecins et infirmières sont tous absorbés par leur tâche. Une femme apporte un bébé à Fanny. Il s’agit d’une petite fille âgée de deux mois, dont la mère est morte en couches. L’accompagnante s’avère être la grand-mère du bébé et ne peut plus allaiter suffisamment. Visiblement, aucune autre maman du village n’a accepté d’accueillir dans son foyer une bouche supplémentaire.

Gicoh, un assistant nutritionnel de mon équipe, s’interroge :

-    Est-ce que vous avez des enfants malnutris en France ?
-    Il arrive qu’ils souffrent de surnutrition, lui dis-je. Des spots publicitaires les invitent à manger moins et faire du sport.

Il se marre, incrédule.

Les frustrations

Au total, nous enregistrons et soignons plus de 300 nouveaux patients en quatre jours.

Nous restons frustrés de devoir refuser les adultes malades, faut de temps et surtout de ressources pour les soigner tous. Les médecins sont particulièrement agacés de ne pas pouvoir faire bénéficier leurs patients tuberculeux d’un traitement spécifique qui existe pourtant mais n’est disponible que dans les villes, c’est à dire à plus de cinq heures de marches et encore autant de taxi-brousse. Pour ces patients fragiles et sans le sou, cette consultation pourrait aussi bien se trouver sur Mars. Et pour ceux, s’il s’en trouve, qui effectueront le voyage malgré tout, on n’ose imaginer le risque d'infection  dans un taxi-be surchargé. (« Taxi-be », nom donné aux minibus hors d’âge assurant les transports collectifs à Madagascar.)

Il faudra repartir demain

L’équipe que je supervise est maintenant autonome. En fin de journée, lorsque l’affluence décroit, j’ai parfois la possibilité de m’éclipser quelques minutes pour me balader autour du site. La semaine file ainsi en levers matinaux, chaudes journées de travail et dîners légers, suivis pour moi par une séance d’écriture à la lueur de ma frontale.

La coordination commence à réfléchir à monter une structure hospitalière qui permettra d’accueillir les enfants nécessitant des soins et une surveillance rapprochés. Quant à nous, les expatriés fraîchement revenus à la base d’Ambovombe, nous ne prendront pas la peine de vider nos sac à dos car il faudra repartir demain pour une nouvelle semaine dans la brousse.

Benjamin Le Dudal

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Légende de la photo: Les femmes d’Ambatomena nous prêtent main forte pour coudre les filets à ombre.