Groupe de champs
La malnutrition à Madagascar : Là où les pistes vont pour mourir

L'infirmier Benjamin rejoint une mission exploratoire...

The drivers on motorbikes

-    « On est fatigués, vazaha. »

Le jeune homme s’était accroupi près de son engin, le regard sombre. Il refusait de continuer. Nous avions recruté nos deux motards à Tsivory la veille. Après avoir passé plusieurs rivières à gué et crapahuté dans les hautes herbes, poussé et tiré les motos sur des berges pentues et sableuses, puis avancé péniblement dans la savane pendant près de 3h, les deux chauffeurs n’aspiraient qu’à faire demi-tour. Ils ne s’attendaient pas à une telle balade.

Je consultai la carte GPS et notre guide. Tous deux étaient formels, nous avions fait les trois quarts du chemin. Seuls cinq kilomètres nous séparaient encore de notre objectif, le petit village isolé d’Ambatomanaky. Rebrousser chemin si près du but était trop bête et n’augurait rien de bon pour le reste de la semaine.

Une mission exploratoire

La mission exploratoire est l’une des activités les plus emblématiques des projets MSF. Elle concerne surtout les logisticiens, les watsans (spécialistes de l’accès à l’eau, de l’hygiène et de l’assainissement) et les médicaux.

Son principe est simple : envoyer une petite équipe en reconnaissance à l’intérieur de zones mal connues afin d’en rapporter toutes les informations qui font défaut : accès à l’eau des populations, conditions sécuritaires, maladies, état des structures de santé s’il s’en trouve, etc… Bien souvent, l’équipe part à la semaine, se déplace en 4x4 ou à motos et peut le cas échéant bivouaquer en brousse

Un battement de cils

La journée commence dans l’odeur d’essence des réservoirs remplis au petit matin. Nous partons de Tsivory aux premières lueurs du jour, traversant les rues encore désertes alors que s’ouvrent les premiers volets des gargotes à café. Un battement de cils et la ville n’est plus.

Les motos filent bon trait sur la route terrassée. Sur les bas-côtés, des travailleurs s’arrêtent pour nous regarder passer, la bêche sur l’épaule et la main en visière. Nous découvrons un paysage de collines, d’herbes hautes et d’arbres rares, dorés à l’or fin par les rayons du soleil levant. Loin au Nord, une vaste chaîne de montagnes barre l’horizon.

Nous déroulons un chapelet de communautés humaines de tailles décroissantes. Partis d’une petite ville, nous arriverons bientôt dans une grosse bourgade, puis ce ne seront plus que villages et hameaux.

Au chef-lieu

Au chef-lieu, nous en profitons pour visiter le Centre de Santé de Base, le dispensaire géré par le Ministère de la Santé. L’infirmier nous y accueille les bras ouverts. Le nombre d’enfants malnutris est en augmentation constante et nous sommes encore loin du pic annuel, qui correspond à la période de soudure entre les récoltes.

Il faut alors tracer sa route à travers les hautes herbes, franchir des rivières à l’agonie et hisser les bécanes à la force des bras au sommet des berges, pestant quand les pieds dérapent dans le sable...

Il nous demande notre aide suite au départ d’une autre ONG le mois dernier après un problème de sécurité dans le secteur.

Avant de repartir et de s’aventurer dans la brousse nous estimons plus prudent de compléter notre équipe avec un guide local. Même les cartes GPS sont imprécises ici. La route s’efface bientôt pour devenir un chemin juste assez large pour permettre le passage d’une charrette à zébus. Nous progressons le long d’une ancienne piste coloniale dont la nature a patiemment repris possession depuis l’indépendance, nous obligeant à slalomer entre les portions effondrées et les termitières géantes.

Les obstacles

Sous les roues, le sol traitre alterne les creux et les bosses, parfois revêtu d’un tapis de pierres mobiles qui déséquilibrent les pilotes et leurs passagers. Bientôt, le chemin rétrécit encore pour ne devenir qu’un sentier, de ceux qu’empruntent à pieds les habitants de la région pour se rendre d’un village à un autre.

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Arriving at Ambatomanaky in the smoke of slash-and-burn cultivation / Arrivée au village d’Ambatomanaky dans la fumée d’un feu de brousse (culture sur brûlis)

Il faut alors tracer sa route à travers les hautes herbes, franchir des rivières à l’agonie et hisser les bécanes à la force des bras au sommet des berges, pestant quand les pieds dérapent dans le sable, avant de les enfourcher de nouveau, parfois seulement pour quelques centaines de mètres avant qu’un nouvel obstacle ne surgisse. Nous ne progressons que de cinq à sept kilomètres par heure. Un homme pressé nous devancerait aisément à pieds, surtout en usant des raccourcis qui dessinent dans la brousse des géométries secrètes.

Nous sommes une équipe

Nous touchons au but quand nos motards optent soudainement pour la grève. Ils sont épuisésNous sommes tous épuisés. Je m’adresse à eux, leur explique que nous formons une équipe et qu’il nous faut terminer notre virée comme nous l’avons commencée, ensemble. L’un des deux motards se tourne vers son collègue : « courage-do ! », implore-t-il.

Je leur promet deux bières bien fraîches en plus de leur salaire une fois la mission accomplie. Ils se remettent en selle. Notre modeste expédition peut continuer.

« Là où les autres ne vont pas ». Cet ancien slogan de MSF un rien prétentieux nous semble prendre tout son sens alors qu’apparait enfin Ambatomanaky.

De mémoire d’homme, la région a toujours été avare en eau et les épisodes de sécheresse récurrents. Mais celui-ci dure depuis trois ans.

Le village est entouré d’une palissade de cactus ne comportant qu’une ou deux entrées, de la largeur d’un homme pour être plus faciles à défendre contre les intrusions. A l’intérieur de l’enceinte, quelques maisons en torchis et aux toits de paille, un peu de riz et d’arachides étendus au soleil pour y sécher.

Le président du fokontany (une entité administrative malgache regroupant plusieurs villages et hameaux) un homme sec dans la soixantaine, nous invite à nous installer à l’ombre pour discuter.

Des femmes installent des nattes. La plupart des villageois sont aux champs, les autres font cercle autour de nous pour ne rien manquer de nos palabres.

Ambatomanaky

Les enfants nous dévisagent avec des yeux écarquillés : on nous dit que nous sommes les premiers blancs à entrer dans leur village.

Nous interrogeons le chef sur les conditions de vie dans son fokontany. Ils parviennent, nous dit-il, à cultiver un peu de cacahuètes, de manioc et de patates douces mais les récoltes sont faibles en raison de l’absence de pluies.

Partout le constat est le même : les récoltes insuffisantes, l’eau de surface qu’il faut boire même si elle rend malade...

De mémoire d’homme, la région a toujours été avare en eau et les épisodes de sécheresse récurrents. Mais celui-ci dure depuis trois ans. Plusieurs familles sont parties à la ville ou bien dans d’autres provinces du Nord.

Le village ne possède ni pompe, ni puit. Les gens boivent l’eau de la rivière voisine, dont la couleur suffit à expliquer pourquoi tous les enfants ont ici de gros ventres. Nombre de maladies, dont les parasitoses intestinales, sont en effet véhiculées par l’eau.

Quelques enfants sont malnutris, mais aucun ne semble en danger. La plupart sont suivis chaque semaine au dispensaire d’Elonty où ils reçoivent du plumpy’nut. Du moins quand le centre de santé est approvisionné, ce qui n’est pas le cas actuellement. Ce sont alors huite heures de marche aller-retour sous le soleil pour finalement rentrer bredouille.

Le chef insiste pour nous inviter à manger mais nous déclinons poliment, mettant en avant la longue route qui nous attend pour ne pas nous attarder.

Besakoa

Les jours suivants, nous poursuivons nos reconnaissances dans d’autres fokontanys isolés : Beadabo, Maroforoha et Tamotamo Bas. Partout le constat est le même : les récoltes insuffisantes, les rations mensuelles du PAM dont il ne reste plus rien au bout de 15 jours, l’eau de surface qu’il faut boire même si elle rend malade. Et partout on nous parle de ces familles qui sont parties par dizaines. Il n’est pas rare que les villages aient perdu un tiers de leur population depuis 2019.

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Along the river
Besakoa River is where villagers have to collect their drinking water / La rivière de Besakoa où les villageois recueillent leur eau de boisson

Autour de Besakoa, 90% des rizières en terrasse sont à sec. Sur la place du village, les enfants jouent à faire rouler des jantes de bicyclette à l’aide d’un bâton sous le regard des adultes assis à l’ombre. Peut-être se souviennent-ils de la douce insouciance de cet âge, ou bien réfléchissent-ils à l’avenir de ces gamins ?

Le chef d’un hameau me demande d’intercéder en sa faveur pour que les siens obtiennent un puit et peut-être de la nourriture. Cela excède de loin mon pouvoir de décision mais je lui promets de transmettre sa demande. Il prononce une phrase que Naina, le chauffeur, me traduit en roulant les r : « Il dit merci de venir voir notre petit village, merci de vous intéresser à nos vies. »

Maroforoha

Maroforoha est situé au pied des montagnes. Après deux heures de moto, il avait fallu terminer à pied, guidé à travers la savane par un vieux bushman qui ne portait sur lui que ses vêtements et un couteau, allant pieds nus à travers rivière et savane en nous entrainant à sa suite. 

- « Auparavant, il y avait ici plus de 100 personnes. Nous avions 800 zébus !, se souvient le chef qui nous accueille.

 Je suis surpris.

- Quand était-ce ?

- Dans les années 80… »

Depuis cette époque, les attaques incessantes des dahalos et la sécheresse ont fait leur œuvre. Il ne reste plus que quelques dizaines de personnes à Maroforoha et il n’y a plus même un poulet à voler. Les bandits ont tout pris et reviennent parfois pour s’accaparer le peu de riz rapporté de la ville, voler des ustensiles de cuisine ou menacer de mort les villageois pour obtenir de l’argent.

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The guide walking leading the way through the long grass
Our guide leads us to Maroforoha / Notre guide nous mène d’un pas sûr vers le village isolé de Maroforoha

Sur le fil du rasoir

Le village voisin de Mazoharivo est abandonné. Nous croisons plusieurs de ces hameaux fantômes, dont les maisons tombent en ruines derrière les cactus et les herbes folles. « Les gens reviendront avec les pluies », nous dit-on. Mais les pluies reviendront-elles ?

La route de Tsivory passe aux pieds du Dada-Be Matori, littéralement « le grand père endormi », une montagne dont le profil évoque en effet un vieillard allongé qui semble observer le ciel paisiblement.  La saison des orages touche à sa fin. L’hiver austral s’en vient et avec lui les mois maigres.

Avec Mélanie, nous échangeons longuement le soir venu sur les perspectives de ces hommes et de ces femmes qui s’accrochent à leur terre vaille que vaille. Il faudra surveiller leurs besoins de santé de près, tant ils sont sur le fil du rasoir, et s’assurer que la situation ne prenne pas une tournure plus sombre encore.

Au retour, nous formulons nos recommandations à nos supérieurs : réparer les pompes hors service de Besakoa, réhabiliter l’hôpital de Tsivory qui est dans état lamentable, acheminer le plumpy nut du gouvernement jusqu’aux centres de santé afin qu’ils n’en manquent plus. Sans doute aussi ouvrir une nouvelle clinique mobile dans la région.

Tout cela ne sera qu’une rustine sur une passoire mais c’est indispensable.

Benjamin Le Dudal