Groupe de champs
La malnutrition à Madagascar : Dernière clinique

L'infirmier Benjamin Le Dudal écrit dès la fin de sa mission dans la crise nutritionnelle à Madagascar...

Tents in a circle. NB. The photo in this blog post are all in colour - a contrast to all of Benjamin's other posts which are in black and white

La route jusqu’à Mahaly aura été plus difficile que prévu. Un convoi de 15 personnes avec Plumpy’Nut, tentes et bagages ne se déplace pas sur les pistes malgaches avec la même aisance qu’un pick-up léger.

Mahaly

Nous arrivons dans une petite bourgade endormie. Quelques enfants tapent dans un ballon dégonflé tandis qu’une bande d’ados désœuvrés nous observent descendre de nos véhicules.

Mahaly était jadis l’une des communes les plus riches du Sud. Ces dernières années, elle s’est vidée d’une bonne partie de sa population en raison de la sécheresse et des dahalos. C’est désormais l’un des secteurs les plus pauvres et mal desservis du district.

Après quelques hésitations, nous dressons notre campement dans l’enceinte de l’école, fermée en raison du covid. C’est l’un des rares endroits de la ville où nous trouvons un terrain relativement épargné par le problème de la défécation en plein air.

Tant reste à faire

Au matin, nous partons en direction de Behareno, village que nous avions identifié la semaine précédente comme un site prioritaire en raison de son éloignement du dispensaire de Mahaly et de la prévalence des cas de malnutrition.

Sur la route cahoteuse, nous admirons le lever du soleil sur la savane bordée de montagnes et je réalise qu’il s’agit de mon dernier départ en clinique mobile. J’essaie d’observer ces paysages à travers les yeux de Sinan, infirmier récemment arrivé qui les découvre. Durant la semaine, j’aurai pour tâche de lui donner les informations nécessaires pour lui permettre de prendre la suite sur le terrain. Je suis partagé entre un réel soulagement de lui passer le relais et un sentiment d’inachevé concernant notre tâche. Tant reste à faire et à améliorer. Tant de questions sont restées sans réponses.

 

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MSF nurse Sedra training the team

Tant de questions

A présent, lors de nos distributions, nous distribuons en plus du Plumpy’Nut, du savon et des jerrycans. Bientôt ce sera du riz, de l’huile et des légumineuses afin d’éviter que les enfants ne retombent dans la malnutrition, faute d’avoir de quoi manger chez eux.

Est-il logique de distribuer de l’albendazole ( médicament utilisé pour traiter les parasitoses ) aux enfants des villages où, faute de pompe, ils seront réinfestés en une semaine en buvant l’eau de la rivière ? Quelles sont les alternatives ? Y a-t-il une autre agence qui pourrait fournir de l'eau potable ici, pendant que nos équipes se concentrent sur les soins médicaux ?

Sera-t-il facile de se désengager d’un pays où la famine menace en permanence et où, dans de nombreux communautés, on ne survit que grâce aux distributions alimentaires ?

Faudrait-il introduire la culture de céréales moins gourmandes en eau que le riz et le maïs, au risque de verser dans l’ingérence écologique ? Opter pour une politique agronome audacieuse, avec construction de canaux d’irrigation et distribution de semences ? Cela suffirait-il ? Ou bien est-ce que les villages continueront à se vider progressivement et le grand Sud à se désertifier, victime des premiers effets bien perceptibles du changement climatique ?

C'est en dehors du mandat de MSF, mais après avoir travaillé sur la crise nutritionnelle ici, il est difficile de ne pas penser à des solutions à plus long terme.

Behareno

A Behareno, je retrouve les villageois qui m’avaient accueilli lors de notre explo. Ils sont ravis de nous voir revenir en nombre pour soigner leurs enfants. La femme du chef insiste pour que je goûte au plat de manioc qu’elle a préparé.

L’équipe de la deuxième clinique mobile est désormais rodée et impressionnante d’efficacité. Nous installons tonnelles et filets à ombres en moins d’une heure. Sedra transmet les ficelles du métier à Sinan, depuis la réalisation du Z-score jusqu’aux subtilités du registre (le livre dans lequel sont inscrits tous les patients admis dans notre programme). De mon côté, je profite de la faible affluence pour prendre quelques photos et noter mes impressions dans mon carnet.

Le dernier soir avec l'équipe

Au retour, j’achète deux poulets pour organiser avec l’équipe un repas amélioré. C’est mon dernier soir avec eux et donc pour moi un moment spécial. Le soir se couche sur la brousse. La pleine lune se lève au-dessus des collines, éclairant les alentours comme dans une scène de film tournée en nuit américaine.

Tandis que Charles allume un feu de camp, Naina rapproche le Nissan Patrol qui se met à débiter de la musique malgache à pleins tubes. Tout le monde est rassemblé, chauffeurs, infirmiers, logisticien et assistants nut’. J’en profite pour porter un toast avec du mauvais rhum, à mes collègues et au travail accompli ensemble.

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The campfire

Avec mes collègues internationaux et malgaches, nous avons arpenté la région en 4x4, à motos et à pieds, traversé une rivière en radeau, dormi sous tente, cuisiné autour d’un feu de camp et multiplié les rencontres.
Je garde aussi en mémoire les sourires des gens que j'ai rencontrés, leur générosité et la forte impression que m’ont fait leur courage et leur ténacité.

Une bonne raison de nous lever

Durant ces 3 mois, je suis rarement resté au lit après 6h mais (presque) aucun réveil n’a été difficile, car nous avions chaque fois une bonne raison de nous lever. Les défis n’ont pas manqué. Certes, tout ne s’est pas toujours passé comme prévu.

Nous avons longtemps manqué de médicaments et de matériel et aujourd’hui encore nous ne sommes pas en mesure de traiter toutes les pathologies que nous rencontrons sur le terrain. Malgré la frustration engendrée, ce fut aussi l’occasion d’apprendre, et beaucoup. J’ai découvert les principes de l’intervention nutritionnelle d’urgence et j’ai pu mettre à profit mes connaissances théoriques en médecine tropicale.

Il m’a fallu comprendre et accepter les responsabilités de mon rôle d’infirmier superviseur, bien différent de mon travail en France, apprendre sur le tas comment superviser une équipe, tout en participant à l’organisation et la logistique de nos activités.

Un jour...

Repartirai-je avec Médecins Sans Frontières ? Un jour, sans doute.

Pour le moment, mes pensées sont tournées vers la France et ces projets d’hier ou d’aujourd’hui qu’ils me tardent de concrétiser : écrire, voyager à deux et fonder une famille…

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The team pose for a group photo