Groupe de champs
La malnutrition à Madagascar: Dans le désert de la santé

L'infirmièr Benjamin Le Dudal nous emmène avec une clinique mobile ...

An MSF team arrive at the village of Ranobe in Madagascar

Les drapeaux MSF fixés sur les guidons claquent au vent. Les motos soulèvent une trainée de poussière qui scintille dans les premiers rayons du soleil.

La piste passe au fond d’oueds à sec et de petites rivières, avant de remonter sur les plaines et de passer au pied de quatre majestueux baobabs.

A l’Ouest, le paysage est barré par un large plateau rocheux qui évoque Le Monde Perdu de Conan Doyle et que les rumeurs locales suggèrent est habité par les pratiquants d’une secte. Et même si cette rumeur doit être considérée avec la précaution qui s’impose, il faut reconnaître que les éventuels pratiquants d’un culte interdit trouveraient ici la discrétion requise pour leurs réunions, tant la densité de population y est faible et l’accès laborieux.

Si nous avions choisi de venir jusque-là, c’était en raison d’informations alarmantes selon lesquelles les gens commençaient à y mourir de faim.

Les lieux sacrés

Il avait fallu 4 heures de 4x4 pour rallier Ambovombe à Ebelo (prononcer « Ébelle »), petite commune sans eau courante et où l’électricité est accessible dans la limite de ce que peuvent fournir les panneaux solaires.

En bordure de route, nous avions dépassé quelques hommes à vélo, la hache sur l’épaule, et des femmes ceintes de leurs lamba aux couleurs vives, silhouettes longilignes au port très droit qui se retournaient lentement sur notre passage pour ne pas renverser le contenu des seaux ou des paniers en équilibre sur leur tête.

Ne ressemblant pas à des zébus ni à ceux qui les gardent, nous n’avions a priori pas à craindre ces coupeurs de route à condition d’éviter de rouler de nuit...

Parfois la végétation laissait la place à des structures en dur, entourées de palissades en bois piquées de crânes de zébus. Ce sont les tombeaux qui abritent les dépouilles des ancêtres, dont le repos n’est troublé que pour le famadihana, cérémonie du retournement des morts durant laquelle ils sont habillés de nouveaux vêtements.

Ce sont là, des lieux hautement sacrés où il ne fait pas bon prendre des photos n’importe où, au risque de rejoindre précocement les esprits réputés errer dans les parages.

Les dahalo

Une fois à Ebelo, nous avions traversés la place centrale du village, environnés par une foule curieuse.

Parmi eux, un homme manifestement fou se déplaçait avec moins d’aisance avec ses pieds entravés par un joug en bois. Faute de neuroleptiques, le tribunal populaire avait opté pour cette solution qui laissait au moins la possibilité aux citoyens de distancer l’importun (qui avait, ainsi que je pus le vérifier, une nette tendance à faucher le repas des autres et à réclamer des cigarettes).

Les habitants nous suivirent jusque dans l’hôtel de ville, se pressant aux portes comme aux fenêtres pour ne rien perdre de la discussion entre les vahazas et leur maire.

Ce dernier nous expliqua que la situation alimentaire devenait critique dans plusieurs fokontanys de la région et que les dahalo (prononcer « da-ale ») ces voleurs de zébus armés de machettes et de kalashnikovs, avaient récemment abattu un commandant de gendarmerie et blessé grièvement plusieurs personnes lors d’une attaque quelques jours auparavant.

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The team meet with the mayor of Ebelo
The team meet with the mayor / L'équipe rencontre le maire

 Ne ressemblant pas à des zébus ni à ceux qui les gardent, nous n’avions a priori pas à craindre ces coupeurs de route à condition d’éviter de rouler de nuit. A dire vrai, les gendarmes en tongs et shorts à treillis que je croisai ne semblaient pas non plus manifester de signes de fébrilité en lien avec ce contexte préoccupant, et s’ils paraissaient en effet abattus ce soir là, c’était pour avoir assisté à la défaite de l’équipe nationale face à l’Ethiopie, dans le seul bar du village possédant une télévision, tandis que retentissaient autour d’eux les ricanements sonores des geckos.

Le désert sanitaire

Depuis Ebelo, il faut encore 1h aux deux-roues pour atteindre Ankamena, petit hameau fait de bicoques en bois et situé sous la montagne magnifiquement photogénique - et possiblement mal fréquentée - dont il a été question plus haut.

Le premier centre de santé se trouvant à 25 kilomètres, il faut une demi-journée journée de marche aux mères pour y emmener leurs enfants se faire vacciner contre la rougeole.

Un dispositif de brancards et de porteurs existe parait-il pour y transporter les cas les plus urgents, mais au vu des délais et de l’état de la piste, on ne saurait trop conseiller aux femmes d’accoucher par voie basse et aux hommes d’éviter un mauvais coup de lance.

L’objectif d’une clinique mobile est d’apporter des soins aux populations vivant au milieu d’un tel désert sanitaire. En l’occurrence, la tache de l’équipe médicale est de dépister les plus malnutris afin de leur proposer soins et nourriture thérapeutique. Les enfants de moins de cinq ans focalisent notre attention car ce sont eux qui meurent en premier de la faim et des infections qui l’accompagnent. L’immunodépression engendrée par la malnutrition favorise la survenue ou l’aggravation de toutes sortes de maladies : infections respiratoires, otites, conjonctivites, parasites, tuberculose ou paludisme…

En peu de temps, une foule de mères, d’enfants et de vieillards se rassemblent (la plupart des adultes sont partis au champ et ne reviennent qu’en fin de journée). Nous procédons au triage des cas les plus graves et admettons rapidement de petits êtres maigrelets aux ventres gonflés par les parasites intestinaux qui n’ont plus la force de chasser les mouches de leur visage. Les infirmières mesurent le périmètre brachial des enfants, leur poids et leur taille. Amy et Fanny, nos deux médecins, ragent de ne pas avoir sous la main toutes les molécules dont elles auraient besoin. Les médicaments sont commandés et désormais en route mais en attendant il faut faire au mieux avec du soluté de réhydratation maison (eau, sel et sucre), de l’amoxicilline, de l’albendazole et un peu de paracétamol.

Vient alors la distribution de plumpy’nut, qui ne résoudra pas le problème des récoltes anéanties par la sècheresse et les sauterelles, mais permettra au moins aux plus faibles de ne pas mourir de faim en attendant notre retour dans deux semaines.

Sous les feuilles

En tant que responsable des soins infirmiers, je supervise l’organisation du dispositif et m’assure que chacun a ce qu’il faut pour travailler. Tandis que les logisticiens font monter un toît de feuilles pour que les familles attendent à l’ombre, je distribue de l’eau aux enfants et m’assure de la fluidité du circuit, offrant un coup de main aux mesures ou aux consultations en cas de besoin.

Peu à peu, nous commençons à mieux comprendre la situation à laquelle nous faisons face. Il ne s’agit pas d’une famine généralisé ... mais plutôt d’une crise alimentaire très aiguë touchant des zones bien particulières

Je dois aussi m’assurer, et c’est là une tâche bien ingrate, que les moins malnutris qui ne correspondent pas à nos critères comprennent qu’ils ne pourront pas bénéficier d’une consultation. Certains nécessiteraient pourtant une prise en charge médicale ou chirurgicale.

Ainsi de ce vieil homme à l’œil vitreux dont nous sommes pour l’instant impuissants à soigner le glaucome, ou encore ces nombreux enfants présentant des hernies ombilicales, probablement en raison de soins de cordon inadéquats. Les petits sont marqués avec un peu d’encre pour éviter que les mères ne se les prêtent entre elles afin d’obtenir davantage de nourriture.

Dans ces régions où circulent les acteurs humanitaires, le plumpy’nut se retrouve sur les marchés et a son propre cours, au même titre que le riz ou le maïs.

Une fois la distribution terminée, des jeunes filles nous improvisent un spectacle de danses et de chants sous les encouragements d’Amy. D’abord timides, elles gagnent peu à peu en assurance et sont rejointes par d’autres enfants. Les pieds frappent le sol en rythme, les voix se mêlent en une mélodie polyphonique et répétitive, vaguement hypnotique. Le moment est en dehors du temps.

Un soleil de plomb

Après deux jours de clinique à Ankamena, nous prenons la direction de Ranobe (« Ranoubé », littéralement « grande eau »). Pour cela, il faut traverser la Mandraré, ce fleuve qui sépare les deux villages.

La semaine précédente, c’était encore possible à moto mais le cours d’eau a gonflé à cause des pluies d’orage. Notre équipe le franchira en radeau ou bien à gué, avec de l’eau jusqu’à la poitrine.

Une fois ralliée la rive opposée, il faut encore cheminer 30 à 40 minutes sous un soleil de plomb avec un carton de 14 kilos sur l’épaule.

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Crossing the Mandraré river to reach Ranobe
Crossing the Mandraré river / Traversée de la Mandraré

Une petite fille joue avec un morceau de bois vaguement taillé en forme d’effigie humaine. Un adolescent patiente accroupi, appuyé sur sa lance. La proportion de malnutrition aiguë sévère est ici très importante. Ce sont parfois des familles entières qui n’ont plus rien à manger et se nourrissent uniquement de brèdes (feuilles comestibles utilisées pour agrémenter de nombreux plats malgaches).

Notre organisation commence à être bien huilée et nous travaillons sans interruption pendant cinq heures, avant de devoir quitter les lieux à cause de l’heure tardive.

Une crise aiguë

Peu à peu, nous commençons à mieux comprendre la situation à laquelle nous faisons face. Il ne s’agit pas d’une famine généralisé telle qu’a pu en connaître la Somalie en 1992, mais plutôt d’une crise alimentaire très aiguë touchant des zones bien particulières. Le Programme Alimentaire Mondial (Nations Unies) y distribue pourtant de la nourriture mais seulement des demi-rations, et parfois uniquement du riz, ce qui risque de provoquer des carences telles que le béri-béri. De toute façon, les camions ne parviennent pas jusqu’aux villages les plus enclavés et les listes de bénéficiaires ne sont plus à jour.

D’après nos estimations, seuls 300 habitants de la commune sur 7900 auraient ainsi profité de la dernière distribution.

A la suite de ce galop d’essai, nous revenons à la base de MSF pour faire le plein de matériel et de médicaments. La semaine prochaine, il est prévu que nous repartions dans le bush pour retourner à Ranobe et tenter d’atteindre des hameaux encore plus éloignés.

Benjamin Le Dudal