Groupe de champs
La malnutrition à Madagascar: Ambovombe

L'infirmièr Benjamin Le Dudal voyage au cœur de la crise alimentaire invisible de Madagascar...

The Tana neighbourhood of Antanarivo

Antananarivo rappellera l’Afrique et l’Asie du Sud-Est à ceux qui les connaissent. Dans les rues, les pick-ups Toyota croisent les 4L beige d’époque et les 404 break, ces dernières étant particulièrement utiles pour le transport des sacs de riz ou de ciment.

Des vendeurs ambulants ou sédentaires présentent sur les trottoirs des fruits exotiques, des vêtements contrefaits et de la camelote chinoise.

D’innombrables gamins des rues errent et font la manche, s’agglutinant aux vitres des 4x4 ralentis par les embouteillages monstres de la capitale qui ne comptent pourtant que trois millions d’habitants. Le cœur se serre à la vue de ces enfants aux pieds noircis par la poussière et le goudron.

Tana

Le chauffeur me fait comprendre que les rues ne sont pas sûres pour « les vazahas » (les étrangers). Madagascar a fermé ses frontières il y a un an dans l’espoir d’échapper à la pandémie, se coupant ainsi des revenus liés au tourisme. Beaucoup de malgaches se sont retrouvés au chômage. Dans les quartiers pauvres de Tana, on vit avec 2000 ariary par jour, soit moins de 50 centimes d’euro.

Géologiquement, l’île est un fragment du sous-continent indien. Sur le plan de l’anthropologie, c’est une population métissée aux gênes asiatiques et africains...

De fait, nous n’en croiserons aucuns dans la Ville Haute ni aux abords du Palais de la Reine, site historique et sacré qui coiffe l’une des 12 collines que comptent la ville et qui offre une vue splendide sur celle-ci.

tana_in_antanarivo.jpg

Antanarivo
Antanarivo

Faut-il s’inquiéter de la recrudescence récente des cas de covid sur l’île ?

Non, à en croire le chauffeur qui nous rappelle que le pays produit le CVO+, remède à base de plantes traditionnelles malgaches et conditionné en bouteilles ou en gélules.

Le président avait d’ailleurs annoncé voilà quelques semaines la victoire de la République de Madagascar sur la Covid-19, avant de prendre note ce samedi 20 mars de la hausse des contaminations et de limiter les rassemblements à 200 personnes.

Un mélange d'influences

Madagascar mélange les influences. Géologiquement, l’île est un fragment du sous-continent indien. Sur le plan de l’anthropologie, c’est une population métissée aux gênes asiatiques et africains. Culturellement, on perçoit également une influence arabe et des spécificités propres aux ethnies qui occupent le territoire.

Le climat et les paysages sont extrêmement contrastés. Au Nord, on trouve les plages paradisiaques de Nosy Be, à l’Est une bande littorale tropicale, au centre les hauts-plateaux, à l’Ouest la savane et les baobabs, et au Sud des étendues semi-désertiques.

C’est dans cette dernière grande région que se dirige l’équipe médicale d’urgence dont je fais partie.

La désertification

C’est dans cette dernière grande région que se dirige l’équipe médicale d’urgence dont je fais partie. Médecins sans Frontières a décidé d’intervenir en raison de chiffres préoccupants sur la malnutrition. Les provinces d’Anosy et d’Androy [1] connaissent régulièrement des épisodes de « kéré » (famine en malgache) en raison du manque de pluies.

Des ONG comme Action contre le Faim ou le Programme Alimentaire Mondial de l’ONU y distribuent de la nourriture à intervalles réguliers depuis des décennies. Albert, logisticien malgache, intervenait déjà sur les kérés à la fin des années 70.

Le grand pont métallique permettant d’enjamber la rivière gît désormais au fond de celle-ci

Peu à peu, la région Sud s’est désertifiée. Après deux à trois années de pluies rares, les cultures de manioc et de patate douce se sont réduites à peau de chagrin. Cette année, la saison des pluies n’est jamais arrivée. Toutes les cultures ont été grillées par un soleil implacable. Sans doute une des premières manifestations d’ampleur du changement climatique. Et puisque le tourisme est au point mort, les transferts d’argent vers cette zone se sont taris, laissant la population encore plus démunie qu’elle ne l’était.

La route

Fort Dauphin, ou Tôlanaro en langue locale, est l’un des rares ports en eau profonde du pays. C’est là que nous dépose l’avion pris à Tana. C’est une fine bande tropicale mariant curieusement les pins et les palmiers, bordée de montagnes d’un côté et par l’Océan Indien de l’autre.

De part et d’autre de l’artère principale sont construites des bicoques de planches et de tôles. Il y a une profusion de salons de coiffure et de boutiques généralistes propageant dans la rue de la musique zouk à haut volume.

along_the_national_13_road.jpg

Stopping along the National 13 route
Stopping along the National 13 route

La nationale 13, qui relie la ville aux districts du Sud, date des français et n’a fait l’objet d’aucune réfection depuis qu’ils sont partis, en dépit des promesses réitérées des présidents successifs. Dès la sortie de Fort Dauphin, l’asphalte s’effiloche en rubans lépreux discontinus, entrecoupés de bosses et de crevasses, où circulent piétons, vélos, véhicules tout terrain et poids lourds.

Pas trop lourds cependant car le grand pont métallique permettant d’enjamber la rivière gît désormais au fond de celle-ci, obligeant les camions à emprunter un autre ouvrage d’art, celui-là plus frêle, qui n’autorise le passage que des engins de moins de 10 tonnes (ce qui n’est guère pratique quand il faut alimenter une région entière comme c’est notre ambition et celle des autres acteurs humanitaires.).

A mesure que l’on s’éloigne de la côte Est, le paysage passe du vert à l’ocre. Les piétons se font rares entre les villages. Tout juste croise-t-on quelques charrettes à zébus maniées par des gamins qui ne vont plus à l’école, faute d’argent et d’instituteurs.

La flore est essentiellement représentée par le cactus et le sisal, sorte de palmier tranchant poussant à ras le sol et que dans un excès d’enthousiasme j’ai d’abord pris pour de l’agave (hélas, le sisal ne se distille pas et sert essentiellement à la confection de toitures et de paniers en feuilles tressées).

Les vents à Ambovombe

Ambovombe [2] a l’allure d’une ville africaine qui a été téléporté au far west, ou inversement. Nous avons couvert la centaine de kilomètres qui la sépare de Fort Dauphin en quatre heures, mais ces deux villes étaient aussi dissemblables que Nice peut l’être de Reykjavik.

Les zébus ont été tués pour leur viande ou bien volés par les dahalo, ces bandits de grands chemins qui sillonnent la région

Il s’agit d’un village construit autour d’une piste de latérite rouge et qui évoque la Centrafrique. Notre organisation y a installé son QG dans un ancien hôtel, afin de pouvoir rayonner sur la région.

Tous les jours vers la mi-journée, un vent violent se lève depuis le Sud soulevant le sable et la poussière qui s’infiltrent partout : sous les ongles, sur les habits et dans les interstices des appareils électroniques. Dans les cuisines, les ustensiles sont recouverts de draps ou retournés à l’envers comme dans Interstellar.

Le test

En tant que responsable des soins infirmiers – titre auquel je ne me suis pas totalement habitué – je serai l’un des superviseurs des équipes paramédicales malgaches qui travailleront pour l’organisation.

Une telle opération n’est pas possible sans embaucher de personnel national, et c’est d’ailleurs une des politiques de l’ONG de travailler directement avec les soignants sur place.

Nous organisons des tests pour sélectionner les infirmières et assistants nutritionnels [3]. Nos candidats portent des prénoms malgaches ou bien de saints de calendrier. J’ai ainsi le privilège de corriger les copies de Vincent de Paul et de Jean de Dieu.

Certains sont émouvants, comme cette femme qui rédige une supplique à la fin de sa copie pour expliquer à quel point elle est pauvre et a besoin de ce travail.

Rien à manger

L’équipe des logisticiens est fraîchement revenue d’une reconnaissance de plusieurs jours dans la brousse, durant laquelle elle a pu relever les points d’eau, visiter quelques hameaux et confirmer que dans plusieurs d’entre eux, il n’y a désormais plus rien à manger à part les fruits trop rares des cactus.

Les zébus ont été tués pour leur viande ou bien volés par les dahalo, ces bandits de grands chemins qui sillonnent la région et se sont enhardis il y a peu jusqu’à tuer un commandant de gendarmerie, avant de s’évanouir dans le désert.

a_view_across_the_southern_region.jpg

A view across the southern region
A view across the southern region

Autres organisations humanitairessont présents dans la région depuis des années, voire des décennies, mais peinent à faire face à la demande. De plus, les distributions ont généralement lieu dans les plus gros villages, ce qui obligent les bénéficiaires des hameaux éloignés à marcher plusieurs heures sous le soleil pour aller chercher leur ration, qu’ils peinent ensuite à ramener avec eux en raison de leur épuisement.

Notons au passage que la sous-médiatisation de la crise engendre une méconnaissance totale, sinon une indifférence, de la part de la communauté internationale vis-à-vis de la situation, ce qui a pour conséquence de limiter les ressources. Le PAM pioche actuellement plusieurs dizaines de millions d’euros dans ses caisses pour tenter de limiter les dégâts.

De notre côté, nous manquons de médicaments et de Plumpy’nut, cette pâte d’arachide enrichie qui peut sauver des vies si elle est distribuée à temps.

Malgré ces conditions loin d’être idéales, l’équipe médicale a décidé de ne pas repousser le lancement des cliniques mobiles et se prépare donc à prendre la route à son tour avec deux 4x4 et huit motos pour aller apporter soins et nourriture aux populations les plus sévèrement touchées par la crise alimentaire actuelle.

To be continued….

--