Groupe de champs
F**k you, Ebola

Ebola est revenu, avec sa sale gueule. Je suis content qu’il soit arrivé là  où nous étions. Ensemble, locaux et étrangers, nous avons fait face.

Après des mois de discussions et plus d’un an de réflexion, le mercredi 6 janvier nous avons enfin pu entrer officiellement à l’hôpital gouvernemental de Magburaka, qui travaille conjointement avec le ministère de la Santé, et immédiatement encourager les équipes cliniques en maternité et en pédiatrie et les soutenir dans leurs activités qui permettent de sauver des vies. 

Notre présence internationale est limitée, mais nous sommes extrêmement motivés et nous avons la chance d’avoir développé d’excellentes relations avec nos collègues sierra-léonais.

Ce premier week-end restera inoubliable à de nombreux égards : présenter les nouveaux membres de l’équipe à ceux qui sont à l’hôpital depuis longtemps, essayer de conserver un esprit de formation et encourager le personnel expérimenté à conseiller les jeunes diplômés. Je me souviendrai aussi du premier des trois nouveau-nés présentant un tétanos néonatal, de son visage marqué par la douleur et de ses muscles qui se contractaient de manière incontrôlable. Notre présence a permis à l’hôpital de lui donner des médicaments, de soulager sa douleur et de le soigner.

À la maternité, il y avait un flot incessant d’ambulances. Certaines transportaient parfois deux patientes, entassées à l’arrière, présentant souvent des accouchements longs et difficiles. Plusieurs femmes souffraient de rupture utérine, une devait subir une hystérectomie en urgence, une adolescente avait contracté une fistule, en raison d’un travail qui avait commencé depuis des jours, et une femme qui était arrivée avec un grave décollement placentaire et un taux d’hémoglobine de 4 devait être opérée en urgence. Nous avons également dû appeler du personnel supplémentaire la nuit afin de stabiliser une patiente pendant que nous en opérions une autre. Je me souviendrai, aussi, qu’aucune femme n’est décédée et qu’aucun bébé n’a survécu.

Ce premier week-end restera gravé dans nos mémoires, à la fois pour les patients que nous avons vus et pour ceux que nous n’avons pas vus.

Alors que nous étions en salle d’opération avec une patiente âgée de 16 ans en passe de donner naissance à un bébé mort-né, une femme de 22 ans est arrivée pour une consultation externe.

Cette femme venait d’une autre région du pays. Elle présentait des symptômes flous et peu caractéristiques. Après avoir été examinée par du personnel du Ministère de la Santé, elle avait passé des examens et était rentrée chez elle. 

Elle est morte, trois jours plus tard, dans une maison à Magburaka et a été enterrée selon la tradition. Avant l’enterrement, un prélèvement a été effectué pour vérifier si elle était atteinte d’Ebola. Ce genre de prélèvement est effectué pour chaque mort dans le pays.

Lorsque l’équipe s’est réunie le jeudi soir, l’ambiance était bonne. Le projet avait démarré depuis une semaine et les équipes travaillaient bien. Nous avons porté un toast, car l’OMS devait annoncer la fin de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest.

10 minutes plus tard, des rumeurs indiquant que le prélèvement était positif parvenaient jusqu’à nos oreilles.

Imaginez… Tout à coup, vous n’êtes plus simplement dans un hôpital en Afrique. Vous êtes au centre des attentions et tout le monde observe vos moindres faits et gestes.

Une infirmière compte les tablettes dans la clinique des survivants d'Ebola à Magburaka, en novembre 2015. © Tommy Trenchard

Peu d’entre nous dans ce projet étaient présents lors du pic de l’épidémie. Une période où les pertes ont été lourdes et les images bouleversantes. La paranoïa avait envahi les esprits, la rationalité s’était envolée et la mortalité avait explosé.

Au début de l’épidémie d’Ebola, en 2014, personne ne savait à quoi s’attendre. Si nous avons essayé de prendre la mesure de la maladie et de continuer nos activités, Ebola était plus fort que nous.

Fermer le projet de soins maternels et pédiatriques a été, à ce moment-là, la meilleure chose à faire au vu de la situation incontrôlable. Mais cette décision a été très dure pour nombre d’entre nous. Cette expérience nous a encouragés à revenir pendant l’épidémie, à débattre et à argumenter en faveur de la création d’un projet dont le but serait de vaincre l’épidémie. 

Une semaine avant l’ouverture du projet, le test était à notre porte.

La force de la rumeur en Sierra Leone est impressionnante. Si l’on sait à qui demander, on peut avoir l’information bien avant les annonces officielles. 

À 5 h, le lendemain matin, quelques-uns d’entre nous sont partis, calmement, à l’hôpital. La confirmation n’était pas encore arrivée, mais toute la ville savait.

Nous sommes allés dans toutes les salles, avons examiné chaque patient, qu’ils soient pris en charge ou non par MSF. Nous avons parlé à tout le personnel, nous sommes assurés qu’il y avait assez d’équipement de protection, que les consignes sur le lavage de mains étaient respectées et avons fait des observations sur chaque signe inquiétant.

Nous avons réorganisé l’afflux des patients à l’hôpital et mis en place des mesures pour faciliter l’isolement. Nous avions déjà une tente à l’entrée. Ce dispositif a été agrandi et des équipes ont été formées dans les cas où certains patients devaient être placés en isolement.

Les femmes enceintes et les enfants sont très difficiles à prendre en charge dans le cadre d’une épidémie d’Ebola. Les leçons du passé se sont transformées en actions : après quelques discussions, des zones d’isolement séparées ont été mises en place en fonction des besoins de chacun. Avant le lever du soleil, avant que le monde ne soit au courant, nous étions en pleine préparation et installation. Nous n’allions pas laisser Ebola prendre de l’avance, nous préparions nos défenses et étions prêts à combattre. 

Trois mots que tous connaissions : « Fuck You Ebola »

L'entrée du centre de prise en charge des victimes d'Ebola à Magburaka, mars 2015. © Sophie McNamara/MSF

Les défis n’avaient pas changé. Auparavant, j’ai écrit qu’Ebola est plus qu’une maladie, c’est un état d’esprit. La pression pour « détecter » les patients est énorme. Tout le monde est rapidement fiché coupable avant d’être prouvé innocent. En conséquence, beaucoup meurent (surtout des femmes enceintes et des enfants) en ayant seulement cherché à recevoir des soins. 

Avant ce cas, nous surveillions tous les patients à la recherche de signes pouvant indiquer la présence de la maladie. Mais, l’exercice est périlleux et l’équilibre entre aider et nuire est encore plus compliqué à trouver. La définition pour la suspicion d’Ebola varie selon le contexte. Dans le cadre d’absence d’épidémie, on convient que la majorité des patients n’est pas atteinte et on se focalise sur la non-réponse au traitement.

Cependant, dès qu’un cas est confirmé, la définition change et on déclare l’épidémie, terme large et générique. Si les patients ne sont pas attentivement examinés, beaucoup d’entre eux peuvent se retrouver en isolement alors qu’ils sont malades, mais facilement, soignables. Nous avons attentivement interrogé chaque patient et utilisé les mêmes précautions pour tous. Mais cela prend du temps et peut retarder l’administration du traitement.

Quand l’annonce officielle a enfin été faite, aucun d’entre nous n’a été surpris. Les réactions étaient contrastées : certains se sont montrés pensifs, perdus dans leurs souvenirs, certains étaient motivés et prêts à agir, et d’autres ont tout simplement accepté l’annonce avec philosophie et ont continué à travailler comme si de rien n’était. 

Je pensais que notre embryon de projet serait affecté et que la nouvelle équipe ne viendrait pas travailler. J’avais tort. Tout le monde est venu, et l’équipe a fait front et est ressortie grandie et plus forte que je n’aurais osé l’imaginer.

Isoler un patient est une décision qui implique de grandes responsabilités. « Étiqueter » quelqu’un Ebola, le soigner dans une tente seulement en étant vêtu de l’équipement de protection. Il est indispensable d’interroger le patient sur son état afin qu’une décision sûre et rationnelle soit prise. Beaucoup d’entre nous se sont rendu compte que poursuivre le traitement non-Ebola est l’une des choses les plus difficiles au cours d’une épidémie d’Ebola.

Le samedi, je venais de rentrer après ma pause lorsque l’on m’a appelé ; un cas difficile se présentait à la tente d’observation. En arrivant sur place, j’ai trouvé l’équipe en difficulté à propos d’une prise de décision d’isolement. Une fillette de 9 ans, amenée par sa mère, présentait une forte fièvre, un grand état de faiblesse, des difficultés à respirer et à s’alimenter.

Cela signifiait qu’elle présentait assez de symptômes pour entrer dans la définition du cas d’épidémie. Cette fillette était visiblement malade, souffrant probablement d’une malaria aiguë. Dans son état critique, l’isoler limiterait les soins qu’elle pourrait recevoir. 

Cependant, si nous ne l’avions pas isolée, nous aurions pris le risque de voir se développer une situation bien plus dangereuse. Nous avons à nouveau questionné la mère. Elle s’est assise en face de nous, derrière la barrière orange, sa fille sur ses genoux. Tout en soutenant tendrement sa tête, elle nous a regardés à l’image d’un prévenu face au juge et aux jurés. Nous avons cherché un moyen de justifier notre décision, mais nous n’avions pas d’autre choix. Ensemble, nous sommes tombés d’accord pour l’isoler, commencer immédiatement la réanimation ainsi que le traitement anti-malaria et antibiotiques.

Ebola exige une certaine réactivité, mais rien ne se passe rapidement. Alors que nous nous préparions pour l’isolement et enfilions les équipements de protection, la respiration de la petite fille a ralenti, puis s’est arrêtée

La mère était toujours assise avec sa fille sur les genoux. Face à nous et à notre décision. Nous ne pouvions pas la toucher, nous n’avons pu lui donner qu’un tissu afin qu’elle enveloppe le corps de sa fille. Elle murmurait et sanglotait. L’enfant était considéré comme suspect et nous devions maintenir une bonne gestion clinique. Le corps devait être traité comme positif à Ebola et toute la zone devait être décontaminée. Le test posthume s’est révélé négatif. 

Ebola est un virus cruel, pas seulement de par la maladie qu’il cause, mais aussi de par les dommages collatéraux dont nous sommes témoins.

Notre conscience, notre éthique et notre jugement clinique ont continué à être soumis à rude épreuve. Nous avons débattu et nous sommes appuyés sur notre acuité professionnelle et nos expériences personnelles, pas seulement sur le cas présent face à nous. Rien n’est parfait, mais il faut être humain et essayer de faire du mieux que nous pouvons dans une situation qui est loin d’être parfaite.

Une infirmière prépare les médicaments pour la journée dans la clinique MSF pour les survivants d'Ebola de Magburaka, novembre 2015. © Tommy Trenchard

Tôt le mercredi matin, la nouvelle est arrivée : une femme s’étant occupée de la personne atteinte d’Ebola allait nous être envoyée pour un examen médical. Nous savions que tôt ou tard, des personnes en contact avec le premier cas pourraient développer des symptômes.

Le défi était le suivant : qu’elle puisse être prise en charge et soignée, et que l’on puisse maintenir un service hospitalier normal. Lors de la précédente épidémie, nous avons constaté que le nombre de patients avaient baissé dès qu’un cas était suspecté. Cette fois, ce ne fut pas le cas. La maternité et le service de pédiatrie sont restés occupés, de nouvelles urgences continuaient d’affluer et les traitements étaient normalement administrés. 

Discrètement, cette femme a pu être admise et placée en isolement à l’abri des regards indiscrets et des autres patients. Ebola se caractérise par certains symptômes : une façon de se déplacer, un regard particulier et une forme de léthargie. S’ils peuvent être subtils, ces symptômes sont assez reconnaissables. Nous avons procédé au test, mais nous connaissions déjà le résultat.

Le cœur du projet était soumis à rude épreuve : isoler le seul cas suspect d’Ebola dans toute l’Afrique de l’Ouest, tout en continuant d’administrer une couverture médicale générale.

Une femme enceinte de jumeaux était en plein accouchement, mais ils ne descendaient pas. Elle avait reçu une forte dose d’ocytocine, un problème récurrent qui entraîne souvent une rupture utérine. Les jumeaux étaient « coincés » ensemble, une complication rare qui menace fortement la vie de la mère et des enfants.

En équipe, nous l’avons emmené en salle d’opération et avons fait naître les enfants. La mère et les enfants sont vivants et rentrés chez eux. Alors que nous étions toujours aux prises avec le cas d’isolement, le flux d’ambulance ne diminuait pas. 

Dès que le test s’est avéré positif, nous avons demandé à des conseillers d’avertir la patiente avant que la rumeur ne le fasse. Dans la soirée, nous l’avons transférée au centre référent de Freetown. Mais la journée était loin d’être finie. Trois ambulances sont ensuite arrivées à la maternité : un cas de dystocie, une éclampsie sévère montrant des signes de danger vital dû à une insuffisance organique, et une femme présentant une rupture utérine.

Isoler un patient et procéder à un examen Ebola et à deux pas de là, pratiquer de la chirurgie d’urgence, réanimer des mères et des enfants dans le pays où les chiffres de la mortalité sont les plus élevés au monde. Eh bien, ouais : « Merde à Ebola »

Alors que nous sommes le dernier endroit avec une épidémie Ebola, le nombre de patients augmente. C’est l’inverse de ce qui s’est passé ici la dernière fois.

Plus que jamais, des femmes viennent en fin de grossesse pour avoir un accouchement sans danger. Le bouche-à-oreille délivre un message comme quoi l’hôpital gouvernemental de Magburaka dispense des soins de qualité, et nous (le ministère de la Santé et MSF) en sommes fiers.

Plus tard dans la nuit de vendredi, trois patientes ont commencé le travail. Une femme d’un village isolé a donné naissance à des jumeaux tandis qu’une autre a accouché de son onzième enfant. La troisième, âgée de 25 ans, dans sa septième grossesse, n’avait pas d’enfant vivant. 

Elle avait beaucoup pleuré. Elle était effrayée à l’idée de pousser, de peur que l’histoire ne se répète. En équipe, nous l’avons soutenue et accompagnée calmement pendant le travail. Le bébé est né avec le cordon serré autour du cou. Nous l’avons doucement aidé à respirer. La mère a ensuite eu une importante hémorragie. Nous l’avons emmenée en salle d’opération et avons fini par stopper le saignement.

S’il est un symbole de ces deux dernières semaines, c’est l’image de cette petite femme regardant avec joie son petit garçon, en bonne santé, entre les bras de sa grand-mère, elle-même emplie de fierté.

La capacité de notre équipe à réagir ainsi que le professionnalisme et la ténacité de nos collègues ont permis au rêve de devenir réalité. 

Nous avons vu les dégâts que cette terrible maladie peut provoquer. Il n’est pas question que nous laissions Ebola empêcher l’hôpital de dispenser les soins vitaux.

Il n’y avait pas d’équipe d’urgence, ni afflux de personnel étranger ou de camions pleins de fournitures. Nous avons réussi avec nos moyens logistiques et humains qui sont toujours restés les mêmes.

Ebola est revenu, avec sa sale gueule. Je suis content qu’il soit arrivé là  où nous étions. Ensemble, locaux et étrangers, nous avons fait face.

Le mois dernier, une femme est morte d’Ebola. Mais de nombreuses vies ont été sauvées.