Groupe de champs
Une histoire banale

La communauté travaille dur pour reconstruire les maisons qui ont été détruites et brûlées, et chacun fait de son mieux pour prendre soin de son prochain. C’est un beau spectacle dont nous sommes témoins.

Me voilà arrivée à Bossangoa, en République centrafricaine. J’ai grandi dans une petite ville, et c’est ma deuxième mission avec Médecins Sans Frontières. Je travaille avec l’équipe d’aide sociale. Nous nous rendons dans les villages voisins de Bossangoa pour prodiguer des soins aux populations qui souffrent des troubles qui agitent toujours le pays.

J’ai de la chance : mes collègues sont très généreux, et me prêtent volontiers leur savon et leur shampooing. Quand je suis partie en mission, l’est du Canada essuyait un fort blizzard, et je suis arrivée sans mes bagages (depuis, je les ai retrouvés). L’équipe est géniale et nous avons beaucoup de travail.

Pour mon premier billet de blog, j’aimerais vous raconter l’histoire d’un nourrisson et de sa mère. Leur histoire ressemble à celle de nombre de patients que je vois dans nos cliniques mobiles aux alentours de Bossangoa. Je les ai rencontrés lors de mon deuxième jour dans une clinique mobile, dans un village du nom d’Ouham-Bac.

Le nourrisson s’appelle Gerome. Il a trois semaines. Sa mère le serre dans ses bras et attend que je l’examine dans cette clinique mobile que nous avons installée dans une école. Un regard à ce bébé, et je me sens mal. Je demande à l’un de nos volontaires de l’amener dans une salle où je pourrai l’ausculter, pendant que je regarde s’il y a un autre patient dans un état critique que nous devons voir avant de fermer pour aujourd’hui.

Pepe et Gerome, Ouham-Bac © Ashley Sharpe

Sa respiration est très rapide et laborieuse. Sous l’effet de la détresse respiratoire, il est tout bleu. Oh, comme j’aimerais être à la maison, là où on peut rapidement mettre quelqu’un sous oxygène dans une ambulance ! Malheureusement, notre équipe est toujours sur la route, et nous n’avons pas ce luxe. Je l’ausculte, et il me semble évident qu’il souffre d’une pneumonie sévère. Nous expliquons que nous devons l’emmener à l’hôpital, et sa mère, Pepe, rassemble ce dont elle a besoin pour nous accompagner à Bossangoa, à une quarantaine de kilomètres.

Je passe voir Gerome et Pepe à l’hôpital une semaine plus tard, et il va beaucoup mieux. Il a eu besoin d’oxygène la majeure partie de la semaine, et il a été réanimé une fois. Pepe me confie : « J’ai eu tellement peur. J’ai cru que j’allais le perdre. Je remercie Dieu que vous soyez arrivée et que vous l’ayez amené à l’hôpital. » J’essaie de retenir mes larmes en pensant à ce petit bébé en train de lutter pour chaque bouffée d’oxygène… en pensant qu’il aurait très bien pu mourir pendant notre trajet de plus de deux heures vers l’hôpital.

J’interroge Pepe sur sa maison, à environ 10 km d’Ouham-Bac, où se trouve notre clinique mobile. Des rebelles ont attaqué son village, et elle a vécu dans la brousse pendant deux mois. Son oncle et sa tante ont été tués lors de l’attaque. Elle a fui avec son enfant en bas âge et son mari. Elle était enceinte de Gerome. Ils n’ont rien pu emporter avec eux lorsqu’ils ont fui les violences. Elle me raconte qu’elle a dormi sur des lits de feuilles dans la forêt. Sans toit, sans abri, à se débattre avec la malaria et à boire de l’eau malpropre. En l’écoutant, je ne peux m’empêcher de penser : « Mon Dieu, que tu as dû avoir froid ! » Personne chez moi ne veut le croire, mais ici, les nuits peuvent être glaciales. La plupart du temps, je dors avec deux couvertures. J'ai du mal à imaginer qu’elle ait pu être suffisamment en forme pour mettre au monde un bébé en bonne santé après avoir vécu dans de telles conditions, mais Gerome est né. Puis, à deux semaines, il est tombé malade. Au bout d’une semaine, ils sont arrivés à notre clinique mobile, et il a finalement pu être traité à l’hôpital. Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, il a l’air en forme.

Cette histoire n’a rien d’exceptionnel, même si la plupart d’entre nous la trouvent incroyable. Les personnes que je rencontre chaque jour dans ces villages ont toutes une expérience similaire.

Les villages dans lesquels je travaille essaient de panser leurs blessures. Tout doucement, la population sort de la brousse où elle s’était cachée pour rester en vie. La communauté travaille dur pour reconstruire les maisons qui ont été détruites et brûlées, et chacun fait de son mieux pour prendre soin de son prochain. C’est un beau spectacle dont nous sommes témoins.

Bébé Gerome après avoir passé une semaine en soins de MSF à Bossangoa © Ashley Sharpe