Groupe de champs
Panser ses blessures au cœur du conflit

« Non, nous ne sommes pas en sécurité, les rebelles sont par là, pas loin. »

Je suis couchée dans mon lit. J’entends des coups de feu, deux coups assourdissants… Peut-être des tirs de mortier ? Je ne suis pas vraiment une spécialiste des armes. Je me demande si je ferais mieux de dormir ou de me préparer à aller à l’hôpital. Le responsable de mon équipe médicale m’a dit de me reposer cet après-midi. S’il y a beaucoup de victimes, je ferai partie de la première équipe à partir pour l’hôpital pour procéder au triage des patients blessés et les stabiliser. Pendant un long moment, je n’entends plus un bruit. Il n’y a pas d’appel radio non plus, j’en conclus donc que tout va bien, et je m’endors.

Le conflit du mois de décembre a poussé presque tous les habitants de Bossangoa à se réfugier dans deux camps : l’un dans une mission, l’autre dans une école. Cette population, qui avait toujours été unie, se retrouve séparée par des événements qui touchent absolument tout le monde dans le pays.

Retour quelques jours en arrière. On me demande d’aller au camp de l’école. Des milliers de musulmans s’y entassent et se préparent à être évacués vers un lieu plus sûr par l’armée tchadienne. Quand j’arrive, le spectacle me brise le cœur. Chacun est en train d’empaqueter ce qu’il peut, dans l’espoir qu’il pourra l’emmener dans l’un des vingt camions du convoi. Il semble évident que tout le monde ne pourra pas partir, mais malgré tout, il règne un calme relatif.

Convoi © Ashley Sharpe

Je retrouve un membre centrafricain de notre équipe dans la foule. Son visage reflète sa peur, sa détresse et sa tristesse. Nous nous jetons dans les bras l’un de l’autre, et il éclate en sanglots incontrôlables. Il n’arrive pas à me lâcher, et moi non plus. Il commence à trembler. Je sens mes propres larmes rouler sur ma figure. Finalement, quelqu’un essaie de lui faire lâcher prise, de l’aider à retrouver son calme… Il commence à s’excuser. De partir, en fait. Je l’interromps et lui dis « Courage ». Nous faisons nos adieux. Je me sens tellement impuissante… Nous trouvons de grands récipients et commençons à préparer des solutions de réhydratation orale pour les petits enfants qui vont effectuer un long voyage en pleine chaleur dans ces camions ouverts. Que pouvons-nous faire d’autre dans un tel moment ?

D’autres fois, les choses semblent se calmer, comme si elles évoluaient dans la bonne direction. En sillonnant les routes aux alentours de Bossangoa, je croise de nombreux villageois. Ils me racontent leur histoire, et je constate la réalité dans laquelle ils vivent.

Nous tenons des cliniques mobiles, où j’essaie de prendre le temps de parler avec les personnes que nous traitons. Ce que j’ai vu le long de ces routes me donne à croire que les gens reconstruisent leur vie, qu’ils essaient de panser leurs blessures. Chaque jour, de nouvelles personnes quittent la brousse pour retrouver leurs foyers.

Il y a deux jours, j’ai vu un homme réparer son toit. Tout son village avait brûlé. De nombreuses maisons avaient été détruites. Je me suis arrêtée pour parler avec lui. Il m’a expliqué que son village avait brûlé le 22 novembre. Il a fui dans la brousse, comme tout le monde. Pendant deux mois, il a dormi dehors, à la merci des éléments et des moustiques (malaria, malaria, malaria !)

Réparation du toit Ashley Sharpe

Je trouve cela encourageant de voir les gens rentrer chez eux (avec ou sans toit) et reconstruire ce qui reste. Je lui ai demandé ses sentiments par rapport à la situation, s’il se sentait en sécurité, ou même optimiste, puisqu’il réparait son toit et tout. Il m’a répondu « Non, nous ne sommes pas en sécurité, les rebelles sont par là, pas loin. » Il m’a expliqué qu’il réparait son toit pour pouvoir à nouveau vivre ici, mais que s’il arrivait quoi que ce soit à son village, il était prêt à s’enfuir à nouveau… Les blessures des Centrafricains ne sont pas encore cicatrisées, mais ils sont résilients, et ils y travaillent.