Groupe de champs
De Bangui à Carnot : un an de mission en RCA

Détruire c’est facile, reconstruire prend du temps

La première fois que MSF m’a contacté pour la République centrafricaine (RCA), c’était quelques jours après le 5 décembre 2013, date de l’attaque par les Anti-Balakas de Bangui, la capitale, et du début des persécutions et des exactions perpétrées par ces derniers sur la population musulmane du pays.

Suite à une mission en tant qu’urgentiste en Haïti, j’aspirais au repos... Pourtant, le 11 décembre, j’atterrissais à Bangui. La situation était tellement chaotique que j’ai à peine eu le temps de poser mes bagages à la base MSF avant d’aller travailler à l’Hôpital Communautaire. En un seul mois, je crois que nous avons admis 855 personnes...

Hôpital communautaire de Bangui, débordé par l'afflux de patients. RCA, décembre 2013.Photo: Camille Lepage

L'Hôpital communautaire de Bangui, débordé par l'afflux de patients. RCA, décembre 2013.

Le 10 janvier, nous avons pris la route pour ouvrir un projet à Bozoum, dans l’Ouest du pays. Sur la route, notre voiture a été braquée par des ex-Selekas. Ils ont pris toutes nos affaires, les stickers MSF, la radio, et sont partis avec le véhicule. Ils l’ont ramené le lendemain, propre, bien lavé… Jusqu’au moteur. Je me demande ce qu’ils en ont fait pendant la journée et la nuit qui ont précédé sa restitution...

Nous avons pu reprendre la route jusqu’à Bozoum. Le long du trajet, nous avons traversé de nombreux villages détruits, des maisons brûlaient encore. Si, la veille, nous ne nous étions pas fait braquer, nous serions tombés en plein milieu de ces attaques. Qu’est-ce qui aurait pu nous arriver ? Parfois je me le demande… Peut-être que ce retard de 24h nous a permis de rester en vie ?

Sur la route de Bozoum, il y avait aussi des barrages tenus par des Anti-Balakas : ils étaient très agressifs, très méfiants. Cela n’a pas été facile de discuter avec eux, mais nous avons finalement pu passer.

A notre arrivée, nous avons trouvé entre 2 000 et 3 000 chrétiens réfugiés à l’église catholique de la ville. Ils y sont restés jusqu’au départ des ex-Selekas, quelques jours plus tard, puis ce sont les musulmans qui ont demandé à y être accueillis. Au départ, cela n’a pas été bien vu par les chrétiens, mais le Père Aurelio, le prêtre de la paroisse de Bozoum, leur a rappelé que peu de temps auparavant, c’étaient eux qui étaient à la place de ces réfugiés musulmans.

Bocaranga, à une centraine de kilomètres de Bozoum, en RCA - Février 2014Photo: MSF

Bocaranga, à une centraine de kilomètres de Bozoum, en RCA - Février 2014 © MSF

Plus tard, j’ai fait un remplacement pendant trois semaines au Tchad, en tant que médecin référent dans le projet MSF dédié aux réfugiés centrafricains. A Gore, il y avait d’anciens réfugiés, des gens qui avaient une situation assez aisée en RCA et ne semblaient pas être dans le besoin, contrairement à ceux qui étaient arrivés plus tard. A Sido, il y avait un camp de plus de 13 000 personnes, mais pas de distributions de nourriture ni de services médicaux. Nous y avons retrouvé des patients que l’on avait pris en charge à l’Hôpital Communautaire de Bangui.

Certains acteurs internationaux ou régionaux ont voulu politiser la situation et faire passer les réfugiés centrafricains pour des Tchadiens qui rentraient chez eux. C’est archi-faux ! Les personnes  qui voulaient fuir la RCA n’avaient que deux possibilités : le Cameroun ou le Tchad. Elles savaient que c’était dangereux, mais elles ont choisi ce périple parce qu’elles n’avaient pas d’autre solution pour sauver leur vie. Les réfugiés ont payé cher pour monter à bord des camions qui ralliaient Bangui au Tchad, et ce malgré les risques d’attaques mortelles des convois sur le trajet. On le sait, il y a eu de nombreux assassinats et viols en route : un niveau de violence à leur encontre qui dépasse l’entendement...

En mai, je suis revenu en RCA. Je suis arrivé à Carnot après un long trajet de 300km par la route. C’était tendu. Il y avait 1 500 à 2 000 déplacés musulmans à l’église de la ville, cernée par des Anti-Balakas qui les attaquaient à chaque tentative de sortie. Tous cherchaient alors à rejoindre le Cameroun. Aujourd’hui, il reste encore 500 à 600 personnes dans l’enceinte du site. Beaucoup ont été agressées durant leur tentative d’exil et ont, du coup, renoncé. Les autres, originaires de Carnot, ne veulent pas partir et espèrent pouvoir, un jour, réintégrer leur maison.

Tous les déplacés dorment dans la grande chapelle. Le dimanche matin, très tôt, ils sortent toutes leurs affaires et remettent les bancs en place, pour la messe. Par un dimanche pluvieux, alors que les chrétiens étaient à l’intérieur, en train de prier, les musulmans étaient dehors. L’abbé Justin, le prêtre de Carnot, s’est soudain arrêté. « Quel dieu prie-t-on? », leur a-t-il demandé avant d’attirer leur attention sur ce qui se passait à l’extérieur. Les enfants grelottaient sous la pluie qui les fouettait. Au bout de cinq minutes, le silence s’est fait et l’audience est sortie les chercher. Le temps d’une messe, chrétiens et musulmans se sont retrouvés. Je pensais que cela donnerait un signal, mais ce n’est pas encore gagné.

En RCA, la méfiance entre communautés reste de mise, même si on note tout de même une légère amélioration de la situation par rapport à 2013. Aujourd’hui les violences que l’on décrit ne sont plus liées à ce mur de haine érigé entre musulmans et chrétiens, mais plutôt au banditisme. Les gens n’ont plus rien, alors on vole des tôles, des câbles électriques… Pour survivre. Détruire c’est facile, reconstruire prend du temps.