Conjunto de campos
Accoucher à la vie, à la mort

Veronica, gynécologue-obstétricienne, est partie pour la première fois en mission avec MSF à Aweil, au Soudan du Sud. Elle a décidé de tenir un blog pour partager ses expériences de terrain.

Veronica, gynécologue-obstétricienne, est partie pour la première fois en mission avec MSF à Aweil, au Soudan du Sud. Elle a décidé de tenir un blog pour partager ses expériences de terrain. Dans ce deuxième post, elle décrit un accouchement par le siège qui présente de sérieuses complications...

Katie, la sage-femme australienne, me réveille à 4:30 du matin : “une mère de 5 enfants est arrivée. Le bébé se présente par le siège, et on m’a appelée pour me dire que la femme pousse depuis une heure et n’a toujours pas accouché.

Je suis dans les vapes. Je me redresse, et je réfléchis. J’ai pratiqué plusieurs accouchements par le siège à domicile (l’enfant se présente par les fesses ou les pieds), bien qu’ils soient peu fréquents. Mais celles qui m’ont appris le plus sur ce type d’accouchement, ce sont les sages-femmes avec lesquelles je travaillais en Ouganda, elles le pratiquent couramment. Le plus important dans les accouchements par le siège, c’est la patience. Le bébé met beaucoup plus longtemps à descendre et à sortir qu’avec une présentation céphalique (la tête engagée la première). Peut-être celui-ci est-il simplement lent à descendre. Une femme qui a déjà mis au monde 5 enfants est une bonne candidate pour un accouchement par le siège. Elle a un bassin assez large, à l’évidence, et elle sait pousser. Mais ici les sages-femmes ont moins d’expérience, je décide donc d’aller évaluer la situation, au moins pour les soutenir.

Katie et moi nous préparons en quelques minutes et nous dirigeons vers l’entrée de la maison, où nous réveillons le chauffeur pour qu’il nous conduise à l’hôpital. Nous venons de descendre de la voiture MSF et entrons dans l’hôpital quand la radio se met à grésiller. C’est à peine audible, mais on croit entendre “la tête est sortie, mais il n’est pas expulsé.

La tête est sortie ? Cela n’a pas de sens. Dans un siège, c’est le corps qui devrait sortir en premier. Je me dis qu’ils se sont trompés en nous annonçant le mode de présentation, qu’il s’agissait d’une présentation céphalique depuis le début, mais ils parlent maintenant d’une dystocie des épaules. La dystocie des épaules est très dangereuse, parce que la tête est dehors, mais pas le corps, et le cordon se retrouve souvent écrasé le long du corps. L’enfant peut mourir rapidement, ou subir des lésions pendant l’extraction. Nous pressons le pas vers la maternité.

En arrivant, nous trouvons la patiente étendue sur une table d’accouchement, et le corps du nouveau-né sortant de son vagin, en position ventrale. La tête est encore à l’intérieur. La sage-femme sud soudanaise essaye de dégager la tête. C’est encore pire que ce que j’avais imaginé.

L’enclavement de la tête est l’une des situations les plus angoissantes que l’on puisse rencontrer. L’enfant est sorti en siège, mais soit le col n’était pas assez dilaté, soit la tête est trop grosse, et elle ne peut pas sortir. Katie et moi nous précipitons au chevet de la patiente et enfilons des gants à la hâte. Elle essaye d’abord de dégager la tête, elle n’y arrive pas. J’essaye à mon tour. La tête est très grosse, et complètement coincée. Le « truc » dans un accouchement par le siège consiste à fléchir la tête, car une tête en extension a du mal à sortir. Pour fléchir la tête, il faut trouver le visage du bébé, et appuyer sur les joues ou sur la bouche/le menton afin d’incliner la tête. Mais je n’arrive pas à trouver le visage du bébé. Mes doigts cherchent mais c’est très difficile. Est-ce une oreille ? Est-ce le cordon ? D’après la position du corps, le visage devrait être tourné vers le bas, et il y a beaucoup de place dans la cavité postérieure, mais je ne le trouve pas. Mes doigts palpent tandis que j’essaie de le faire sortir. Je parviens à mettre ma main sur la tête du bébé en l’entourant, mais elle reste coincée.

Je demande les forceps. Katie doit courir au bloc pour les trouver. Pendant ce temps je poursuis mes efforts. Je remarque aussi que le corps est très mou, et je ne sens pas de pouls dans le cordon. L’enfant est-il déjà mort ? Je l’ignore, mais je dois considérer qu’il est en vie. Katie revient, et j’essaie de placer les forceps. J’y arrive sur un côté, mais pas sur l’autre. La partie antérieure est très, très serrée.

C’est à ce moment-là que je me mets à jurer. Ça m’aide dans les situations d’urgence, c’est pour moi un moyen d’exprimer la difficulté de la tâche, mais aussi de rester concentrée. Putain de merde, c’est dur.

Katie prend le relais. Je regarde mes bras, je m’aperçois qu’ils sont couverts de sang. Je regarde aussi le bébé, et je sais qu’il est mort. J’interroge les infirmières, elles me confirment le décès. Je conseille à Katie d’y aller doucement, et de penser aux accidents d’exposition au sang, maintenant que l’urgence est passée. Nous devons extraire l’enfant, mais il n’y a aucune chance de le sauver, on peut donc prendre notre temps.

Je nettoie le sang de mes bras tandis que Katie s’efforce de sortir la tête. La mère est affalée sur cette table d’accouchement, meurtrie et épuisée par nos tentatives pour extraire de son vagin la tête de l’enfant. Katie a la bonne idée de retourner la patiente et de la mettre en appui sur les mains et les genoux. Pendant ce temps, j’enfile des gants gynécologiques, qui remontent au-dessus du coude, afin d’éviter d’être de nouveau aspergée de sang. Je troque aussi mes baskets pour des sabots en plastique, et j’invite Katie à en faire autant. La parturiente était à quatre pattes, mais elle est maintenant couchée sur le ventre, elle n’en peut plus. Ce n’est pas une bonne position. Nous l’obligeons à se redresser, et Katie continue de tirer. Nous craignons tous les deux de décapiter l’enfant, et nous savons qu’il faudra aller au bloc pour une extraction chirurgicale de la tête. Il y a là-bas un instrument spécial qui permet d’extraire la tête d’un fœtus mort. Pouah.

Alors que j’enfile les gants gynécologiques, Katie libère soudain la tête. Le sang gicle aussitôt, nous éclabousse tous les deux. Malgré nos tabliers en plastique, nos chemises sont maculées, et Katie a du sang sur le front. Je l’envoie se laver et je commence à extraire le placenta.

Après l’extraction du placenta, la femme a une petite hémorragie, mais nous lui faisons très vite un massage et l’utérus redevient tonique. Nous la repositionnons sur le dos, la lavons et la laissons se reposer. L’enfant pèse 3,56 kg. Pas très gros pour les Etats-Unis, mais exceptionnel pour le Sud Soudan. Katie propose à la femme de prendre son bébé dans les bras, elle accepte. Elle serre l’enfant contre elle comme s’il était vivant, le visage impassible. Son mari est auprès d’elle et la réconforte.

Nous sommes toutes les deux un peu sonnées. Merde. L’expérience a été tellement traumatisante, et si pathétique, que nous accusons le coup. Nous ressentons pleinement la tristesse de la situation, et notre déception de n’avoir pas pu sauver l’enfant, mais ces émotions sont trop fortes pour l’instant. Au lieu de nous laisser submerger, nous ne pouvons nous empêcher de rire face à l’absurdité de la situation. Nous rions des éclaboussures qui ensanglantent nos chemises, on dirait qu’on nous a tiré dessus. Le personnel de la  maternité est également sous le choc. Le maïeuticien nous remercie d’être venues si vite. “Pas assez vite. Le bébé est mort”, dis-je. Mais il répond “Si, vous êtes venus très, très vite.”

Dans la voiture, sur le chemin du retour, je demande à Katie comment elle a fini par dégager la tête. “Je n’en ai aucune idée,” avoue-t-elle, et nous éclatons de rire.

J’avais lu plusieurs ouvrages sur l’enclavement de la tête, et j’en avais longuement discuté la théorie, mais je n’en avais jamais vu, en partie parce qu’on pratique rarement les accouchements par le siège aux Etats-Unis. Et je comprends à présent pourquoi. Cette femme était la candidate idéale pour un accouchement par le siège. Elle présentait un bassin de multipare, un déclenchement du travail spontané et un bébé certes assez fort mais pas extrêmement gros. Et pourtant, l’issue n’aurait pas pu être pire. Une complication traumatisante, horrible, au cours de laquelle son bébé est mort entre ses jambes, la tête coincée dans son vagin.

Les femmes du Sud Soudan sont tellement stoïques ; il est difficile de savoir ce qu’elles ressentent, en bien ou en mal. Cette femme a tenu dans ses bras son bébé mort sans dire un mot, mais elle l’a serré fort, et longuement. Elle restera marquée à vie par cette expérience, sans aucun doute. J’espère ne plus jamais revoir une telle complication.