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La majorité de nos patients souffrent de blessures de guerre

Un matin, je me trouvais au pavillon des femmes quand Ahmed, 13 ans, est venu voir sa sœur Aïcha, 11 ans*. Ils avaient échappé à la mort quelques jours auparavant et ne s’étaient pas revus depuis. Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre et ont commencé à pleurer.

Un matin, je me trouvais au pavillon des femmes quand Ahmed, 13 ans, est venu voir sa sœur Aïcha, 11 ans*. Ils avaient échappé à la mort quelques jours auparavant et ne s’étaient pas revus depuis. Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre et ont commencé à pleurer. Je me souviens que tout le personnel et toutes les femmes présentes n’arrivaient pas à retenir leurs larmes. Nous connaissions leur histoire et elle était terrible.

Leur maison avait été bombardée lors d’un raid aérien deux jours plus tôt. Un de leurs frères est mort pendant l’attaque, écrasé par le toit et les murs de la maison qui se sont effondrés. Leur mère est morte quelques minutes après son arrivée aux urgences. Un autre de leurs frères, qui avait été gravement blessé, n’a pas pu être sauvé. Les deux frères et sœurs étaient les seuls survivants de la famille, leur père étant décédé plusieurs années auparavant. Ils avaient des blessures à la tête, au dos et aux jambes. N’ayant nulle part où aller, ils étaient tellement traumatisés et effrayés à l’idée de quitter l’hôpital qu’ils sont restés avec nous pendant une semaine, jusqu’à ce qu’un de leurs proches vienne les chercher.

Deux raids aériens avaient frappé des zones densément peuplées

Deux raids aériens avaient frappé des zones densément peuplées habitées par des civils au moment où j’étais sur place. Quand la catastrophe s’est produite, je donnais un coup de main au service des urgences et des femmes.

Par la suite, j’ai fréquemment rendu visite à Aïcha, mais c’est seulement au bout de deux jours que je me suis rendu compte qu’elle n’avait même pas pris de douche. Elle était encore recouverte de la poussière de son ancienne maison et portait les mêmes vêtements qu’à son arrivée. Je suis allée lui chercher du savon et du shampoing et quelqu’un lui a trouvé une robe propre. Cela lui a permis de retrouver un semblant de confiance et de dignité. Nous ne faisons pas que soigner des patients, nous nous occupons aussi d’êtres humains.

MSF travaille à l’hôpital général de Sa’ada depuis mai 2015. Il s’agissait autrefois d’une structure bien équipée, mais le conflit complique fortement les soins aux patients. Certains des membres du personnel yéménite sont partis et nous sommes parfois confrontés à des pénuries d’électricité, de carburant, d’eau ou d’autres biens essentiels, comme l’oxygène, parce que leur production ou leur acheminement a été suspendu.

Les futures mères font face à de nombreuses difficultés

La maternité était débordée malgré les nombreux obstacles des mères pour accéder à l’hôpital. Nous avons aidé à pratiquer 40 à 60 accouchements par semaine en moyenne. Les cas compliqués étaient référés vers un autre hôpital de la ville, puisque nous n’avions pas d’obstétricien pour gérer les césariennes ou les autres opérations de chirurgie obstétrique ou gynécologique.

Le transport est un gros problème pour les femmes. Elles ne veulent pas rester longtemps à l’hôpital et préfèrent rentrer chez elles auprès de leur famille. Elles ont peur d’être la cible de bombardements sur le chemin de l’hôpital ou d’être loin de leur maison et de leurs proches en cas de raid aérien. Les matinées étaient très intenses parce que les femmes ont peur de se déplacer pendant la nuit. Elles accouchent souvent chez elles (ou à leur arrivée !) et viennent ensuite à l’hôpital en cas de problème pour elles ou leur bébé.

La plupart des mères que nous avons examinées n’avaient reçu aucun soin prénatal. Pour elles, se rendre à la maternité ou voir un médecin est simplement trop cher, trop loin ou trop dangereux. Les soins de routine sont souvent négligés. Les femmes viennent uniquement si elles ont un problème.

Après six mois de guerre, la nourriture commençait à manquer et le manque d’accès à la vaccination devenait inquiétant, notamment dans les régions environnantes.

Notre équipe est formidable

Heureusement, nous avons une très bonne équipe. Le personnel national avec lequel nous avons collaboré est formidable. Les voir travailler avec autant de dévouement dans un contexte aussi traumatisant est une source d’inspiration. Nous ne faisons que passer, mais eux, ils habitent là et ne peuvent pas partir. Les chirurgiens sont Yéménites et sont généralement très doués. MSF soutenait les urgences, les services hospitaliers, les blocs opératoires et la maternité. Une équipe internationale soutenait également les activités, dont un médecin ou un infirmier d’urgence, un infirmier de salle d’opération, des chefs d’équipe et de la logistique, ainsi que moi-même, en mission à court terme pour aider l’équipe médicale yéménite. Mon arrivée ici fut longue et éreintante. Nous avons voyagé de Djibouti à Sana’a, puis de Sana’a à Sa’ada. Au début, nous vivions et travaillions à l’hôpital 24h/24. Heureusement, l’équipe séjourne désormais dans une maison près des locaux de l’hôpital.

 

Travailler dans un environnement réservé aux femmes était très intéressant, mais parfois frustrant. Ici, les traditions sont très importantes. Dès qu’un homme arrivait, toutes les femmes mettaient leur voile. Parce qu’elles sont couvertes de la tête au pied, j’avais parfois du mal à savoir qui était la patiente et qui était l’accompagnatrice. Mais en même temps, cela permettait aux femmes d’avoir un lieu sûr qui leur était réservé. J’ai de la chance d’avoir pu avoir un aperçu de leur vie dans ce contexte difficile. C’était le seul endroit où j’arrivais vraiment à rentrer dans la vie des femmes de ce pays, qu’il s’agisse du personnel ou des patientes et de leur famille. J’avais une traductrice qui m’aidait beaucoup à les comprendre. Je nouais des relations avec le personnel, souvent lors des repas, que nous prenions assises par terre dans le petit bureau du service. Ce sont des personnes très hospitalières toujours désireuses de partager ce qu’elles ont.

L’un de mes souvenirs les plus marquants à la maternité est une femme venue mettre au monde son septième enfant. Elle était sur le point d’accoucher quand des bombes ont commencé à atterrir, suffisamment près du bâtiment pour le faire trembler. Nous étions tous très inquiets, pour elle comme pour nous. Quelques minutes plus tard, le bébé est né. Il était en bonne santé et tout s’était bien déroulé, mais c’est une situation intolérable pour ces femmes qui accouchent et ces bébés qui viennent au monde.

*Le nom et l’âge des deux patients ont été modifiés pour préserver leur anonymat.