Feldgruppe
L’impartialité au service de la santé

Nous nous sommes serré la main et je suis retournée au camp en me sentant un peu soulagée et un peu comme si j’avais forcé la chance.

Je dormais (ou peut-être étais-je même inconsciente) quand on m’a appelée à 21h30. Il y avait eu des coups de feu et des victimes avaient été amenées au centre sanitaire. J’ai agrippé le premier paquet de fringues à portée de main, j’ai enfilé mes bottes en caoutchouc et mon manteau car il pleuvait, et j’ai marché en délirant dans la boue jusqu’au centre sanitaire. Deux victimes par balle, l’un blessé dans le dos, sur le côté gauche, la balle sortie sous l’épaule gauche ; l’autre à la hanche droite avec la balle sortie à l’aine.

L’état du second était ok, au moins stable, mais le premier avait probablement sa rate ou son rein touché. Il avait perdu beaucoup de sang, sa paupière inférieure brillait d’un blanc mortel, ce qui est signe d’anémie. Quoi qu’il en soit, nous nous sommes occupés de lui plusieurs heures et nous nous apprêtions retourner nous coucher quand d’autres coups de feu ont éclaté dans la nuit. Nous avons déplacé tout le monde et nous sommes restés derrière le bâtiment car le dernier coup de feu était tout proche. C’était drôle, certains personnels paniquaient réellement, étaient très inquiets, mais de mon côté, après mes aventures du jour, assise derrière un mur, avec des coups de feu dans la nuit, fumant une cigarette et buvant un café, je ne désirais qu’une chose, retourner me coucher. Je leur ai d’ailleurs dit que nous pourrions bien recevoir un autre afflux alors mieux valait aller dormir pendant qu’il en était encore temps.

Nous sommes retournés nous coucher aux alentours de 2h du matin mais nous avons été réveillés de nouveau par le personnel à 5h30.

« Qu’est-ce qu’il y a ? », ai-je demandé.
- Le patient a 5 litres de sang dans l’estomac.
- Vraiment ? Comment vous le savez ? »

Étant donné que nous n’avons ni ultra son, ni rayons X ou quoi que ce soit de plus sophistiqué qu’un thermomètre, j’étais très surprise. Quoi qu’il en soit, nous nous sommes tous levés et nous nous sommes préparés pour le transfert en bateau vers MSF à Nasir, au Soudan du Sud, en sachant qu’il nous faudrait attendre l’aube avant de rejoindre la rivière. Il avait plu toute la nuit et il pleuvait encore fortement. À 7h15, l’administrateur et moi-même sommes allés en ville vérifier les conditions de sécurité auprès des pouvoirs publics locaux. Ce n’était pas évident car la boue était très glissante et profonde à certains endroits. Il continuait à pleuvoir, ce qui n’arrangeait en rien la visibilité, et cela n’a pas été long avant que mes bottes soient pleines d’eau et que je me retrouve trempée jusqu’au cou et couverte de boue.

Nous sommes arrivés une demi-heure plus tard. Bien entendu, il n’y avait personne car il pleuvait ! J’avais besoin d’un café, nous sommes entrés dans un restaurant – je cherche un mot plus adapté pour ce truc qui vend des petits déjeuners sous une bâche UNICEF. Au coin de la rue, nous sommes tombés sur un groupe de soldats armés. J’ai voulu les héler mais je ne voulais pas attirer l’attention alors je me suis contentée de sourire, de hocher la tête et de continuer mon chemin jusqu’au restaurant. Peu de temps après, un gars très grand et bien bâti en uniforme brun et vert est venu nous parler. Il s’est présenté comme le chef de la sécurité.

« Super, ai-je dit de manière amicale en lui tendant la main, c’est justement vous que je venais voir. J’ai besoin de vous parler de sécurité car il y a eu des coups de feu la nuit dernière et l’un de nos patients est dans un état critique et nous allons l’emmener au programme chirurgical de MSF au Soudan du Sud mais j’ai besoin de savoir si les conditions de sécurité nous permettent de voyager.
- Oui je sais, c’est nous qui leur avons tiré dessus, m’a-t-il répondu calmement. C’est un prisonnier et il ne peut pas traverser la frontière. »

Oups… Il était probablement déjà en chemin.

Je me suis contentée de sourire, j’ai regardé ce grand gaillard d’1,90 m en tenue de camouflage, une mitraillette sur chaque épaule, le gars derrière lui très à l’aise avec un pistolet à la main, je l’ai regardé bien droit dans ses yeux noirs comme le charbon et j’ai dit aussi gentiment que je le pouvais :

« Le patient est dans un état critique, sa seule chance de survie est de subir une intervention d’urgence à Nasir, nous allons l’emmener. Nous sommes MSF et tout ce qui nous intéresse, ce sont les considérations médicales. Nous sommes neutres et nous logeons tout le monde à la même enseigne, quelles que soient leur religion, leur race ou leurs convictions politiques. Voilà, c’est ce que fait MSF. » Eh oui, c’est la charte MSF, que je respecte et en laquelle je crois du fond du cœur !

Il s’est redressé et le torse bombé m’a répondu :
« Vous savez ce qu’il a fait ?
- Cela ne me concerne absolument pas, tout ce qui m’importe c’est son état de santé, nous allons l’emmener à Nasir, il va y subir une intervention chirurgicale d’urgence et lorsque son état se sera stabilisé nous le ramènerons à Mattar. Une fois qu’il sera libre, cela n’est pas mon problème de savoir ce que vous faites de lui, mais pour l’heure il est sous la protection de MSF et nous allons faire du mieux que nous pouvons pour lui sauver la vie.
- Je vais voir avec mon supérieur », m’a-t-il répondu sur un ton solennel.

Cinq minutes plus tard, il est revenu et m’a informé que son chef était d’accord avec MSF et que le patient pouvait partir, qu’il n’y aurait pas de problème de sécurité mais que nous devions emmener le patient en prison au retour de Nasir. Je lui ai répondu que nous le transférerions au centre de santé, et qu’une fois libre, ils pourraient faire de lui ce qu’ils voulaient. Nous nous sommes serré la main et je suis retournée au camp en me sentant un peu soulagée et un peu comme si j’avais forcé la chance.