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Les as du volant

Cela fait des semaines que je n’ai rien écrit. De nombreux événements ont pourtant eu un énorme impact sur mon travail et la vie ici.

Cela fait des semaines que je n’ai rien écrit. De nombreux événements ont pourtant eu un énorme impact sur mon travail et la vie ici. Il y plusieurs semaines, mon traducteur, mon bras droit, le membre le plus fiable de mon équipe, mon meilleur ami ici, a fait la chose la plus stupide qui soit.

Nous étions sur la route de Pul-Deng et l’un des agents sanitaires était venu à moto avec un gars de l’armée pour faire le point sur une explosion qui s’était produite la nuit précédente. Mon traducteur m’a demandé s’il pouvait monter sur la moto. J’ai bien entendu répondu qu’il n’en était pas question. Pour la faire courte, il a enfourché la moto quand même.

J’étais donc furieuse et je me disais que j’allais tuer ce sombre idiot mais au détour d’un virage, le voilà dans le fossé, mal en point, en sang et sous le choc ! Apparemment, il avait fait un écart pour éviter un léopard et avait été projeté dans le fossé gorgé d’eau sur le bord de la route. Il a vraiment eu de la chance car il aurait très bien pu se noyer s’il s’était assommé. Quoiqu’il en soit, nous avions désormais un patient à transférer d’urgence à l’hôpital, nous l’avons donc préparé et envoyé à Gambella.

Quand je suis allée rencontrer les pouvoirs publics locaux pour les informer de l’incident, j’ai appris qu’il s’agissait en fait de leur moto et que, comme MSF l’avait abîmée, ils avaient besoin d’être dédommagés, et sur le champ ! Il s’agissait de leur seul moyen de transport sur toute la région pour livrer les médicaments, les aliments thérapeutiques ainsi que tous les autres types d’activités médicales. La moto était désormais complètement hors d’usage, avec un trou dans le moteur, la fourche tordue, les roues voilées, etc. La rencontre a été plutôt hostile, donc en plus du choc de l’accident, du fait de devoir travailler toute la journée sans agent sanitaire ni traducteur (qui avaient ignoré mes instructions…), je devais en plus annoncer au coordonnateur de projet que nous avions un problème.

À part ça, cela fait des semaines que le moteur 75 chevaux est mort et que je réclame en vain qu’il soit remplacé. Nous ne sommes plus allés à Jikow depuis trois semaines, ce qui signifie que tous les patients VIH/TB vont avoir besoin d’une réévaluation, que les lépreux auront rechuté, les enfants souffrant de malnutrition n’auront pas reçu leur programme d’alimentation alors même qu’ils auront marché pendant des heures dans les marécages. Mon expérience me dit qu’ils ne reviendront plus. Sans oublier que les patients les plus critiques que nous voyons sont en général de Jikow, car le village se situe juste sur la frontière avec le Soudan du Sud.

A part ça, le dernier chauffeur à nous avoir été envoyé d’Addis a eu un problème avec son contrat et a été renvoyé il y a deux semaines, ce qui nous laisse désormais un seul véhicule. Comme nous n’avons pas de solution de secours, nous ne pouvons pas aller à la clinique au risque sinon de nous retrouver embourbés sans que personne ne puisse venir nous aider. Cela signifie également qu’en cas d’urgence qui nous contraigne à évacuer, il n’y aura pas de voiture disponible si nous sommes sortis pour la clinique mobile. Et comme nous n’avons pas non plus de bateau en état de marche qui nous permette d’aller plus loin qu’en ville…

À part ça, la route vers Gambella est rapidement coupée par les inondations. Vendredi dernier, elle était bloquée à deux endroits par des camions tombés dans des trous. Ce qui nous a obligés à marcher et à porter les équipements et les patients à travers les inondations, y compris une femme enceinte dilatée à 100 % et dont le bébé se présentait par la tête… et la main ! Lundi, quand nous sommes revenus, la voiture roulait littéralement sous l’eau jusqu’à hauteur du pare-choc. Quand nous nous sommes arrêtés, bloqués derrière un camion, le filtre à air était plein d’eau alors même qu’il est situé à près d’1 m de hauteur ! Le personnel à l’arrière a appelé notre chauffeur le « capitaine de bateau ». Alors que nous étions dans un 4x4, alors je vous laisse imaginer !

Bon donc nous sommes officiellement coupés du monde. Plus d’approvisionnement, plus de visites ni de sorties, mais pire encore, plus de transfert d’urgence. Ce qui signifie que nos patients d’urgence obstétrique et chirurgicale n’auront pas d’autre option que de mourir lentement sous nos yeux.