Feldgruppe
À l'hôpital de Kalikot

Cela fait deux semaines que je fais la tournée des patients hospitalisés à tous les matins. C'est incroyable toutes les pathologies que j'ai rencontrées jusqu'à maintenant.

Mercredi, 23 avril 2008

Vendredi fut une dure journée et elle a commencé tôt. Un peu après 6 heures, j'ai été réveillée par la voix d'un infirmier qui m'appelait par mon nom. J'ai enfilé ma veste et je suis sortie. Il m'annonce que la sage-femme vient d'examiner une femme enceinte qui est en travail depuis plusieurs heures. Elle a senti le coude ou le genou du fœtus dans le col de l'utérus. Humm, ce n'est pas une bonne idée de tenter de sortir du ventre de sa mère de cette façon. Je suis allée voir et examiner la patiente et la présentation du fœtus n'est effectivement ni la tête, ni le siège. La femme va bien et le rythme cardiaque du fœtus est bon. La veille, on avait eu de la difficulté à entendre le cœur du fœtus. Ici, le monitoring fœtal se fait en écoutant les battements du cœur de temps en temps à l'aide d'un bon vieux stéthoscope métallique conique que vous avez certainement déjà vu dans une télé série dans laquelle l'action se passait au début du siècle. Cet appareil fonctionne très bien, mais le monitoring ne peut pas être continu. Bref, le fœtus souffre sûrement de cette situation. Il faut donc faire une césarienne d'urgence pour sauver maman et bébé.

Malheureusement, la seule personne capable de faire une césarienne est mon collègue médecin qui est en quarantaine dans sa chambre depuis qu'il a développé la varicelle! Comme il s'agit ici de sauver des vies et qu'il vaut mieux avoir un nouveau-né "varicelleux" vivant et une mère en bonne santé, il fera la césarienne malgré sa contagiosité.

À 7h30 le bébé était né. Il n'était pas bien du tout. Il était cyanosé et ne faisait aucun effort de respiration. J'ai dû le réanimer pendant plusieurs minutes. Il a fini par respirer normalement et devenir tout rose. Mais ses poumons étaient remplis de liquide. Par la suite, il a fait des arrêts respiratoires. J'ai supporté sa respiration en le ventilant régulièrement, mais je n'ai pas pu l'intuber (mettre un tube dans la trachée pour la respiration). Nous n'avons que des tubes pour adultes. Aucun tube assez petit pour entrer dans la trachée de ce bébé. J'ai bricolé tout ce que j'ai pu en utilisant des tubes destinés à d'autres fins. Mais je n'ai pas réussi à bricoler un système de raccord avec le ballon de ventilation. J'avais de plus en plus de difficulté à le ventiler au masque. Ses poumons se remplissant de liquide, je devais exercer une pression de plus en plus forte pour réussir à faire entrer un peu d'air dans ses poumons.

Malgré tous nos efforts il est décédé à 8 heures de vie. J'ai passé plusieurs de ces heures à tenter de le réanimer. J'ai trouvé ça très difficile de ne pas réussir. Je trouvais surtout cela frustrant de ne pas avoir les moyens pour l'aider adéquatement. Je ne veux pas dire qu'il ne serait pas mort s'il était né au Québec, mais au moins il aurait eu plus de chances. Et surtout, on aurait su plus vite qu'il ne se présentait pas de la bonne façon, qu'il souffrait dans l'utérus et on aurait fait une césarienne plus tôt. Mais ici, c'est fréquent les nouveau-nés qui ne survivent pas alors le personnel infirmier et même les parents ne réagissent pas tant que ça à la mort. Moi j'ai trouvé ça pas mal dur. Dans notre culture, la mort d'un enfant c'est la catastrophe alors qu'ici on ne s'attache pas trop tôt à un nouveau-né car on sait que ses chances de survie sont faibles. Le bon côté de cette histoire c'est qu'on a pu sauver la mère, elle va bien. Si, comme la plupart de femmes de la région, elle avait accouché toute seule, dans la paille, avec les bœufs, elle n'aurait pas eu de césarienne et serait probablement décédée aussi.

Cela fait deux semaines que je fais la tournée des patients hospitalisés à tous les matins. C'est incroyable toutes les pathologies que j'ai rencontrées jusqu'à maintenant.

  • L'homme ayant fait une réaction allergique sévère à une piqûre d'abeille dont je vous ai déjà parlé.
  • Un garçon de 10 ans souffrant de pancytopénie (déficit en globules rouges et blancs et plaquettes). Il n'y a aucun moyen d'investigation et de traitement disponible pour lui au Népal (il aurait besoin d'une biopsie et sûrement d'une greffe de la moelle osseuse).
  • Une femme dans la cinquantaine souffrant de gangrène de la jambe droite jusqu'au genou. On l'a transférée à l'hôpital de Nepalgunj pour amputation. Elle passera 2 jours dans un autobus pour s'y rendre.
  • Un vieil homme souffrant d'occlusion intestinale, il a probablement un cancer. On l'a transféré à Nepalgunj aussi, on n'a pas de nouvelles de son évolution.
  • Un garçon d'un an souffrant de malnutrition sévère et de pneumonie.
  • Deux femmes dans la trentaine paraplégiques suite à un accident. Elles sont alitées toute la journée et elles souffrent de plaies de pression.
  • Un vieil homme souffrant de diabète. Le seul traitement disponible ici est la correction de la diète. Dans un pays où le riz est à la base de tous les repas (les Népalais actifs mangent 1 kg de riz par jour!), il n'est pas facile d'avoir une diète faible en glucides.
  • Un jeune garçon souffrant de brûlures sévères (suite à un feu de broussailles). Pour survivre, il faudrait l'amputer des 4 membres. Mais une fois amputé, ses chances de survie sont très faibles car il resterait dépendant tout sa vie. Son père a refusé les amputations.
  • Un homme de 30 ans s'étant coupé le pouce avec une hache.
  • ...

Je vais m'arrêter ici pour la liste des souffrances. Regardons les choses d'une manière plus positive maintenant.

Avant l'arriver de MSF, il n'y avait ici qu'un petit centre de santé non fonctionnel. Maintenant, nous consultons près de 2000 patients par mois. Les patients font jusqu'à 3 jours de marche pour venir à l'hôpital. Nous faisons environ 80 admissions par mois et 20 accouchements. Nous pouvons faire des césariennes et autres chirurgies d'urgence au besoin. Nous offrons aussi des visites pré et post natales, des conseils et des moyens de contraception ainsi que des avortements thérapeutiques ou désirés.

On ne peut pas sauver tout le monde, mais on peut sauver beaucoup de vies et alléger beaucoup de souffrances avec les activités de MSF à Kalikot.