Yin a mat po ? (Êtes-vous heureuse ?)

Multipare, et pourtant sans enfant. La femme que nous accueillons a déjà connu deux grossesses, et à chaque fois l’enfant était mort-né. Lors du premier accouchement, les contractions avaient duré des jours, et le bébé était décédé pendant le travail, mais avait été expulsé par le vagin. La deuxième fois, elle avait poussé, poussé, mais le bébé n’était pas sorti. Une césarienne n’avait pu empêcher la mort du fœtus.

J’essaie d’imaginer ce qu’elle éprouve. Aux États-Unis, la mort d’un enfant à la naissance, à terme, est un événement considérable, choquant. Le respect de l’intimité est primordial. Un signe discret placé sur la porte de la patiente prévient le personnel de ne pas entrer sans raison impérieuse. On choisit une infirmière compatissante, à même de réconforter la malheureuse. Un traitement antalgique puissant est proposé, car la douleur ne peut qu’amplifier le chagrin. Et cette femme portera ce deuil toute sa vie.

Au Soudan du Sud, il est rare qu’une femme n’ait pas perdu au moins un enfant. Ils meurent à la naissance, ou plus tard, emportés par la malnutrition, le paludisme, une infection, une maladie inexpliquée… J’ai vu des femmes qui avaient mis au monde 7 enfants pour en voir mourir 3, ou n’avaient qu’un seul enfant en vie après 4 accouchements. Quand une femme se présente dans notre service, on lui pose systématiquement deux questions : d’abord, « combien avez-vous eu d’enfants ? », puis : « et combien sont vivants ? »

Peut-être qu’ici cela fait partie de la vie, mais on ne peut pas en conclure que ces femmes souffrent moins que les occidentales. Je ne peux pas parler en leur nom, ni savoir ce qu’elles ressentent, si elles ont des attentes différentes ou une façon plus efficace que la nôtre de surmonter le chagrin. Mais selon moi, un deuil est un deuil, et qu’on le reconnaisse ou qu’on l’enfouisse, il est là pour toujours. Seule diffère la manière de faire son deuil.

J’ai remarqué qu’il existe ici une forte proportion de maladies psychosomatiques. Étant donné la résistance de ces femmes, on pourrait s’attendre à ne pas rencontrer beaucoup de problèmes médicaux non urgents, à ce que les gens ne viennent à  l’hôpital que pour de très sérieuses raisons. Pourtant, alors que je ne suis ici que depuis quelques semaines, j’ai vu 4 ou 5 cas d’ « hystérie » – des femmes qui s’effondrent complètement et ne répondent même plus à une douleur aiguë (friction du sternum, pincement, etc.), et qui, une fois sorties de cet état, évoquent toujours des histoires anciennes de drames familiaux, d’expériences traumatisantes et de tristesse. D’autres femmes présentent une douleur généralisée dans tout le corps (total body dolor, un terme que j’ai appris dans le Bronx), sans cause ni syndromes apparents. Souvent, elles reconnaissent parfaitement qu’elles traversent de grandes difficultés émotionnelles, et que cela pourrait avoir un lien. Elles font preuve d’une conscience d’elles-mêmes qui me surprend. Souvent, je leur donne du paracétamol ou de l’ibuprofène et, selon la gravité de leur état émotionnel, un léger sédatif, puis je les laisse se reposer à l’hôpital pendant un jour ou deux pour SAS (soins attentionnés et sollicitude). Tout le monde a besoin d’un coup de pouce, de temps en temps.

Je pense donc que la mort de leur bébé affecte ces femmes d’une manière ou d’une autre. Elles sont extrêmement stoïques. Je n’ai jamais vu une femme qui venait de perdre son bébé (et j’en ai déjà vu beaucoup) réagir par des pleurs, ni même par une expression faciale indiquant la tristesse. Je trouve ça stupéfiant, parce qu’à leur place je serais inconsolable, et manifesterais bruyamment mes émotions. En raison d’un mystérieux facteur culturel, je suppose, les émotions ne semblent pas s’exprimer sur le visage.

Nous examinons la femme qui a perdu deux enfants en couches, et constatons que son bassin ne permettra à aucun bébé de sortir vivant. Il lui faudrait une césarienne. Hormis le fait que ce sera sa deuxième césarienne, et qu’elle aura besoin d’une intervention similaire pour tous ses futurs accouchements, elle a au moins de bonnes chances d’accoucher enfin d’un enfant vivant.

Pendant l’opération chirurgicale, je me félicite d’avoir opté pour la césarienne. Son bassin est étroit, comme celui de la plupart des femmes du pays, et j’ai même du mal à y introduire la main pour dégager la tête du bébé. Celui-ci crie tout de suite ; c’est une fille. Je clampe deux fois le cordon, et je confie le nouveau-né à l’infirmier qui attend. Il le nettoie, l’examine et l’enveloppe dans une serviette. Katie, la sage-femme australienne, approche le bébé du visage de sa mère pour le lui montrer pendant que nous terminons l’intervention. La mère n’affiche aucune expression, mais des larmes coulent sur son visage quand elle découvre son enfant en bonne santé.

A la fin de l’opération, tandis que nous enlevons les champs chirurgicaux, j’essaie les quelques mots de dinka que je connais pour échanger avec la patiente.

- « Yin a pwal ? » (Vous allez bien ?)
Elle hoche une fois la tête. Aucune expression.
- « Meth a pwal ? » (Le bébé va bien ?)
Elle hoche une fois la tête. Aucune expression.
Je me tourne vers l’infirmier pour qu’il lui demande si elle est heureuse.
- « Yin a mat po ? » traduit-il.
Elle répond en dinka.
« Elle est heureuse, » relaye l’interprète. Le visage de la femme reste impassible.

Je la crois sur parole. Parfois j’ai du mal à accepter l’absence de réaction émotionnelle chez les patients. Je comprends que je suis conditionnée par ma propre culture, et même habituée à la culture ougandaise, que je connais mieux – dans les deux cas, le sourire est souvent un réflexe social. Quand vous croisez le regard de quelqu’un, vous souriez instinctivement.

Ici je trouve les contacts plus difficiles, les gens vous regardent dans les yeux, mais pas un muscle ne frémit sur leur visage, et ils ne se sentent pas obligés de manifester quoi que ce soit en retour. J’essaie de réfléchir à la question : quel est le sens de cette attitude ? Quels en sont les prolongements ? Mes collaborateurs sud-soudanais font preuve de chaleur et de gentillesse, avec force sourires et poignées de main. Quelquefois un étranger répond à un regard par un sourire, mais c’est rare. A l’évidence, le sourire ne figure pas au répertoire des codes culturels locaux. Mais je continue de m’étonner, face à une patiente que l’on vient d’opérer, avec une heureuse issue tellement désirée. Elles ne sont nullement obligées de sourire, pourtant j’ai du mal à comprendre qu’en un moment pareil une femme puisse réprimer ce réflexe. J’ai appris à ne pas le guetter, ce sourire, et à ne pas me formaliser de son absence, mais une telle impassibilité ne cesse de me fasciner.

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2 Responses to Yin a mat po ? (Êtes-vous heureuse ?)

  1. Lucie BERNIER says:

    Bonjour,
    Merci de votre témoignage et surtout de votre présence au sein de MSF. Tant d’humains dans tant de lieux sur cette petite planète bleue souffrent et meurent seuls; vous êtes leur bon ange qui témoigne de notre commune humanité et solidarité.

  2. Delphine says:

    Chère Veronica,
    Une expression qui pourrait illustrer ton propos: “Faire la soupe à la grimace”… Se dit d’une personne qui conserve, en raison de contrariétés, un visage inexpressif !
    Merci d’avoir transmis si joliment ton expérience & au plaisir de te retrouver ici ou là
    “Apat Apei” from Aweil :-)
    Delphine