Frustrations

C’est déjà dimanche. Et une nouvelle semaine vient de s’écouler sans que les choses n’avancent vraiment. Nous sommes toujours coincés, inondés, incapables de nous déplacer en voiture ou en bateau. La logistique n’a pas réussi à organiser un cargo pour nous approvisionner, alors nous commençons à être à court de nombreux produits, comme l’oxygène, les aliments thérapeutiques, les tests de glucose, etc. sans visibilité aucune sur la date à laquelle nous pourrons être livrés.

Je pense que la rivière est à son maximum. L’eau est à environ 15 cm du bord, autrement dit nous sommes à 15 cm de l’inondation du camp, j’espère donc qu’elle n’ira pas plus haut. Apparemment, le niveau d’eau sur la route descend et demain notre coordonnateur terrain tentera de rejoindre Gambella pour rencontrer le chef de mission. Il y a une portion de route que la voiture ne peut pas emprunter alors ils vont tenter un « kiss » : notre voiture va aussi loin qu’elle le peut et une voiture part de Gambella et fait la même chose, puis vous parcourez à pied la distance qui vous sépare – ça prend environ une heure – pour vous retrouver. Mais à part cette tentative, il n’y a pas grand chose d’autre que nous puissions faire car nous avons interdiction d’aller sur un cargo et aucun moteur qui pourrait nous aider à utiliser notre bateau n’a encore été réparé, remplacé ou loué. La clinique mobile est vraisemblablement terminée à Jikow et à Moun car nous ne pouvons pas y aller sans bateau. Nous allons essayer de rejoindre Pul-Deng demain.

Jeudi, nous avons organisé une sorte de clinique dans le centre sanitaire de Ninenyang car ils sont à cours de médicaments et connaissent une épidémie de paludisme. La journée a été très longue. Le temps s’est réchauffé et il faisait plus de 40°C à l’ombre. Quand les gens ont entendu que nous étions là, ils se sont carrément rués sur nous, les bébés dans les bras ! J’ai passé ma journée à faire du tri, c’était très éprouvant. Nous avons annoncé que nous ne verrions que les cas anténataux et les enfants malnutris, mais plus de 1 200 personnes se sont présentées. Comme avec n’importe quelle nouvelle clinique, les gens vous pressent, vous tirent, vous attrapent et vous saisissent, font tout ce qu’ils peuvent pour attirer votre attention et être évalués. Je n’ai pas cessé de les faire s’aligner et je n’ai confié un ticket de passage qu’aux plus malades d’entre eux. Au final, environ 1 personne sur 8 a été vue. Pour le tri, je me suis contentée de longer la file en touchant les fronts, en regardant les paupières et en auscultant le rythme respiratoire, une évaluation purement visuelle. Nous avons vu 176 patients. 97 % étaient atteints du paludisme, 10 % des enfants souffraient de malnutrition sévère et 32 % de malnutrition aiguë.

L'un de mes plus jeunes patients ©Kate Chapman

L'un de mes plus jeunes patients ©Kate Chapman

C’est relativement choquant si on considère que c’est le seul autre centre sanitaire en état de marche entre ici et Gambella, qu’il dessert une population nombreuse, et que, même si c’est encore la saison du paludisme, la saison de la famine a pris fin il y a deux mois.

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Bavardages sur le chemin

C’est déjà dimanche ici sous le soleil de Mattar ! La semaine a été plutôt chaude tant au niveau de la météo que de l’ambiance. Nous avons enfin compris que nous ne pouvions ni sortir ni entrer et le moral est en berne. Je n’ai fait que deux cliniques la semaine dernière et après avoir fait les statistiques hier j’ai découvert que nous avions atteint un record de faible fréquentation pour le mois. Après les deux derniers mois avec des pics consécutifs, c’est plutôt décevant.

Mais bon, je m’y fais. J’ai lâché prise il y a une semaine environ et je me suis faite à cette situation désastreuse. Et voici quand même quelques trucs drôles, enfin, du moins, je trouve que c’est amusant.

Vendredi, je suis allée à Moun avec le nouveau chef des pouvoirs publics locaux en matière de santé – un très grand Nuer avec ses six cicatrices traditionnelles sur le front et un œil gauche qui part en vrille qui vous fait vous demander s’il vous regarde ou pas. Il a commencé à discuter :

- « Votre nom Nuer est Nyabuoy, vous savez ce que cela veut dire ?
- Oui, lumière éclatante.
- C’est exact, mais cela signifie également légère de cœur et attentive.
- Oh, c’est joli.
- Et bien si vous êtes vraiment légère de cœur et attentive, vous pourriez me donner vos bottes en caoutchouc ! »

Je lui ai gentiment expliqué que j’avais attendu trois mois avant de les recevoir et qu’elles étaient réservées à ceux qui devaient se mobiliser pour les soins. Il m’a demandé pourquoi j’avais apporté une bouteille d’eau pour moi et pour personne d’autre. Je lui ai expliqué que je l’avais remplie au robinet et que, s’il en voulait, il pouvait très bien en apporter lui-même. Il a continué :

« Vous voyez mon œil ?
- Oui, vous avez de la cataracte.
- Et j’ai besoin d’une opération. Vous pouvez m’envoyer à Addis pour cette opération ?
- MSF ne fait que des interventions chirurgicales d’urgence, et il ne s’agit pas d’une urgence : la moitié de la population a la cataracte, moi-même j’en souffre. Et je me ferai opérer quand je rentrerai chez moi.
- Combien coûte l’opération en Australie ?
- Environ 2 000 dollars, mais il y a une longue liste d’attente, c’est pour ça que je suis ici, il faut que j’attende six mois.
- Je pourrais venir en Australie pour y subir l’intervention, vous pourriez me sponsoriser. »

À Moun, il m’a demandé si j’étais militaire.

« Non, absolument pas.
- Vous êtes sûre ? Dans ce pays, quelqu’un d’aussi gros que vous ne peut pas marcher si loin ni transporter tant de choses sauf si c’est un militaire.
- Vraiment ? Et bien non, je n’ai jamais été dans l’armée.
- Vous avez déjà tiré sur quelqu’un ? Tué quelqu’un ?
- Bien sûr que non ! Je ne pourrais plus jamais trouver le sommeil si c’était le cas.
- Moi oui. J’ai été à l’armée et j’ai été formé à chasser un homme et à le tuer. Vous n’avez jamais tiré sur quelqu’un ? Et si quelqu’un venait chez vous ?
- Si j’avais tué quelqu’un en Australie, même s’il s’était introduit dans ma maison, je serais en prison. C’est la Loi.
- C’est stupide, comme loi. Et vous le frapperiez avec un bâton ?
- Oui, s’il s’introduisait dans la maison, je le battrais avec un bâton, mais si je le tuais, j’irais en prison.
- Et vous êtes sûre que vous n’avez jamais été à l’armée ? Je suis sûr que si !
- Non, je ne veux faire de mal à personne, c’est pour cela que je travaille pour MSF, pour aider les autres. »

De retour dans la voiture, il a décidé de s’asseoir à l’avant avec moi. Ou plutôt de s’y comprimer, avec lui mesurant pas loin d’1m95, solide et costaud, ma vieille carcasse bien grasse plus le chauffeur à l’avant du land cruiser. La conversation a continué :

« Vous aimez les enfants ? »
Certains étaient en train de courir en faisant de grands signes comme ils le font à chaque fois que nous sommes en route pour la clinique.
« Oui, ce sont de beaux gamins.
- Vous avez des enfants ?
- Oui, j’ai un fils. Il est aussi grand que vous !
- Quel âge a-t-il ?
- 25 ans.
- Vous plaisantez !
- Non, je vous assure, il a 25 ans.
- Mais vous avez quel âge ?
- 45 ans.
- Vous me faites marcher. Vous mentez. Vous êtes comme Bush le président américain.
- PARDON ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

À ce moment de la conversation, j’en avais plus que ma claque et je n’avais aucune idée de ce qui se passait. À côté de moi, le chauffeur ricanait comme un gamin.

« Vous êtes une personne très politique.
- Non, pas du tout. Pourquoi dites-vous cela ? Et de toute façon, Bush doit avoir dans les 60 ans.
- Mais si vous êtes très politique. Puis-je vous prendre votre stylo ? J’ai besoin de ce stylo.
- Quoi ? NON ! »

Ma tête allait exploser et le chauffeur pleurait de rire. Au moment où j’ai quitté mon nouvel ami, il m’avait demandé du poisson de notre congélateur, de la bière de notre frigo, des livres dont nous avons besoin pour les enregistrements et une moustiquaire !

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Les as du volant

Cela fait des semaines que je n’ai rien écrit. De nombreux événements ont pourtant eu un énorme impact sur mon travail et la vie ici. Il y plusieurs semaines, mon traducteur, mon bras droit, le membre le plus fiable de mon équipe, mon meilleur ami ici, a fait la chose la plus stupide qui soit.

Nous étions sur la route de Pul-Deng et l’un des agents sanitaires était venu à moto avec un gars de l’armée pour faire le point sur une explosion qui s’était produite la nuit précédente. Mon traducteur m’a demandé s’il pouvait monter sur la moto. J’ai bien entendu répondu qu’il n’en était pas question. Pour la faire courte, il a enfourché la moto quand même.

J’étais donc furieuse et je me disais que j’allais tuer ce sombre idiot mais au détour d’un virage, le voilà dans le fossé, mal en point, en sang et sous le choc ! Apparemment, il avait fait un écart pour éviter un léopard et avait été projeté dans le fossé gorgé d’eau sur le bord de la route. Il a vraiment eu de la chance car il aurait très bien pu se noyer s’il s’était assommé. Quoiqu’il en soit, nous avions désormais un patient à transférer d’urgence à l’hôpital, nous l’avons donc préparé et envoyé à Gambella.

Quand je suis allée rencontrer les pouvoirs publics locaux pour les informer de l’incident, j’ai appris qu’il s’agissait en fait de leur moto et que, comme MSF l’avait abîmée, ils avaient besoin d’être dédommagés, et sur le champ ! Il s’agissait de leur seul moyen de transport sur toute la région pour livrer les médicaments, les aliments thérapeutiques ainsi que tous les autres types d’activités médicales. La moto était désormais complètement hors d’usage, avec un trou dans le moteur, la fourche tordue, les roues voilées, etc. La rencontre a été plutôt hostile, donc en plus du choc de l’accident, du fait de devoir travailler toute la journée sans agent sanitaire ni traducteur (qui avaient ignoré mes instructions…), je devais en plus annoncer au coordonnateur de projet que nous avions un problème.

À part ça, cela fait des semaines que le moteur 75 chevaux est mort et que je réclame en vain qu’il soit remplacé. Nous ne sommes plus allés à Jikow depuis trois semaines, ce qui signifie que tous les patients VIH/TB vont avoir besoin d’une réévaluation, que les lépreux auront rechuté, les enfants souffrant de malnutrition n’auront pas reçu leur programme d’alimentation alors même qu’ils auront marché pendant des heures dans les marécages. Mon expérience me dit qu’ils ne reviendront plus. Sans oublier que les patients les plus critiques que nous voyons sont en général de Jikow, car le village se situe juste sur la frontière avec le Soudan du Sud.

A part ça, le dernier chauffeur à nous avoir été envoyé d’Addis a eu un problème avec son contrat et a été renvoyé il y a deux semaines, ce qui nous laisse désormais un seul véhicule. Comme nous n’avons pas de solution de secours, nous ne pouvons pas aller à la clinique au risque sinon de nous retrouver embourbés sans que personne ne puisse venir nous aider. Cela signifie également qu’en cas d’urgence qui nous contraigne à évacuer, il n’y aura pas de voiture disponible si nous sommes sortis pour la clinique mobile. Et comme nous n’avons pas non plus de bateau en état de marche qui nous permette d’aller plus loin qu’en ville…

À part ça, la route vers Gambella est rapidement coupée par les inondations. Vendredi dernier, elle était bloquée à deux endroits par des camions tombés dans des trous. Ce qui nous a obligés à marcher et à porter les équipements et les patients à travers les inondations, y compris une femme enceinte dilatée à 100 % et dont le bébé se présentait par la tête… et la main ! Lundi, quand nous sommes revenus, la voiture roulait littéralement sous l’eau jusqu’à hauteur du pare-choc. Quand nous nous sommes arrêtés, bloqués derrière un camion, le filtre à air était plein d’eau alors même qu’il est situé à près d’1 m de hauteur ! Le personnel à l’arrière a appelé notre chauffeur le « capitaine de bateau ». Alors que nous étions dans un 4×4, alors je vous laisse imaginer !

Bon donc nous sommes officiellement coupés du monde. Plus d’approvisionnement, plus de visites ni de sorties, mais pire encore, plus de transfert d’urgence. Ce qui signifie que nos patients d’urgence obstétrique et chirurgicale n’auront pas d’autre option que de mourir lentement sous nos yeux.

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Nénuphars

C’est déjà dimanche. Une autre longue semaine avec son lot de frustrations et d’inquiétudes.

Mercredi, le niveau de la rivière avait tellement monté que la zone dans laquelle nous amarrons le bateau en ville habituellement avait rompu ses berges et inondé la moitié de la ville. Notre seul point d’amarrage se situe désormais à environ 800 mètres de la route sur le quai principal, coincé entre les nombreux énormes cargos d’acier chargés de produits de contrebande à destination du Soudan du Sud.

La clinique d’Adura a été très fréquentée avec plus de 150 patients. Sur le chemin du retour, nous avions une patiente dans le véhicule à transférer, une vieille femme atteinte de tuberculose. Nous avons croisé des hommes qui portaient un autre patient qui semblait très mal en point. Nous nous sommes arrêtés, il était dans un état critique et nous l’avons embarqué dans la voiture pour rejoindre Mattar.

J’ai appelé le camp pour leur demander d’envoyer le bateau avec un brancard et de venir à notre rencontre sur la route. Bien entendu, il n’y avait personne quand nous sommes arrivés, nous avons laissé les patients dans le véhicule et nous avons porté jusqu’en ville les lourdes caisses de médicaments et d’équipements, en slalomant sur la route très embourbée qui menait jusqu’à la rivière. Je peux vous dire que ce n’est pas une mince affaire : déjouer la boue de Mattar sans rien porter représente déjà un défi en soi. Je me suis largement améliorée comparé au début de ma mission, mais par rapport à mon équipe aux jambes biens assurées, je suis une petite joueuse !

De la boue, de la boue et encore de la boue!

De la boue, de la boue et encore de la boue!

Notre bateau était coincé entre deux énormes cargos et la rivière était infestée de nénuphars qui glissaient lentement depuis Adura en amont, en direction du grand Baro où le courant les emporte jusqu’au Soudan. Nous avons dû littéralement tirer le bateau à la main en nous appuyant sur les cargos pour sortir. J’ai renvoyé l’équipe avec le matériel en leur demandant de le déposer puis de revenir avec un brancard pour les patients. Je suis retournée voir les patients et j’ai attendu. Une demi-heure plus tard, le logisticien est arrivé avec le brancard, mais il m’a annoncé que le moteur faisait des siennes et qu’il ne pouvait pas s’approcher dans la ville alors il devait repartir seul et l’autre bateau viendrait nous chercher. Avec quelques autochtones et des aidants, nous avons porté les patients le long de la route jusque sous l’ombre d’un arbre. Une autre heure s’est écoulée sans voir personne. J’ai appelé le campement, où on m’a confirmé qu’ils étaient partis depuis longtemps.

Les rives de la rivière étaient encombrées par des cargos en cours de chargement. La rivière était si emplie de nénuphars qu’elle ressemblait à un large champ vert irisé sur lequel vous auriez pu marcher. Après avoir arpenté la berge en long, en large et en travers, j’ai aperçu notre bateau qui se frayait doucement un chemin à travers la jungle de végétation. Il n’y avait nulle part où amarrer et après avoir tenté en vain avec un gars de l’armée de pousser les cargos pour dégager suffisamment d’espace, notre pilote a finalement accosté tout au bout du quai à l’arrière des cargos.

Nous avons transporté le patient sur le brancard, la vieille femme, ses affaires et d’autres petits trucs à travers l’agitation des quais, nous avons escaladé un cargo déjà chargé, marché à travers les équipements entassés sous une bâche, grimpé sur un autre cargo et nous avons avancé tant bien que mal jusqu’à la poupe où les propriétaires et les ouvriers nous ont aidés à soulever et faire passer à la fois le brancard, la vieille femme et les équipements jusqu’à notre bateau. J’ai alors compris pourquoi cela leur avait demandé tant de temps de revenir nous chercher. La rivière était littéralement infestée de nénuphars et de touffes d’herbes à perte de vue. Nous avons dû nous frayer un chemin en écartant les nénuphars avec un bâton. Il a fallu environ une heure et demie pour parcourir le kilomètre qui nous séparait du camp. Cette rivière est décidément une source inépuisable de rebondissements.

Après être rentrée et avoir conduit les patients au centre sanitaire, j’ai fait ma paperasserie informatique, déballé les caisses métalliques et remballé les caisses plastique en prévision de la clinique mobile de Jikow pour le mardi. Puis je suis allée me coucher avec un début d’angine, le nez qui coulait et un mal d’oreille qui me suivait depuis le lundi. Environ une demi-heure plus tard, notre coordonnateur de programme m’a appelée pour m’annoncer une mauvaise nouvelle : notre second bateau et son moteur 40 chevaux étaient en panne. Kaput ! Finito ! Complètement hors d’usage. Ce qui signifiait pas de Jikow, pas de Nasir, pas de trajet en bateau sinon entre le camp et la ville.

Je n’étais pas trop stressée à l’idée de ne pas passer six à huit heures dans le bateau alors que j’étais déjà au trente-sixième dessous. En revanche, j’étais inquiète pour les gamins du programme de nutrition qui n’auraient pas leurs aliments thérapeutiques et pour les patients atteints de la lèpre, de la tuberculose ou du VIH qui ne pourraient pas avoir leur traitement, ce qui signifiait un nouvel examen et une prise de sang à Gambella avant de pouvoir reprendre le traitement. Un vrai cauchemar car tout ce qui implique des déplacements demande des semaines de frustration à organiser, particulièrement pour les patients non urgents. Nombre d’entre eux, comme notre lépreux, vont certainement rechuter avant de pouvoir recommencer un traitement.

L’atmosphère du camp a évolué avec la réduction des effectifs et elle est désormais un peu plus détendue. Les insectes sont monstrueux et infestent notre quotidien depuis des semaines. Si vous faites un café, un pince-oreille sort à la fois de la cafetière et du sucrier. De petits insectes semblables à des poux de la taille du pouce nous ont envahi en force et grouillent, mordent et s’infiltrent en permanence dans des endroits que je préfère ne pas décrire ici ! Dès que vous passez une porte, de petits insectes semblables à des tiques vous arrivent au visage, vous entrent dans le nez ou tout autre orifice par lequel ils peuvent entrer. L’astuce consiste à fermer les yeux et expirer dès que vous entrez ou que sortez d’une pièce. Les punaises, petits insectes noirs qui vous croquent et vous mordent tout en dégageant une odeur semblable à celle de la viande avariée infestent nos cheveux (Matthieu a bien de la chance !) ou nous rampent dessus. Quand vous les chassez de la main ou que vous les touchez, ils dissipent leur odeur nauséabonde avec dix fois plus d’intensité. Qui plus est, ils ont le même goût que ce qu’ils sentent ! Hier soir, alors que j’étais en train de préparer le dîner, ils étaient si nombreux dans la cuisine que Petra est restée derrière moi à fouetter l’air avec un torchon en essayant de créer suffisamment d’air pour les tenir éloignés de la casserole.

Qui dit insecte dit aussi hirondelles. Une horde d’acrobates frénétiques qui voltigent dans l’air par à-coups spasmodiques et imprévisibles. Je pense qu’elles chassent les insectes mais à dire vrai je ne vois pas grand chose. Quoi qu’il en soit, ça fait un sacré spectacle.

Avec la montée des eaux, les énormes perches du Nil de 20 à 100 kilos sont arrivées, sans oublier les poissons tigres de 20-30 kg aux dents si acérées qu’ils pourraient vous arracher un doigt d’un seul coup, et probablement un bras en vous mordant et en secouant un peu !

Hier, j’étais assise sur le bateau le long du quai à savourer une petite pause tout en fumant une cigarette et en apaisant ma gorge irritée avec du coca froid, à taquiner le goujon. J’ai eu une touche immédiatement mais j’ai perdu ma ligne à cause du poids, j’ai attrapé un petit poisson (40 cm) puis j’ai de nouveau perdu ma ligne. D’habitude j’arrive à ramener les poissons jusqu’au bateau, mais d’un mouvement brusque, ils peuvent casse ma ligne, capable de supporter seulement 7 kilos. Dommage, mais au moins je vois ce que je rate. Quoiqu’il en soit, j’en ai attrapé quelques petits mais sans ligne digne de ce nom ni moulinet je ne ramènerai aucun de ces monstres jusqu’à terre. Vous m’imaginez vraiment capturer un poisson aussi gros que moi ! Je crois que je vais essayer de mimer une petite description aujourd’hui, histoire de récupérer du matériel. Quoi qu’il en soit, notre freezer est plein des meilleurs poissons que j’ai jamais mangés. Oublié le régime pâtes et sauce tomate, désormais c’est poisson frit, poisson cuisiné, soupe de poisson, potée de poisson et, même, grâce à notre nouvel approvisionnement de soupe, bouillabaisse !

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Gastronomie locale

J’ai appris quelques nouvelles choses. D’abord, j’ai été invitée à un déjeuner traditionnel Nuer par un formateur santé de Pul-Deng. Comme nous étions vraiment très occupés et que nous n’avions vu que la moitié des patients, je leur ai annoncé que nous devions faire vite car les patients attendaient. Tout le monde était assis en tailleur par terre dans la hutte, une large marmite de porridge de maïs revenu dans du beurre de chèvre était posée au milieu de la pièce et une chaise sculptée dans un seul morceau de bois m’était réservée sur le côté en tant qu’invitée d’honneur ! Ils m’ont tendu une grande cuillère en argent en forme de pelle et m’ont invitée à commencer.

Une femme préparant un repas traditionnel

Une femme préparant un repas traditionnel

Chaque épi de maïs est cueilli à la main puis séché sur une nasse au soleil pendant une semaine avant d’être concassé dans un grand mortier et pilonné à l’aide d’un grand bâton de 2,5 m. La préparation est alors mise à bouillir dans de l’eau en provenance directe de la mare d’eau stagnante jusqu’à ce qu’elle ramollisse puis elle est mélangée à du beurre fait à la main à partir de lait de chèvre. Pour être tout à fait franche, ça avait le goût de colle séchée mélangée à de l’huile de moteur et j’ai eu la plus grande peine du monde à l’avaler sans haut-le-cœur et en conservant sur le visage une expression de gourmandise.

L’assistance attendait le souffle coupé ma réaction de « plaisir » avant de se servir à son tour dans la marmite, en riant, en souriant et en bavardant gaiement. J’ai fait en sorte que ma cuillère dure au moins aussi longtemps que dix des leurs puis nous sommes passés au plat suivant, de la citrouille écrasée mélangée à la même bouillie de maïs broyé. C’était bien meilleur car je pouvais sentir le goût de la citrouille, qui m’a aidée à faire passer le résidu graisseux. Tout en me posant des questions sur mon fils et ma famille, les autres convives ont eux aussi partagé un peu de leur intimité : combien de femmes et de concubines ils ont chacun, par exemple, lesquelles ils préfèrent et pourquoi !

« Bon, je crois qu’il faut vraiment que je retourne voir les patients », ai-je dit.

« Attends, tu n’as pas encore eu de lait ! »

Préparation du repas traditionnel

Préparation du repas traditionnel

Là-dessus, ils ont versé environ un litre de lait caillé en gros morceaux sur les restes du premier plat, mélangé le tout brièvement puis de nouveau ils ont attendu que je goûte leur si délicieux présent. Bon certes il ne fait plus tout à fait aussi chaud que lors de mon arrivée, mais il fait quand même dans les 30° bien tassés. À l’intérieur d’une hutte, soit au cœur d’une véritable jungle de plantes rampantes et de palmes, cernée de marécages étouffants infestés de moustiques, la température s’élevait sans doute aux environs de 45° et l’atmosphère était très humide, sans oublier les quatre grands costauds de plus d’1,80 assis dans une hutte de 3 mètres sur 3, à moitié remplie de sacs plastique chargés d’affaires. Qu’à cela ne tienne. Je me suis armée de tout mon courage, j’ai regardé chacun d’entre eux dans les yeux et j’ai englouti ma cuillère d’argent « spéciale » presque aussi grande qu’une petite pelle avec un grand sourire pour marquer que j’avais bien conscience de l’honneur qu’ils me faisaient. Avant même que je ne porte la cuillère à mes lèvres, j’ai pu sentir l’odeur de la mixture, l’équivalent d’une personne qui ne se serait pas lavée depuis belle lurette, et de ses fringues pas lavées, trempées de sueurs, dans lesquelles elle aurait vécu, dormi et fait ses besoins, petits et gros, depuis au moins deux semaines.

J’ai expiré en entrant la cuillère dans ma bouche pour ne pas sentir, j’en ai pris une bouchée et j’ai avalé. Ils étaient aux anges :

« C’est bon, hein ? Tu aimes ? Plat traditionnel Nuer ! »

« C’est délicieux, merci beaucoup ! »

J’ai cru que j’allais être malade sur le chemin du retour et que je ne réussirais même pas à aller au bout de mes consultations mais ils étaient tellement fiers et heureux que je partage ce repas avec eux. Ils m’ont annoncé qu’ils allaient apporter les restes pour les autres membres de l’équipe qui ne pourraient jamais entrer dans une hutte Nuer car ils étaient « habbasha », le terme local qui désigne les Éthiopiens venus des hautes terres d’Addis Abeba. Car si jamais « l’un d’entre eux » venait à entrer dans leur hutte, une vache de leur troupeau mourrait, ce qui est un sacrilège.

« Vraiment ? », ai-je demandé.

« Oui, oui, absolument. »

C’est à la fois fascinant et triste car je constate véritablement le fossé qui sépare nos deux cultures, entre les clans et les sous-clans. Des guerres sont menées et des gens tués pour ce que je considère comme des broutilles. Vous pouvez prendre la femme ou la fille d’un autre homme et devoir une compensation définie par le prêtre à la peau de léopard, sans trop de gêne ni honte, mais faites ou dites la moindre chose à l’encontre des vaches d’un homme et il pourrait vous en coûter la vie !

Autre aspect intéressant, vous ne pouvez pas être tué dans votre hutte. C’est la règle, la Loi ! Si les hommes vous chassent avec un pistolet et que vous entrez dans votre hutte, ils ne peuvent vous tirer dessus que lorsque vous en ressortez. Même l’armée n’a pas le droit d’entrer pour vous capturer, alors que la hutte est faite de boue et de bouse de vache, et que vous pouvez la faire valdinguer d’un simple coup de pied. C’est la règle, quel que soit le clan !

Autre chose apprise : Nyaliep, un nom répandu chez les filles, signifie « le père est allé au Soudan et l’enfant est né avant qu’il en revienne ».

« Sans blague ? Tout cela en un seul mot ? Ce nom signifie clairement qu’il est parti au Soudan, je veux dire, ça ne signifie pas simplement qu’il est parti ailleurs ? » « Non, cela signifie précisément « le père est allé au Soudan et l’enfant est né avant qu’il en revienne ».

Incroyable !

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Maudits moustiques

C’est déjà dimanche ! D’un côté, j’ai du mal à croire que le temps passe si vite ; de l’autre, j’ai l’impression que ça fait trois ans que je suis ici !

Les percussionnistes de l’aube font leur raffut habituel depuis 6 heures du matin, bye-bye ma seule possibilité de grasse matinée de la semaine. Depuis le début de la saison des pluies, les impalas, les cobes de Buffon ou les phacochères sont plus visibles et par conséquent plus facilement chassés. Ce qui signifie non seulement plus de viande mais aussi plus de peaux et donc PLUS DE PERCUSSIONS ! Le martèlement incessant du cuir tendu sur le bois creusé ou sur des bidons découpés est devenu presque aussi familier que le bruit des insectes. Entre les sessions de hurlements nocturnes des chiens enragés, les hordes de grenouilles, la symphonie hystérique des insectes et les grognements basse fréquence d’un énorme animal non identifié capable d’escalader notre barrière pourtant haute de près de deux mètres, mon sommeil se limite à une portion congrue qui court de 4 à 6 heures du matin.

Les membres de l’équipe sont tout à leurs petites affaires du dimanche : se faire tresser les cheveux, dormir, jouer de la guitare et chanter, travailler sur l’ordinateur… La semaine a été plutôt bonne en ce qui concerne la clinique. Le mois précédent, nous avons enregistré un pic de fréquentation avec 2 337 patients et ce mois-ci nous avons explosé le record avec 2 538 consultations !

Je dois toutefois admettre que la semaine n’a pas si bien commencé : lundi, une jeune fille enceinte de 17 ans a été transférée à l’aube vers Nasir, les jambes de son bébé mort pendant entre ses propres cuisses. L’équipe en a été relativement ébranlée, surtout qu’il s’agissait du premier de deux jumeaux. Une heure après son départ, nous avons reçu un appel pour nous informer que le bateau était tombé en panne et que nous devions en envoyer un autre pour leur porter secours. Ils ont finalement réussi à le remettre en route et sont arrivés à Nasir à temps pour sauver à la fois la mère et le second bébé. Un vrai miracle que nous n’avions osé espérer. La vue du bébé pendant entre les jambes de sa mère a profondément choqué plusieurs membres de l’équipe mais l’annonce de la naissance du second nous a fait du bien à tous.

Jeudi, nous avons pris les deux bateaux pour rejoindre Jikow. À la clinique, quatre patients avaient été mordus par des chiens enragés, trois par des serpents, un enfant de deux ans avait environ quatre litres de fluide en trop dans son abdomen et deux autres patients avaient été blessés par balle. À la fin, nous avons embarqué tous les patients dans un bateau mais malheureusement le nôtre ne voulait pas démarrer. Nous avons fini par laisser les patients mordus par des chiens qui avaient pourtant besoin de commencer leur traitement et nous sommes rentrés au camp avec un bateau chargé à bloc tandis que l’autre est tombé en panne pas moins de six fois sur le chemin du retour. Je pense qu’il y a un problème avec le carburant car nous avons reçu un nouveau mélange lundi dernier et nous avons bouché deux moteurs depuis.

Le vendredi, j’ai pu retourner à Jikow récupérer les autres patients mais désormais nous ne pouvons aller plus loin qu’en ville car il ne nous reste plus qu’un seul moteur. Ce qui signifie plus de transferts vers Nasir ni de clinique mobile. L’équipe médicale a donc une grosse pression sur les épaules car nous avons perdu notre ligne vitale. En une semaine, nous avons organisé trois déplacements en voiture vers Gambella et les moteurs cassés sont toujours dans la cabane.

La rivière est arrivée quasi tout en haut des berges et se charge d’une odeur de chiens morts et d’excréments dès qu’un bateau agite ses flots. Le grand Baro est toujours boueux mais s’écoule rapidement depuis le Nil bleu. Il a rompu ses berges en de nombreux endroits et a créé des estuaires et des percées qui nous permettent de prendre des raccourcis à travers des villages désertés depuis plusieurs mois. Les tisserins ont construit des milliers de nids suspendus en équilibre sur des roseaux ou des branches, et qui se balancent frénétiquement dans notre sillage. C’est une vue absolument incroyable, leurs corps jaunes et noirs jonchent les berges tout au long de la rivière. Désormais, la plupart des habitants ont retiré le toit de leur hutte et sont remontés vers des terrains plus élevés. C’est hallucinant de longer en bateau des villages complètement inondés. Les moustiques se montrent voraces en permanence, ils mordent à travers les vêtements, se jouent complètement des couches de répulsif inefficace et transforment les rives du fleuve en zone inhabitable infestée par le paludisme. Les enfants de moins de cinq ans testés pour la maladie affichent un résultat positif dans 64 % des cas, et le paludisme cérébral est un assassin redoutable.

Quoiqu’il en soit, un truc drôle s’est produit cette semaine. Un vieux gars m’a attendue pendant la consultation. Quand j’ai eu fini avec le patient, je lui ai demandé : « que puis-je faire pour vous ? ». Il m’a demandé une moustiquaire, comme d’ailleurs au moins cinq patients par jour. Ma réponse habituelle est « oh, vous êtes enceinte ? ». Il a ri puis il m’a expliqué à quel point les moustiques sont redoutables là où il vit. J’ai compati mais je lui ai expliqué que nos moustiquaires sont réservées aux patientes enceintes lors de leur première visite. Il a insisté en m’expliquant qu’il allait certainement contracter le paludisme tellement les moustiques par chez lui sont gros et très vicieux. Je me suis excusée et je lui ai répondu que je ne pouvais même pas en donner à mes équipiers mais qu’il pouvait en acheter une en ville pour 25 birr ou demander aux pouvoirs publics locaux ou au HCR qui en distribuent.

Il m’a rétorqué qu’il n’avait pas d’argent et qu’il était trop vieux pour marcher jusqu’en ville. J’ai continué de travailler et quelque 10 minutes plus tard, il est revenu me voir et là encore a attendu que je finisse avec mon patient. « Oui », ai-je demandé, cette fois exaspérée, fatiguée par la chaleur et par les excréments de chenilles vert fluo qui n’arrêtaient pas de me tomber dessus depuis l’arbre sous lequel je me trouvais. Dans sa hutte, les moustiques étaient si gros et si féroces qu’ils venaient la nuit et lui volaient ses dents, m’a-t-il affirmé. Là-dessus, il m’a souri de toutes les dents qui lui restaient : il en manquait six en haut et quatre en bas. Je lui ai répondu que c’était la meilleure histoire que j’aie jamais entendu pour récupérer une moustiquaire et pourtant j’en ai entendues ! J’ai pris une photo de lui sans ses dents et il a eu l’air satisfait. Je ne peux pas m’empêcher de sourire en y repensant.

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Bébés sans frontières

La semaine dernière, je suis revenue d’Andura à 13h30, ce qui est vraiment très tôt. Juste quand j’arrivais, une urgence obstétrique partait pour l’hôpital MSF de Nasir, au Soudan du Sud. J’ai demandé si je pouvais les accompagner et, en quinze minutes nous étions dans le bateau.

La jeune mère avait 17 ans et c’était son premier accouchement. Au bout d’une heure d’un trajet d’environ deux heures et demie, elle s’est tordue de douleur et a commencé à s’agiter, elle faisait bouger le bateau en cherchant une position confortable. C’est devenu très difficile car la perfusion suspendue au plafond s’emmêlait et il n’y avait rien d’autre à faire que de la rassurer et de la réconforter. Notre sage-femme devenait nerveuse car nous avions perdu les quatre derniers bébés qu’elle avait transférés. Quand nous sommes enfin arrivés à Nasir, nous l’avons emmenée directement en salle d’opération et moins de dix minutes plus tard elle était sur le bloc. Comme il était tard, nous sommes rentrés directement pour arriver avant la nuit, même si j’aurais aimé faire un tour des équipements et rencontrer le personnel. C’est un hôpital, ils ont donc accès à bien plus que nous et ont souvent sauvé la vie de nos patients transférés d’urgence… La plupart d’entre eux n’auraient pas survécu aux quatre heures et demie de route nécessaires pour rejoindre l’hôpital de Gambella, qui ne dispose de toute façon que de ressources et de capacités limitées.

Nous sommes donc arrivés juste avant la nuit pour apprendre que la patiente avait accouché de jumeaux, un garçon et une fille, et que tous les trois se portaient bien. Notre sage-femme n’en revenait pas, elle était persuadée que le bébé ne survivrait pas. Quoi qu’il en soit, ils sont revenus hier à Mattar, très heureux, en pleine santé et pas peu fiers de tout le bazar que nous faisions à leur sujet. J’ai pris des photos d’eux dans leurs petits t-shirts « Bébés sans frontières ». Ils sont top ! Il nous en faut absolument !

J’ai imprimé les photos aujourd’hui, en noir et blanc sur l’imprimante et, quand je leur ai données, le grand-père a dit. « Aye aye aye, Nyabouy et Matthieu ». Ils leur ont donné mon nom et celui du médecin. Nyabouy est le nom qu’ils utilisent pour m’appeler à la clinique en Nuer. C’était un si joli moment, le plus beau qui m’est arrivé cette semaine.

Kate et les jumeaux

Kate et les jumeaux

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Retour à la réalité

C’est déjà dimanche. Je suis arrivée à Gambella peu après 13h et j’ai été accueillie par un chauffeur bouleversé. La route était si mauvaise qu’il avait cassé un bout du châssis de la camionnette quasi neuve dont il était responsable. Le pauvre. Je l’ai rassuré en lui disant que je dirai à notre logisticien de ne pas renvoyer cette voiture à l’aéroport. À mi chemin de Gambella, la route était bloquée par un embourbement massif de 15 véhicules de l’ONU, du HCR, etc. Un énorme camion était embourbé lui aussi et un bus avait dérapé dans les broussailles. Bienvenue chez toi, Kate ! De quoi compléter ma collection de photos d’embourbements !

L’équipe avait changé avec l’arrivée de notre nouvelle coordonnatrice allemande. Elle est très expérimentée et peut transformer la terre en or, espérons donc qu’une vague de changement est dans les tuyaux ! Le personnel a été informé que nous clôturerions le projet en juillet 2013 et leur réaction a été de dépasser les limites et d’adopter une attitude désinvolte, ce qui n’a pas grande conséquence vis-à-vis de nous mais est absolument inadmissible vis-à-vis des patients. Il y a donc eu quelques démissions et les tensions entre nous se sont accrues.

La météo a été incroyablement chaude, pas aussi horrible que lorsqu’il fait 40 degrés, mais pas loin avec une très forte humidité, des pluies torrentielles, de la boue glissante et gluante et des nuées d’insectes si voraces que vous ne pouvez pas finir une bouchée, parler ni même respirer sans en avaler un. Les veillées après le dîner durent une heure tout au plus avant que chacun rejoigne le sanctuaire de la moustiquaire dans sa chambre ou sa hutte. Croyez-moi ou pas, mais les insectes volent droit vers vous et vous heurtent avec force, et certains d’entre eux mordent ou sucent votre sang. J’ai de la chance, pour l’instant, je ne réagis pas trop mais certains d’entre nous sont couverts de piqûres, peinturlurés de la tête au pied de calamine. Les moustiques sont si vicieux qu’ils mordent même à travers un jean, et les serpents sont également de sortie – plusieurs ont été tués dans le camp. On observe en moyenne cinq morsures de serpent par semaine !

Nous venons juste de tenter de sauver un gosse, une très belle petite fille de deux ans atteinte de paludisme. Impossible de lui injecter une perfusion, elle a eu deux interosseuses (injections dans l’os) et avait besoin en urgence d’une transfusion car son taux d’hémoglobine était à 3,5. La mère a refusé de donner son sang ; le père était compatible mais lorsqu’on lui a dit qu’il serait peut-être fatigué pendant 24 heures tout au plus, il a changé d’avis et a refusé.

Franchement, il faut vraiment venir sur le terrain pour comprendre ce qui se passe ici, et l’ampleur de tout ce qui manque ! Parfois, nous avons vraiment besoin de nous accrocher à autre chose, d’espérer et d’anticiper un événement très éloigné de la réalité de notre quotidien.

La clinique mobile atteint des records de fréquentation avec 2 337 patients vus le mois dernier, une tendance à la hausse pour ce mois-ci. Les principales causes de décès sont le paludisme et les infections de poitrine.

Nous avons perdu un certain nombre de gamins cette semaine à cause du paludisme et de la malnutrition. Nous avons eu deux cas mortels de rage, quelque chose de nouveau pour moi, que je n’avais jamais observé en vrai auparavant. C’est une manière assez horrible de mourir, particulièrement pour la famille. Le patient donne des coups et se tord de douleur, bave et convulse, englouti par la souffrance. Je ne pensais pas que cela pouvait couver si longtemps avant de se déclarer. L’un des deux enfants avait été mordu six semaines auparavant et l’autre deux mois plus tôt, mais apparemment la maladie peur rester un an sans présenter aucun signe ni symptôme, mais une fois qu’elle évolue, il n’y a pas moyen de la soigner ni de l’enrayer. Comme nous avons un stock de vaccins très limité, nous devons être certains du diagnostic avant de commencer le traitement, une tâche pas facile avec une population vraiment peu conciliante.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui le village abat les chiens. Il a été demandé à la population de Mattar de repousser tous les chiens et de garder les enfants à l’intérieur. Ils les rassemblent dans les coins et leur jettent de la viande empoisonnée. Je me demande combien cette petite opération va entraîner de morsures. J’espère également que nous serons en mesure de trouver quel poison ils utilisent exactement car nous pourrions avoir à ausculter des gens empoissonnés plus tard dans la journée.

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Toute petite planète

Mon hôtel est somptueux. Il est perché au sommet du cratère qui abrite le lac Bishoftu. Non seulement il est très luxueux, mais comme ils n’avaient plus de chambre simple, ils m’ont mise dans une suite au dernier étage ! La vue est fantastique, l’eau chaude et la baignoire sont un cadeau du ciel et le lit, un nuage de douceur XXL. J’ai passé ma meilleure nuit depuis des mois et je me suis même octroyée plusieurs siestes. Le restaurant est plutôt pas mal même s’il n’y a pas beaucoup de choix. La ville est pavée grâce à un financier allemand et elle s’étend au milieu de cinq lacs volcaniques.

Niveau shopping et restaurants, il n’y a pas grand chose à faire mais je suis allée au Kiriftu Resort and Spa hier, j’ai pris un déjeuner délicieux avec vue sur le lac Kiriftu, dans un hôtel très rustique et hallucinant, avec des tables et des chaises en bois sculptées à la main, qui font penser aux Vikings, des bâtisses en énormes pierres bleues avec de magnifiques plafonds de bambou tissé qui s’étendent sur une portée de 20-30 mètres. Je me suis offert un fantastique massage suédois, j’ai rencontré une autre touriste avec qui j’ai fait vaguement connaissance, je n’ai pas retenu son nom mais elle m’a dit qu’elle travaillait au Tchad pour l’UNICEF. C’était chouette de parler à une autre anglophone. Après mon massage, je lui ai laissé un message pour savoir si elle voulait qu’on se retrouve en ville pour se balader ou déjeuner. Je l’ai également rassurée sur le fait que je n’étais pas une psychopathe mais comme je me suis moi-même fait peur en me voyant dans le miroir, je ne suis pas très surprise qu’elle n’ait pas appelée. Quoi qu’il en soit, je suis rentrée puis j’ai pris un long bain, j’ai inondé la salle de bain et j’ai commandé un burger à déguster dans ma chambre.

Je suis allée me balader en ville, j’ai pris un délicieux café latte et une part de vrai gâteau à l’hôtel international Tommy’s puis je me suis promenée le long des ruelles pavées. Je suis tombée sur un magasin qui proposait des vêtements traditionnels et j’ai acheté quelques étoles. J’étais dans une boutique quand un homme a fait irruption ; il était manifestement à côté de ses pompes et sous l’emprise des amphétamines locales, le Khat. Je l’ai ignoré et un autre gars est entré et l’a éjecté. 500 mètres plus loin, j’ai eu le sentiment qu’il y avait quelqu’un derrière moi : le même gars qui bavait entre les rares dents noires qui lui restaient. « Argent, donne l’argent », disait-il en tendant la main. Je lui ai demandé de partir et j’ai traversé la rue. Peu de temps après, j’ai senti une secousse et je me suis retournée : le gars grimaçait largement en agrippant mon sac à dos. Sans réfléchir une seule seconde, je lui ai flanqué une beigne, je lui ai hurlé de ficher le camp et de me laisser tranquille. Il est tombé sur le derrière et tenant sa mâchoire pendant que je traçais mon chemin jusqu’à l’hôtel. Quand je me suis retournée pour jeter un œil, plusieurs personnes étaient venues à sa rescousse et l’aidaient à se relever. Personne n’est venu me demander comment j’allais ! Me voici de retour à l’hôtel, et je ne serais pas étonnée que la police frappe bientôt à ma porte pour m’arrêter !

J’ai fini par dire au revoir à Debre Zeyit, cette ville montagneuse aux rues et aux ruelles pavées, cernée de lacs volcaniques, où la brume émerge de la terre chaude et rencontre la fraîcheur du ciel dans des vapeurs qui englobent la ville comme un voile de ouate. Une ville où les jeunes filles habillées en vêtements bling-bling à l’occidentale courent à côté de leurs mères pour garder la forme. Où les jeunes gens traînent en bandes, les plus vieux jouant au ping pong sur le trottoir, les plus jeunes faisant claquer des fouets faits de longues herbes recouvertes de métal. Un endroit de bains chauds, de lits moelleux, de massages suédois, de mets raffinés, d’électricité quasi permanente et d’internet à peine spasmodique. Un endroit où les femmes s’affairent à leurs tâches quotidiennes du lever au coucher du soleil, et où les hommes mâchent du Khat tels des boucs partis pique-niquer.

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La longue route des vacances

On est mercredi et je pars en vacances. Youpi ! J’étais encore en train de faire mes bagages à 23h30 la veille du départ dans l’obscurité et l’humidité de ma hutte car j’avais encore tellement de choses à organiser avant de partir. La clinique n’était pas aussi chargée que je l’avais prévu alors j’ai appelé la base pour leur dire de venir quand ils seraient prêts car je pouvais partir plus tôt. Alors que j’étais assise dans la voiture à parler au téléphone, quelqu’un a volé mes chaussures qui étaient posées par terre. Nom d’un chien, je les avais enlevées parce que le chauffeur venait juste de nettoyer la voiture et qu’elles étaient pleines de boue. Bientôt ils me voleront mes plombages si j’ai le malheur de dormir la bouche ouverte.

Le chef Kebele était furieux et a confisqué le ballon et les cordes à sauter des gamins ; il leur a ordonné de retrouver mes chaussures. Les pauvres, ils n’y étaient sans doute pour rien, c’était sûrement un étranger qui les avait dérobées. Quoi qu’il en soit, j’ai acheté des nouvelles tongs et nous sommes enfin partis pour Gambella et mes vacances tant attendues.

Non loin de Ninenyang, nous nous sommes arrêtés au check point pour que les soldats puissent vérifier qui nous avions dans le véhicule ainsi que l’objectif de notre voyage. Une vieille femme a accouru vers moi et j’ai reconnu la grand-mère du bébé dont la mère était décédée. La petite fille, tellement malnutrie qu’elle en était transparente et qui ne pesait que 1,8 kg à l’âge de trois mois, était maintenant absolument ravissante ! La grand-mère a fièrement posé le bébé sur la route et l’a désemmaillotée pour que je puisse la voir. C’était un bébé tout neuf ! Tout chaud, tout souriant. C’était tellement formidable, ça m’a emplie de bonheur pour la journée. Dans un lieu où la mort surgit si librement, cette petite était un véritable miracle. J’ai félicité sa grand-mère et les ai laissées sur le bord de la route, tandis que nous avions toutes les deux le sourire jusqu’aux oreilles.

Peu de temps après, nous sommes tombés sur un troupeau d’antilopes aux oreilles blanches. Nous avons roulé tout doucement derrière elles car elles couraient tranquillement au milieu de la route et dans les broussailles sur le bas-côté. Un deuxième troupeau a rejoint le premier, et puis un autre et encore un autre, et finalement nous roulions derrière des milliers d’entre elles. Au bout d’une heure de ce spectacle fantastique, j’ai exprimé mon inquiétude : arriverions-nous réellement à rejoindre Gambella ? L’un des hommes à l’arrière a dit : « elles ne savent pas ce qu’est une voiture. Elles pensent que c’est une grosse vache. Peut-être que quelqu’un devrait sortir : elles ont peur des hommes, les hommes les chassent, alors après elles partiront dans les broussailles. » Comme nous avions une femme enceinte prête à accoucher qui avait perdu les eaux, ainsi que trois autres patients et leurs aidants entassés à l’arrière, nous avons arrêté le véhicule et j’ai marché sur la route pour faite peur au troupeau d’antilopes. Elles m’ont regardée mais se sont contentées de continuer leur course sur la route. Au bout de 500 mètres à crier et à faire des grands gestes, j’ai abandonné et je suis remontée dans la voiture en disant, « non ça ne marche pas, ils pensent juste que je suis une petite vache blanche ». Le même gars a remarqué, « mais oui vous êtes blanche, c’est pour ça, elles ne savent pas qui vous êtes alors elles n’ont pas peur de vous. » Quoi qu’il en soit, nous avons suivi le troupeau jusqu’à ce qu’il quitte enfin la route et nous laisse rejoindre Gambella.

Troupeaux d'antilopes sur la route des vacances de Kate

Troupeaux d'antilopes sur la route des vacances de Kate

Nous sommes arrivés à 19h30 et nous sommes rapidement allés à l’hôtel Baro pour savourer une bière locale St. George. Le serveur nous a présenté des menus flambant neufs avec des photos des plats.

- « Incroyable, vous avez des club sandwichs ?
- Oui madame.
- Génial. Et ils ressemblent à ça ?
- Non, pas du tout comme la photo. »
Ben tiens.
- « Qu’est-ce que vous avez ce soir ? lui ai-je demandé en salivant d’avance.
- Nous avons tout.
- Pardon ? Tout ? Tout ce qu’il y a sur le menu ?
- Oui, tout. »

Génial, je meurs de faim (je n’avais pas mangé depuis la veille car j’avais entrepris ce long voyage juste après la clinique, et à Gambella, il n’y avait bien entendu rien dans le frigo, comme d’habitude.)

- « Bon dans ce cas je vais prendre le hamburger.
- Non, pas de hamburger.
- Mais vous m’avez dit que vous aviez tout !
- Pas de burger.
- Vous avez du poulet ?
- Non. »
J’ai commencé à rire.
- « Vous avez du steak ?
- Oui.
- Et des frites ?
- Non pas de frites.
- Bon, c’est pas grave, je vais prendre le steak. »

À dire vrai, je n’en pouvais plus des pâtes à la sauce tomate. Au bout d’une heure et demie à entendre mon estomac gargouiller, pas même rafraîchie par la bière, mon plat est enfin arrivé. Croyez-moi si vous voulez, mais il y avait une tranche de steak, du chou, de la tomate et du pain ! Finalement j’ai réussi à me composer un mini burger. Pas si mal lotie, la Kate.

Le lendemain matin, j’ai subi une fouille de sécurité plus que poussée à l’aéroport, le vol s’est déroulé tout en douceur, sans angoisse aucune et je suis arrivée à Addis en temps et en heure. La voiture m’attendait et nous sommes allés directement au bureau pour transférer les données médicales et les informations avant d’entamer notre programme douche-pizza-jeux olympiques.

Je venais à peine de briefer notre coordonnateur médical, qui n’avait pas validé la clinique de Pul-deng et n’avait aucune idée que j’y travaillais, quand le coordonnateur logistique est arrivé et m’a dit à voix basse :

- « Le président vient de mourir alors nous allons vous emmener dans la résidence où vous serez confinée avec un kit d’urgence.
- Ah, ah, très drôle comme blague, j’ai dit.
- Non ce n’est pas une blague du tout et il pourrait y avoir de réels problèmes. Nous organisons en ce moment même les kits d’urgence.
- Vous plaisantez, j’ai réservé mon hébergement, ai-je répondu avec un sourire bête, pensant qu’ils savaient tout le mal que j’avais eu à prendre mes vacances.
- Je suis désolé, nous faisons les kits, vous partez très bientôt. »

Quelle poisse ! On m’a emmenée dans le bâtiment pour y attendre des nouvelles. J’étais seule dans la maison alors j’ai savouré ma première douche chaude depuis trois mois, je me suis fait une bouillotte car il faisait très froid et je suis allée me coucher SANS moustiquaire, dans un vrai lit à l’horizontale, dans une vraie chambre avec des fenêtres et une porte qui fermaient ! Je me suis endormie comme un bébé mais je me suis réveillée à 3h du matin, complètement gelée. Je suis allée dans la chambre d’à côté pour y piquer deux couvertures et je me suis rendormie jusqu’à 8h.

Plus tard dans la journée, j’ai enfin eu l’autorisation de sortir et j’ai réservé un chauffeur pour le lendemain matin, car on m’avait interdit d’emprunter le mini bus pourtant bien moins cher. J’ai dîné agréablement au club italien avec deux collègues italiens puis j’ai dormi jusqu’à 7 heures du matin en rêvant de mes vacances tant attendues !

Debre Zeyit, prépare-toi j’arrive !

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