Une journée dans la vie d’un expat MSF

November 8th, 2009 by denisr

Peut-être serait-il temps pour vous de visualiser le quotidien d’un expat MSF, maintenant que c’est rendu pour moi presqu’une routine!

6 :15 Lever, douche 6 :30 Tai-Chi ( c’est sacré!)

Commençons par ce qui nous fait office d’enclos…euh pardon, de base. Je vous en ai déjà glissé un mot dans un précédent envoi, mais soyons un peu plus précis, si vous le voulez bien. Et suivez le guide! La base est un vaste rectangle de 50 m. X 100 m. environ. La porte d’entrée, située à l’une des petites extrémités de ce rectangle ouvre sur la cour principale de la base, bordée de différents édifices, faisant office d’entrepôt, de bureaux, de salle de radio opérateur; il y a aussi quelles vastes tentes de matériel logistique; toute cette partie « travail » occupe à peu près les 3/5 de ce vaste enclos.Le reste est occupé par les espaces de vie de l’équipe d’expats. On y retrouve le coin des « tukuls »,i.e. 8 petites chambres individuelles en briques et toit de chaume, le coin salle à manger- salon, le coin cuisine, sans oublier les latrines à la mode MSF, ainsi que la pittoresque douche : un gros baril de plastique d’où l’eau s’écoule par gravité. Je parlais d’enclos, car la base n’est séparée du village que par une « clôture » de nattes tressées; en fait, on est en plein cœur du village, entourés par la vraie vie quotidienne des gens. Au moment où je vous écris, tiens, j’entends les enfants s’amuser, il y a aussi quelqu’un en train de couper du bois; il y a aussi les éternelles poules qui caquètent et se promènent librement sur la base; puis là, un enfant qui pleure ou encore, la voisine en train de passer le balai en face de sa hutte. Les bruits de la vie quotidienne sont en fait absolument incroyables et déroutants parfois, marquant le rythme régulier des jours qui s’écoulent. Dès 4 :15 du matin, les coqs commencent leurs cocoricos ( criss…il fait encore nuit!); l’un commence, l’autre lui répond, un autre plus loin enchaîne de plus belle, et ainsi de suite. On dirait vraiment qu’il y a des centaines de coqs à Shamwana aux petites heures! Comme une gang de machos roulant des mécaniques, mais sans aucun rapport avec la levée du jour! Il y a la chèvre du voisin d’à côté qui bèle comme un animal qu’on égorge, mais aux accents étrangement humains…; et ce matin vers 5 :00, ce roulement de tam-tam lourd et rythmé, provenant de l’Eglise pentecôtiste. Un peu comme un organiste de chez-nous qui se réfugierait dans la petite chapelle du village, avant la levée du jour, pour pratiquer ses gammes! La nuit également est régulièrement peuplée d’étranges sonorités : les incantations d’un « fou furieux » ou d’un prédicateur illuminé (???); la procession hurlante et larmoyante d’une foule en deuil, circulant dans les rues du village; ou les chants religieux pratiqués par la chorale du coin à 1 :00 du matin!

6 :45 Déjeuner et préparation du café pour tout le monde : je suis le « morning man » du groupe!

7 :30 Préparation de la journée de travail

8 :00 Début de la journée de travail, par une réunion de tout le staff national et des expats, présidée par le P.C., tout le monde en rond dans la grande cour de la base : se donner les dernières nouvelles, s’informer des mouvements dans les différents villages, etc.

8 :15 Au travail! Soit je me déplace dans les villages, soit je prépare une formation, soit réunion avec les conseillers, soit rapports ou statistiques à Lubumbashi, soit… Evidemment, les déplacements dans les villages plus éloignés comme Kishale ou Kampangwe nécessite un départ plus tôt le matin, vers 7 :00 ou 7 :30. Souvent également, dans les déplacements, on ne mange pas vraiment : quelques bananes achetées au détour de la route, quelques biscuits. On va prendre une bonne collation au retour à la base autour de 16 :00- 16 :30.

13 :00 Dîner 14 :00 De retour au boulot

La vie quotidienne d’un expat, c’est aussi l’apprentissage de l’usage des appareils de communication. D’abord, le « handset », cette radio portative qui devient une véritable prothèse, et que l’on doit avoir sur soi dans tous nos déplacements, aussitôt les pieds à l’extérieur de la base. Dans nos déplacements en véhicule, c’est aussi la radio VHF, à courte portée, et la radio HF, à plus longue portée qu’il faut apprendre à manier afin de signaler notre départ de la base, les étapes que nous franchissons, et finalement l’heure d’arrivée à notre destination. La vie quotidienne d’un expat, c’est aussi se soumettre à des règles de « sécurité », MSF-Hollande ayant une culture de sécurité très stricte pour la protection de ses expats. Jusqu’à tout récemment, on ne pouvait sortir de la base le soir après le coucher du soleil, sauf pour se rendre chez Concern, l’autre ONF situé à 150 m. de notre base, et encore, fallait-il être accompagné d’un gardien! Le jour, on pouvait sortir seul, mais pas au-delà des limites du village. Et toujours, en mettant le pied hors de la base, être muni de notre prothèse-radio. Dans nos déplacements dans les villages, le véhicule MSF devait toujours être à côté de l’expat, en cas d’évacuation d’urgence .

17 :00 Fin officielle de la journée de travail, mais souvent, c’est plus tard

17 :30 Partie de volley-ball, autour de deux fois /semaine

18 :30 Coucher du soleil : il fait noir!!!

Mais les règles se sont assouplies depuis une semaine, heureusement. Car il n’y a plus aucun danger pour les expats, ni pour la population : plus aucun mouvement de troupe, plus aucune altercation, c’est le calme plat depuis près d’une année. Ainsi donc, nous pouvons dorénavant nous déplacer le jour à l’extérieur des limites du village, soit pour aller dans les villages voisins pas trop éloignés ou se promener en brousse, en autant que nous soyons dans le rayon d’action de notre prothèse-radio. Autre bonne nouvelle : le soir, nous pourrons nous promener à Shamwana, en autant que nous soyons accompagnés d’un staff national ou de quelqu’un du village que nous connaissons. Cela nous permettra, par exemple d’aller souper ou sortir chez nos amis congolais, ou de découvrir enfin ce qui peut bien se passer dans ces cérémonies nocturnes qui hantent nos nuits!

19 :00 Souper + on se retrouve toute la gang d’expats

On ne peut parler de la vie quotidienne d’un expat, sans aborder la question cruciale de la bouffe. Bien sûr, la bouffe, c’est important, me direz-vous, c’est évident, non? Mais ici, cela prend une importance très grande. Car voyez-vous, pour pouvoir manger, nous dépendons presqu’exclusivement de l’approvisionnement en provenance de Lubumbashi; et qui dit approvisionnement, dit transport, qui dit transport, dit problème de transport… Nous disposions d’un service aérien par une ONG Air-Serv. Faute de fonds, Air-Serv a suspendu ses services depuis déjà plusieurs mois. Nous devons nous rabattre sur le transport routier depuis Lubumbashi. Le dernier camion a pris 5 semaines pour se rendre à 150 km.d’ici, en panne totale… Ce qui fait que l’approvisionnement en produits frais, parfois, fait défaut…On a bien une excellente provision de pâtes, de riz, de corned beef de sardines et de sauce tomate, mais à la longue, ça devient lourd… Mais le principal problème, c’est le manque d’imagination et de talent de notre cuisinier! J’ai l’air de me plaindre comme ça, mais en fait, ce n’est pas si terrible à mon avis, surtout quand tu n’as pas à cuisiner toi-même!

19 :30 Détente, lecture, écriture, internet

21 :00- 21 :30 Dodo Je ne me suis jamais couché si tôt : pas de télévision ou d’émission d’information à ne pas rater en fin de soirée ici! C’est le temps de vous souhaiter une bonne nuit, en espérant que quelqu’images africaines peuplent vos rêves!

Bulletin météo

September 5th, 2009 by denisr

Lundi, 22 sept. 08 (1) «  Communiqué spécial. Aujourd’hui à 17 :30, s’est abattu sur le petit village de Shamwana une violente tempête, causant plusieurs dommages matériels et faisant une blessée. La journée ayant été chaude et humide, la tempête a débuté par de violentes bourrasques de vent, qui a la faveur de la saison sèche, s’est transformé en véritable tempête de poussière tourbillonnante. Une avalanche de pluie s’est par la suite abattue sur le village, accompagnée de grêlons atteignant 2 cm de diamètre. Les dommages aux installations du Centre de Santé et de Référence de  Shamwana sont considérables : arbres déracinés, la tente de la maternité et celle des patients de l’hôpital complètement détruites, toits de bureaux arrachés, tente des tuberculeux endommagée, nombreuses clôtures jetées par terre comme fétus de paille. Heureusement, les femmes séjournant dans la tente de la maternité ainsi que les autres patients ont pu être évacués à temps vers les salles de l’hôpital, évitant toute blessure grave. Au village même, de nombreuses maisons de paille de construction précaire ont été soufflées par les éléments; une enfant souffrant d’un léger traumatisme crânien a été transporté à l’hôpital. Elle avait été blessée dans l’effondrement de la belle église pentecôtiste du village, là où elle s’était réfugiée avec sa famille. Elle a pu obtenir son congé après une nuit d’observation à l’hôpital. »

Oui, monsieur! C’était quelque chose, cette tempête! Au début, nous étions, moi et quelques conseillers, réfugiés sous notre paillotte, au toit de chaume mais sans mur fermé. Devant la violence du vent et la poussière s’infiltrant partout, nous avons déménagé nos pénates dans notre tukul, qui constituait un abri précaire, mais à tout le moins fermé de tous les côtés. Lorsque la pluie et la grêle se sont mises à tomber, j’ai entendu un peu plus loin des cris provenant d’une des tentes qui s’écroulait. N’écoutant que mon courage et mon sens du devoir (!!!) , je me suis précipité( ouille, ça pince la grêle!) pour rejoindre Wouter, afin de m’assurer que tout le monde était en sécurité. J’en ai été quitte pour être trempé jusqu’aux os, et devoir me mettre au sec un peu plus tard.

Incroyable que la belle église pentecôtiste ait été détruite par la tempête! Vous vous souvenez, c’est la première que j’ai visitée et que je vous ai déjà décrite. Il faut dire que c’était un long édifice ouvert aux quatre vents, situé directement dans l’axe de la tempête, qui n’en a fait qu’une bouchée!

Dans la nuit du lendemain, nous avons eu droit à un super orage électrique, accompagné de trombes de pluie déferlantes. Le genre d’orage où tu te lèves, où tu soulèves le pagne qui couvre la porte de ton tukul et où tu admires les éléments déchainés dans toute leur splendeur!

Oui, vraiment, ce sont les signes annonciateurs de la saison des pluies. Déjà, ces récents « cadeaux du ciel » ont commencé à transformer le paysage. Lors de nos déplacements vers les villages avoisinants,  on constate que les sous-bois jusqu’alors desséchés, commencent à se garnir d’une multitude de nouveaux arbustes d’un beau vert tendre.  La brousse est en pleine mutation, en marche vers sa luxuriante transformation. Faudra-t-il bientôt, tel Indiana Jones, jouer de la machette pour se frayer un chemin vers nos villages éloignés, ou encore, sortir les chaines et les tire-forts pour désembourber nos véhicules de ces ornières traîtresses? A suivre dans un prochain bulletin météo…

(1)   Sept. 2008 : il ne s’agit pas d’une erreur. Vous vous souviendrez que les chroniques que vous lisez ont été écrites depuis le début de mon séjour à Shamwana  en août 08; je remonte tranquillement le temps au fil de mes écrits.

Us et coutumes…et sorcellerie! ( 1ère partie)

September 5th, 2009 by denisr

Une nouvelle chronique « culturelle », si j’ose dire, que j’inaugure aujourd’hui , à la demande de quelques uns d’entre vous. Sujet délicat. Comment parler de quelque chose d’inconnu à sa propre culture, sans porter de jugement, tout en essayant d’en comprendre le « rationnel »???

Et si je vous racontais les histoires de vie telles qu’elles déboulent régulièrement dans le tukul de la santé mentale?

«  C’est l’histoire d’un gars… »

…qui arrive un beau matin pour rencontrer un conseiller. Le jeune homme, dans la vingtaine, est en pleine crise homicidaire et suicidaire : il est sur le point d’aller trancher la tête de son père et de s’enlever la vie par la suite! On apprendra que Julien, -appelons-le ainsi- est impuissant depuis trois ans ; ce qui le fait beaucoup souffrir et a même entraîné un divorce. Interrogé sur le début de son « manque d’entrain », le jeune homme dira que sa maladie est due à un mauvais sort jeté par son père. Comme ce dernier refuse, pense-t-il, de reconnaître sa responsabilité dans sa maladie, il ne lui reste plus qu’à le tuer et en finir lui-même avec la vie. L’exploration de la situation du jeune homme révèlera l’existence d’un grand conflit : le père ne voulait pas du mariage de son fils tant qu’il n’avait pas terminé ses études, mais le fils a passé outre et a tout de même convolé en « justes noces ». Finalement, le conseiller finira par faire voir à Julien que son impuissance est peut-être due à des causes médicales, et le convaincra de venir consulter à l’hôpital dans quelques jours, en prenant soin de s’assurer qu’il mette en suspens ses sombres plans de tuerie. Fin du premier acte.

Consultation médicale à l’hôpital : le Julien bande normalement, a des pollutions nocturnes à qui mieux mieux, la plomberie est en parfait état de marche. C’est entre les deux oreilles que ça se passe – on s’en serait douté!- . Le conseiller rencontre le jeune homme et tente de recadrer cette nouvelle information comme une bonne nouvelle, en quelque sorte, pour lui donner un peu d’espoir et  l’amener à explorer d’autres pistes pouvant expliquer son état;  par exemple, quel était l’état de sa relation conjugale avant le divorce, ou encore, comment a-t-il vécu l’épisode de la guerre récente ( hypothèse d’une manifestation de stress post-traumatique). Mais le client n’en est pas là, il n’en démord pas : la cause de ses déboires c’est le mauvais sort jeté par son père, et c’est lui qu’il faut rencontrer pour régler son problème.  Qu’à cela ne tienne, le conseiller propose d’organiser une prochaine rencontre familiale. La famille demeure dans  un village à près de 3 heures de route d’ici. Le conseiller étant de passage là-bas la semaine d’après,  il contactera le père pour lui proposer cette rencontre. Julien reprend espoir, la crise est passée. Fin du deuxième acte.

Us et coutumes…et sorcellerie! ( 2ième partie)

September 5th, 2009 by denisr

Entrevue familiale, la semaine d’après. Tout le monde y était, ou presque : le père, la mère, les trois sœurs, le frère, le beau-frère, et Julien, bien sûr.  Beaucoup d’émotions et de colère dans cette rencontre : le père en crisss que son fils ait voulu le tuer et surtout, qu’il l’ait accusé devant tout le village d’être un sorcier; le fils accusant le père de lui avoir jeté un sort et lui reprochant de ne pas prendre sa responsabilité de père de le soigner; la mère pleurant devant ce conflit qui n’en finit plus de finir; le frère se plaignant lui aussi de la tyrannie du père; les sœurs pleurant en silence. Cette première partie de l’entrevue se terminera en recadrant que, malgré la colère légitime du père et la souffrance tangible du fils, la famille s’est enfin retrouvée après plusieurs années pour tenter de trouver une solution à ce conflit. Et solution il faudra trouver : le nœud du problème résidant, selon le père, dans cette accusation qu’il a ensorcelé son fils, pour le rendre impuissant, afin de le punir de sa désobéissance de s’être marié sans son consentement. Entracte du troisième acte.

Car il aura fallu ajourner l’entrevue pour la reprendre en après-midi, après une heure et demie de « purge émotionnelle ». On reprend donc. Les esprits sont plus calmes, on peut enfin discuter d’une solution au problème. Le père propose d’aller voir un « féticheur » qui lui, tranchera si oui ou non, il est un sorcier. Le fils est d’accord pour faire cette démarche avec son père, même s’il est toujours convaincu de son point de vue. (NDLR : Une petite explication s’impose.  Il est de la responsabilité du père de voir au bien-être des membres de la famille; dans sa colère contre son fils pour lui avoir désobéi, le père a pu proférer des paroles dures envers lui; mais sans le savoir, quelqu’un a pu s’emparer de ses paroles et les transformer en mauvais sort envers le fils. C’est la version du père. Seul un « féticheur » pourra corroborer cette version, ou au contraire,  déclarer que le père est vraiment un sorcier. S’il s’avère que le père n’est pas un sorcier, il s’engage à prendre la responsabilité de s’occuper de son fils et le conflit est terminé. S’il s’avère que le père est déclaré sorcier, alors, on est encore dans l’impasse) . Nouveau problème à l’horizon : qui va payer pour aller voir le « féticheur »? ( car évidemment, ce n’est pas couvert par l’Assurance-maladie…) Le père veut que les frais soient payés par lui et le fils; Julien refuse obstinément, prétendant que c’est de la responsabilité exclusive du père. C’est la mère qui dénouera finalement l’impasse, en s’engageant à payer la part du fils à même ses économies et la vente de quelque récolte. Ne reste plus qu’à recueillir les sommes en question, obtenir la permission du chef de groupement pour rencontrer le féticheur, tout cela prendra un certain temps, mais c’est la solution sur laquelle tous s’entendent. Fin du troisième acte.

Cela vous donne une petite idée de mon travail. Les deux premiers actes, nous avons eu des discussions de cas  en équipe, pour aider le conseiller à faire face à cette crise et envisager d’autres hypothèses sur les causes du problème du jeune homme. J’ai co-intervenu avec le conseiller dans les entrevues familiales, car là, il se sentait vraiment dépassé.

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Que penser de toute cette question de la sorcellerie? Chose certaine, on ne peut pas passer à côté : c’est omniprésent dans le mode de pensée et d’explication du monde des gens d’ici. Veut, veut pas, tu dois « dealer » avec ça. Je ne peux m’empêcher également de croire qu’il y a beaucoup d’exploitation là-dedans, car les « féticheurs » gagnent assez bien leur vie, merci… Et surtout, ce que je crains, c’est qu’on ne réussisse pas à amener la recherche de solution à l’extérieur de ce paradigme : si  ce n’est pas le père le sorcier, ce sera quelqu’un d’autre…  et passer à côté du véritable conflit père-fils présent dans cette situation. Mais on verra bien. On n’a pas le choix, il faut accompagner les gens où ils se trouvent, sinon on les perd.   Au mieux, père et fils seront réconciliés, et le véritable problème abordé,  et qui sait, ça aidera notre Julien à retrouver ses « esprits » !!!

Sans blague!

August 30th, 2009 by denisr

Me promenant au village l’autre jour, qu’est-ce que j’aperçois? Un jeune homme arborant fièrement un beau T-Shirt blanc affublé de l’inscription suivante, en grosses lettres noires: 

«  Notre-Dame-de-la-Merci, 1879-1979 »!

Pour les lecteurs de l’extérieur du Québec , Notre-Dame-de-la-Merci est un tout petit village dans Lanaudière, au nord de Montréal, situé à 25 kilomètres de la maison de campagne de mon frérot Jean-Louis et de ma belle-sœur Lise. Vous imaginez ma surprise! J’en suis resté pantois! Comment diable ce T-Shirt est-il arrivé jusqu’ici? De toute évidence, il existe une filière pour écouler nos restants de vêtements, une multinationale de la guenille qui écume les restes d’inventaire des « Friperies Renaissance », des Villages des Valeurs, des P’tits Frères des Pauvres et les fonds de cloches à vêtements de la FQDI! Vraiment, c’est un mystère. Faudrait  vraiment éclaircir cette énigme!

Eglise des Martyrs

August 30th, 2009 by denisr

Le nom même de cette église, le fait que le rite se tienne le samedi, plutôt que le dimanche : des indices qui ont piqué ma curiosité. Et si c’était quelque chose de spécial, me suis-je dit…Facile à vérifier : Maman Costasie, une des conseillères de l’équipe fréquente cette…secte???

Samedi matin 8 :30. Une trentaine de personnes s’entassent dans le bâtiment aux murs de nattes tressées et au toit de chaume. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre; debout et emportés dans une cérémonie aux rythmes frénétiques. Aucun instrument de musique : claquement des mains et des pieds par les hommes, chants rythmés où hommes et femmes se font écho mutuellement, danses saccadées des hommes, mouvements lacifs des hanches et du bassin de ces femmes magnifiques, ( on a beau être dans un office religieux, cela a des accents érotiques certains! Ou est-ce moi qui n’ait pas fait l’amour depuis des lustres???) Pendant une demi-heure, tout cela monte et descend,( hum…) s’entrelace ( hum…hum…) dans une sarabande lascive, les rythmes saccadés et répétitifs créant une transe collective irrépressible. Trippant!!!

Après cette stimulante mise en forme, si je puis dire, (!!!) un des officiants ouvrira la cérémonie par l’accueil des nouveaux venus : une femme, son jeune fils et moi seront présentés et chaleureusement accueillis par la petite assemblée. Suivra le moment de l’offrande : un participant circulera une assiette chromée à la main pour recueillir les humbles oboles de l’assistance : bien maigres recettes, quelques petites coupures ratatinées, mon billet de 500 francs ( $ 1 ) faisant office de gros lot!  Curieusement, cette tournée des fidèles se déroulera une seconde fois, ne générant pas plus de revenus que la première fois.

La prédication qui suivra me confirmera dans mes appréhensions. Grâce aux bons soins de Maman Costasie faisant office d’interprète, je me taperai un discours insipide, qui allait à peu près comme suit : «  Dieu vous a donné la force de travailler aux champs ou de commercer, alors il faut rendre à Dieu une partie de vos avoirs, sinon, vous ne faites pas la volonté de notre Seigneur! » ( culpabilité) Et un peu plus tard : « Si vous ne rendez pas en partie au Seigneur ce qu’il vous a donné – comme un poulet, une partie de votre récolte ou de l’argent-  vous serez maudits et le malheur s’abattra sur vos têtes! » ( peur et menaces) . Et cette même rengaine pendant près d’une demi-heure!

Et cette démarche d’intimidation aura son effet relatif : deux femmes se lèveront dans l’assemblée pour témoigner à quel point elles sont indignes face à Dieu, se sentant coupable de ne pas  pouvoir contribuer plus à son Eglise.

Honnêtement, je me suis senti très mal à l’aise devant cette entreprise de « tordage de bras » au profit d’un prédicateur aux allures démagogiques et aux accents sectaires. Questionnée au sortir de l’assemblée, Maman Costasie m’assurera que les sommes recueillies servent à accueillir les visiteurs de passage et les plus pauvres de la communauté. Ouais…

Etant donné la situation socio-économique des fidèles, je comprends maintenant qui sont les martyrs dans cette église!!! Chose certaine, on ne m’y reverra pas de sitôt! Sans offense Maman Costasie.     

Les Martyrs, très peu pour moi!  

Jours de deuil, part. 1

August 29th, 2009 by denisr

Vendredi, 8 :25

La rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre. Les conseillers réunis au tukul de la santé mentale pour notre caucus matinal, se sont levés d’un bond, l’oreille aux aguets, l’air affolé. Des gens se précipitent, convergeant vers l’hôpital. Les pleurs fusent, les cris déchirants enflent et emplissent l’air soudainement. La nouvelle est confirmée : Daddy, une employée de MSF est morte! Tous, nous nous précipitons vers l’hôpital tout proche; une nuée de personnes s’agglutinent à la porte de la salle où gît la défunte; les uns criant, les autres pleurant, d’autres se roulant par terre, terrassés par la douleur et le chagrin. Une immense clameur envahit la cour de l’hôpital. Je tente tant bien que mal de réconforter les quelques employées connues qui fondent en larmes et en cris déchirants. Soudain, dans la foule, la colère fuse : une violente altercation verbale éclate entre un grand gaillard et une femme , à quelques pas seulement d’où gît la morte. L’homme, membre de l’église fréquentée par Daddy, reproche amèrement à la femme, une proche parente de la défunte, de ne pas l’avoir amenée pour une séance de prière avant de l’amener à l’hôpital, ce qui, selon lui, lui aurait sauvé la vie. Pendant plusieurs minutes, les cris, les pleurs déchirants continueront, à la faveur des allées et venues des gens incrédules entrant et sortant de la salle de l’hôpital pour constater le décès. Puis soudain, la clameur monte d’un cran : la morte recouverte d’un drap, est évacuée sur un brancard, qui a peine à se frayer un chemin dans la foule compacte et tétanisée de douleur.

Daddy est partie. Pour de bon. Elle avait 22 ans; elle travaillait dans la salle même où elle est morte. Elle était aide-nutritionnelle pour les enfants admis en pédiatrie; elle les soignait , les amusait. Un panneau rempli des dessins réalisés par « ses » enfants trône au milieu de la salle et témoigne de son travail quotidien . On l’a ramenée à la maison maintenant.  Aujourd’hui, ce sera la préparation de l’inhumation . Pour tous les employés de MSF, ce sera une journée de deuil et de congé pour ceux et celles qui ne se sentent pas le cœur à l’ouvrage.  Et ils seront nombreux et nombreuses.

Jours de deuil, part. 2

August 29th, 2009 by denisr

Dimanche, 8 :15

Nous avançons lentement et en silence. Nous, c’est la délégation de MSF, composée de 4 expats et de Fulgence, Freddy et Isaac, trois staffs nationaux. Nous traversons de part en part le village, qui apparaît étrangement calme et silencieux; pas d’enfants nous courant après, pas de salut de la part des quelques personnes croisées sur le chemin. Nous sommes en route pour l’enterrement de Daddy.

La maison de la famille est située à l’autre extrémité du village; nous finissons par déboucher sur la parcelle familiale , où on nous invite à s’installer sous le manguier. Près de 200 personnes occupent l’espace : les hommes regroupés sous l’immense manguier, et les femmes disséminées au soleil par petits groupes ou recherchant la fraicheur à l’ombre de l’une ou l’autre des deux petites huttes dispersées sur la parcelle.  Elles entretiennent trois feux, surmontés de casseroles fumantes; plus loin, une autre fait la vaisselle : la continuité de la vie, c’est l’affaire des femmes, toujours.  La foule est complètement silencieuse; aucune parole échangée, les gens attendent, se recueillant . On m’apprendra que beaucoup ont passé la nuit à veiller ainsi la défunte.  La maison de Daddy  occupe le fond de la parcelle;  elle est assez grande, faite de briques et comporte deux pièces; en face de celle-ci, on a accroché plusieurs grandes bâches de plastique, constituant un abri pour la famille immédiate et les membres de la communauté chrétienne à laquelle la défunte appartient.

9 :30

Nous allons rendre nos derniers hommages à la défunte. Accompagnée par un membre de la communauté, la délégation quitte ainsi l’ombre du manguier, sous les yeux de la foule toujours silencieuse. Nous nous glissons sous l’abri de bâches vers  la maison. On nous  invitera à nous déchausser avant d’entrer, une pratique faisant partie du rite pratiqué par la communauté. On nous introduit ainsi dans une des deux pièces de la maison, transformée pour la circonstance en chambre funéraire.  La morte est là, étendue sur une natte tressée, jetée sur le plancher de terre, recouverte d’un drap blanc. A sa tête, une simple bougie, adossée au mur de la chambre; une petite fenêtre laisse entrer une faible lumière de circonstance. Nous ne sommes pas seuls dans la pièce; déjà, 4 ou 5 femmes sont présentes, psalmodiant litanies et chants funéraires. Bercés par ces chants tristes et envoutants, nous nous recueillons et rendons hommage une dernière fois à Daddy.

10 :00

Toujours l’attente,  toujours le silence, à l’ombre protectrice du grand manguier. On attend qu’on ait terminé de creuser la tombe au cimetière, m’apprend-t-on; on a rencontré des difficultés imprévues, il aura fallu changer d’outillage. Mais chose certaine, il faudra inhumer la défunte avant midi, sinon le tout sera reporté en début d’après-midi. Puis, enfin, un mouvement. La chorale de la communauté s’installe sous l’abri de bâches et débute ses chants lancinants et rythmés , accompagnée de guitares, de djembe et d’autres instruments tintants. 

Jours de deuil, part. 3

August 29th, 2009 by denisr

11 :00

La chorale est interrompue par une clameur qui s’élève soudain dans l’air de plus en plus chaud de la matinée qui s’achève : il est temps de transporter la morte au cimetière. En un instant, la foule jusque là dispersée, se rassemble sous le vaste abri de bâches, criant et pleurant. On installe Daddy sur une chaise longue et les gens s’approchent d’elle pour lui faire leur dernier adieu. Puis, après quelques minutes, ça y est : Daddy , recouverte définitivement de son linceul blanc et transportée sur un brancard, prend la tête du cortège. Je me joins à cette foule dans une longue procession de plus d’un kilomètre à l’extérieur du village, en direction de Kabusonji. L’atmosphère s’est complètement transformée : le lourd silence du recueillement est maintenant remplacé par une explosion de cris, de pleurs et de lamentations lancinantes. Nous avançons ainsi lentement, dans cette atmosphère dantesque, en direction du cimetière, sous un soleil de plomb de plus en plus lourd.

Difficile de distinguer l’emplacement du cimetière, dans la savane campagnarde qui nous entoure : pas de croix, pas de clôture, ni de signe distinctif particulier, si ce n’est ces quelques monticules de terre desséchée indiquant la présence des tombes. La foule finit par atteindre le cimetière; la communauté de la défunte entre vers le lieu de la sépulture, pendant que le reste de la foule attend sur le bord de la route. Je m’accroche à  la communauté pour assister à la suite du rite funéraire.  On me demandera d’ôter mes chaussures pour pouvoir assister à la cérémonie.

Les membres de  la communauté, chantant et psalmodiant, forment un cercle compact autour du lieu du dernier repos de Daddy; elle gît là, au côté de sa tombe béante, pendant qu’un prêtre officie un rite chrétien assez traditionnel, jusqu’au moment où un autre officiant, entrant dans une espèce de transe, saute dans le fond de la fosse, en professant, pendant de nombreuses minutes, des incantations endiablées.

Je n’assisterai pas à la mise en terre de la morte, ni à la fin du rite funéraire,  le soleil de plomb devenant de plus en plus insupportable et devant revenir à la base. Mais entourée comme elle l’a été durant ses dernières heures, Daddy est sûrement rendue à bon port.

Que Dieu ait son âme! 

Merci, Maman Linda!

August 26th, 2009 by denisr

 

Bien triste journée aujourd’hui : Maman Linda nous a quittés. Maman Linda, c’est notre sage-femme américaine de 50 ans, qui a passé une année à Shamwana. Son travail : entraîner et superviser le travail des accoucheuses, tant ici à la maternité de l’hôpital que dans les 4 autres Centres de Santé (Kisele, Kampangwe, Kishale et Monga), sans parler des campagnes de vaccination menées aux quatre coins de la région. Samedi soir, on a eu le traditionnel « farewell party »; mais là, honnêtement, avec une dose d’émotion pas mal plus élevée. Les accoucheuses, venues des différents villages, avait préparé un sketch, tout à fait hilarant et touchant, mettant en scène le travail quotidien d’une sage-femme en brousse. Et cet après-midi, tout le monde à piste d’atterrissage, pour un dernier adieu à Maman Linda. J’étais assis au côté d’elle dans le véhicule qui nous menait à la piste : hommes, femmes et enfants tout le long du trajet, criant à tue-tête et la saluant «  Maman Linda, Maman Linda! », en signe de remerciement et de dernier adieu… Moving, indeed…

A la piste beaucoup d’embrassades, de pleurs, de dernières photos; de la part de ces accoucheuses surtout, ces femmes magnifiques qui étreignaient leur Maman Linda pour la dernière fois. Beaucoup de tristesse et de pleurs refoulés aussi, chez ces grands gaillards congolais, qui n’arrêtaient pas de dire « Maman Linda s’en va… » C’est l’embarquement final; les gorges se serrent, Maman Linda salue une dernière fois et la foule rassemblée fait de même. Après le décollage, on commence à se disperser, quand le pilote a la gentillesse de refaire un passage en rase-motte, permettant à Maman Linda un dernier contact visuel avec les gens qu’elle a tellement aimés. Adieu Shamwana!!! Adieu Maman Linda!!!

J’ai connu Linda ces trois dernières semaines. J’ai eu la chance de recevoir ses confidences, ses questions, ses doutes sur la pertinence du travail qu’elle avait réalisé, ses pleurs et sa tristesse envahissante à mesure que le jour J approchait;  j’ai eu le plaisir de l’aider à peaufiner son magnifique discours d’adieu. Une femme entière, engagée, dynamique et profondément aimante pour les femmes et les enfants de Shamwana.  Je lui ai écris un petit mot ce matin où,  pour mettre les choses en perspective, je concluais en lui demandant : «  Dis-moi,  Maman Linda, comment de vies as-tu contribué à sauver depuis ton arrivée? »

Aujourd’hui à Shamwana, j’ai versé mes premières larmes…

Merçi Maman Linda!