Chronique d’un voyage au cœur de la brousse africaine…( 1ère partie)

December 16th, 2009 by denisr

Un beau titre exotique pas vrai? En fait, il s’agit simplement de revenir chez-nous, à Shamwana, depuis Lubumbashi. Près de 700 km. en trois jours et demie de route. Car comme je vous l’ai déjà dit, le service aérien jusque là assuré par AirServ se fait denrée rare désormais. C’est la première fois où j’emprunte cette  route qui, parait-il, est une aventure en soi.
Je vous propose donc cette chronique de voyage. Accompagnez-moi  au fil de ces journées, et découvrez avec moi  la brousse africaine!
Vendredi, 6 mars 14 :15
Arrivé à Lubumbashi depuis hier de Zanzibar en Tanzanie, où j’ai passé un 10 jours de vacances bien méritées, nous prenons la route à bord de la T-26, notre solide Land-Cruiser, en compagnie de deux chauffeurs, Claude et Placide.  Car la route est longue, et il faudra se relayer à chaque trois heures. Mais pas pour aujourd’hui, la longue route : notre destination du jour, Lubinda, un village situé à 90 km, nous devrions y être dans un peu plus de trois heures.
Au sortir de Lubumbashi, nous empruntons la plus belle route jamais connue de ma part depuis mon arrivée au Congo. Une route de terre à double voie, bien tapée, comparable par moments  à nos meilleures routes de terre du Québec. Une voie de circulation construite au départ par Anvil Mining, une société australienne, incorporée à Vancouver, cotée en Bourse à Toronto et dirigée depuis Montréal; actuellement, elle est en rénovation par les Chinois, qui investissent également dans le secteur minier, ça vous surprend?  Curieux d’ailleurs de voir, pendant les premiers vingt kilomètres , la machinerie lourde chinoise, les véhicules de service immatriculés en chinois, des opérateurs de machinerie lourde chinois, et bien entendu, les « foremen » chinois avec leurs petits chapeaux de paille conique!
Nous filons ainsi pendant les premiers 70 km.,  avec des pointes à 60 km/ hr. Houuu!!! Puis, nous bifurquons vers l’ouest; car cette route nationale, si belle jusqu’ à présent, se transforme un peu plus loin en véritable cauchemar durant la saison des pluies. Nous empruntons donc la route du plateau, plus longue en distance, mais plus praticable, parait-il… Et je retrouve les routes que je connais si bien depuis mon arrivée au Congo : les ornières boueuses, les étangs brunâtres envahissant la route, les trous et les bosses et les vitesses moyennes de…10 km/ hr! Plus praticable, qu’il disait…
Et partout, toujours, tout autour, cette brousse rendue touffue et verdoyante par la saison des pluies.  Et tous ces villages à peu près semblables, plus ou moins grands, avec ces habitants curieux, nous saluant,  pour qui nous constituons assurément une des attractions de la journée.  Mais des villages différents de ceux de Shamwana, par contre. Ici, toutes les maisons sont faites de briques avec toit de chaume : la fureur et la destruction de la guerre ont épargné ce coin du pays.
17 :30, nous atteignons Lubinda. Notre pied à terre pour la nuit : la paroisse catholique du village possédant une « guest house » avec quelques chambres pour les voyageurs de passage. A notre arrivée, une nuée de gamins s’amusent à faire des cabrioles et des sauts périlleux sur une butte adjacente, à l’aide d’un vieux pneu faisant office de  tremplin improvisé.  Deux jeunes filles  passent le balai dans nos chambres et préparent le repas du soir. Le Congo «  in a nutshell » : les garçons s’amusent, les filles travaillent!
Un gros village Lubinda : 10,000 habitants, 4 écoles primaires. M. Albert, le directeur de l’une d’elle, vient nous accueillir. «  C’est le chaos dans les écoles: les profs sont à peine payés, et moi, comme directeur, après 39 ans dans le domaine, on me verse 56,000 FC/mois! ( $ 150) » Il m’ apprend qu’ici comme ailleurs, ce sont les parents qui suppléent à l’Etat : des frais de 1000  FC/ mois + 2,600 FC de frais scolaire / an et par enfant pour payer les professeurs. La Banque Mondiale a versé de l’argent récemment pour supporter la santé et l’éducation. L’évêque du coin est intervenu pour que l’argent soit versé à une agence indépendante du gouvernement, de crainte que les sommes n’atterrissent dans les poches des politiciens. Le chaos dans l’éducation : «  Manque de bonne volonté politique » concluera-t-il pudiquement M. Albert…
Le Congo «  in a nutshell » : les étrangers investissant et exploitant les richesses naturelles, les politiciens corrompus s’en mettant plein les poches,  la population restant le cul sur la paille.
Samedi, 7 mars
5 :30, nous sommes déjà en route. Le soleil va se lever dans une demi-heure. Pluie fine et soutenue ayant débuté durant la nuit, laissant présager des accumulations d’eau. Et comment! La route n’est qu’une succession de trous et de bosses, de mares d’eau boueuse couvrant toute la largeur de la route. Tout un « challenge » ces mares d’eau pour le chauffeur: par où circuler, quelle est la profondeur de l’eau exactement? Toujours est-il que nous en sommes quitte pour les franchir, parfois avec de l’eau submergeant le capot de la Land-Cruiser! L’India Jones en moi jubile, je dois bien l’avouer!
15 :00 Embourbés. Embourbés et en panne à 128 km. de Lubumbashi, à 30 km. de Lubinda, notre point de départ de la journée. Depuis 10 :00 ce matin, que nous sommes en panne; suite à un spectaculaire embourbement, duquel il aura fallu l’aide du tire-fort ( treuil manuel) et des villageois pour nous en sortir. Mais suite à ca, plus rien ne va : un bruit terrible dans le pont avant nous oblige à déclarer forfait. La T-61 est en route de Lubumbashi, avec un mécano à son bord; mais ils ne seront pas ici avant 17 :00, si tout va bien également de leur côté. De toute évidence, le kiss  avec la T-41 partie de Dubié ce matin n’aura pas lieu. Eux aussi, de leur côté, ont connu leur lot d’embourbements. Ils arriveront à peine au point de rencontre, à Lwensi, avant la tombée de la nuit.  Quant à nous,  dans le meilleur des cas, le mécano nous dépanne et on peut retourner à Lubinda avant la tombée de la nuit. Scénario optimiste, selon moi. Plus probable : on doit aller dormir au village tout proche qui, dans notre malchance, nous a bien servi jusqu’à présent. D’abord, sans eux, nous serions encore embourbés dans l’énorme ornière dans laquelle nous nous étions enfoncés ; secundo : je reviens tout juste d’avec Placide nous négocier notre repas du jour : fufu et poisson séché. Térésa, une jeune maman est en train de nous préparer ça. Tertio : je crois bien qu’on va devoir leur demander l’hospitalité ce soir…
17 :30 : La T-61 est arrivée de Lubumbashi, sans éviter elle aussi de s’embourber au même endroit où nous avions mis les roues, à quelques 100 m. avant de nous atteindre! Et l’opération désembourbement de reprendre de plus belle, pendant que le mécano s’affaire à réparer notre véhicule. Après bien des palabres et des suées de pas mal de monde, la T-61 se retrouve tout juste derrière notre voiture, hors de danger.
19 :00  Serge le mécano, a terminé la réparation de la voiture sous une pluie battante. Verdict : la T-26 peut encore rouler, mais le 4X4 est hors-circuit. On changera donc de véhicule, pas question d’affronter la montée du plateau sans traction aux quatre roues.  On établit notre plan pour la nuit : Claude et Denis iront dormir au village, pendant que Placide, Antoine et Serge dormiront et garderont les deux véhicules. Demain matin, à la première heure, on se met en route vers le prochain petit village, où on procèdera au transfert du cargo entre les deux véhicules : la T-61 prendra la relève de la T-26.
19 :30 Nuit noire. Claude et moi nous nous mettons en marche, bottes de caoutchouc aux pieds et chargés de nos lits de camp pliants. Ce qui demeure de route est transformée en petite rivière, où chaque pas doit être mesuré sous peine de planter en pleine face dans l’eau boueuse.  Après bien des précautions , nous atteignons bientôt le village, heureusement situé à moins d’un kilomètre. Nous nous installons dans une petite pièce servant d’entrepôt, qu’un villageois a eu l’amabilité de nous prêter. Dans la pièce d’à côté, s’entassent quelques enfants pour la nuit;  leurs chamaillages s’estomperont rapidement devant les assauts de la fatigue de la journée. Assis sur le pas de la porte, dans le noir complet, un doux frôlement sur mes jambes. Un chat? Non, deux petits chevreaux, tentant de se faufiler dans notre pièce. De toute évidence, on squatte leur abri habituel.  Malgré le confort relatif, le peu de moustiques, je passe une nuit blanche : Claude est un ronfleur invétéré, et j’ai égaré mes «  ears plugs »!
*******
Une journée pleine d’imprévus. Seulement 128 km. franchis depuis LBB. Plusieurs embourbements, une panne mécanique. Malgré l’habileté de Claude et la robustesse du véhicule, les ornières boueuses auront eu raison de notre détermination. Et une journée à ne rien faire. Est-ce que  je deviens africain ou quoi?  Normalement, une telle situation où tu es « pogné » pour seulement attendre m’aurait mis les nerfs en boule en un rien de temps. Mais là, «  pole pole » ( lentement,lentement) on patiente, car il n’ y a rien que l’on puisse faire, de toutes façons.
Mais bon Dieu, pourvu que mon précieux bagage fragile ait résisté à toutes les secousses infligées au cargo durant la journée…

Scènes de la vie quotidienne ou…La Petite vie

December 4th, 2009 by denisr

Samedi 24 janvier 09. Au petit matin, je me promène sur les terrains de l’hôpital, quand depuis la tente de la maternité on m’interpelle : «  Papa Denis, papa Denis! Je suis ici avec Maman Carine! » C’est Gérardine, l’accoucheuse, qui m’apostrophe ainsi.  Je réalise soudain : Carine a accouché! Carine, c’est une des conseillères de l’équipe Santé mentale, en congé de maternité depuis quelques semaines. Elle devait mettre au monde dans un mois, mais voilà, la Nature en a décidé autrement. Je retrouve donc  Maman Carine, radieuse, avec  son rejeton bien emmitouflé et en pleine santé!  Et devinez comment il l’ont appelé, leur garçon?  Je vous le donne en mille : Denis! J’étais ému aux larmes. Un petit-fils congolais, en quelque sorte!
Mon Dieu, comment  pourrais-je un jour quitter ce pays! ?!?…

Pensée d’un jour…pensée du jour.
Mercredi, 4 février 09
La nouvelle est officielle : AirServ, l’ONG en transport aérien, suspend ses opérations dans le Katanga, faute de financement.  Finis les week-ends de repos à Lubumbashi, finies les livraisons de légumes et produits frais à peu près aux semaines. Dorénavant, et jusqu’à nouvel ordre, nous voyagerons par «  kiss » c’est-à-dire par voie terrestre, où deux véhicules se rencontrent à mi-parcours pour s’échanger leurs passagers et leur cargo. Ca veut dire 3 jours de mauvaise route pour atteindre Lubumbashi. Si tout va bien. Si pas de panne. Si pas d’embourbements…
«  Never a boring day, in Shamwana! »

Us et coutumes…et sorcellerie!

December 4th, 2009 by denisr

« C’est l’histoire d’une fille… »
… Marie*, mariée et mère de trois enfants, établis à Boulego*, village situé à environ une cinquantaine de km. de Shamwana, soit à 2 hr. 30 de route. Un jour, son mari tombe gravement malade. Tout de go, elle se rend chez le « féticheur » pour trouver un remède au mal affligeant son époux. Le guérisseur entreprend donc son traitement, qui nécessite bien sûr, plusieurs consultations.  Par quelque mystérieux secret de sa médecine  magique, la guérison du mari en vient à reposer sur le fait qu’elle accepte de coucher avec lui!  Prescription à laquelle elle finira par se soumettre, pour sauver son mari…  En vain, car l’époux finira par succomber, anyway.
Marie, veuve, retourne avec ses enfants chez son père Oscar et  redevient à sa charge; ce qui n’est pas une mince affaire, ce dernier ayant déjà femme et autres enfants à s’occuper.
Marie se tourne donc vers Marcellin, le frère aîné de son défunt mari,  dont elle est supposée dépendre maintenant; mais ce dernier ne veut rien savoir de la prendre en charge, elle et ses enfants. Marie exige donc le « divorce », i.e. la bénédiction du beau-frère pour qu’elle redevienne libre et puisse de nouveau se remarier : c’est la coutume! Mais évidemment, la coutume exige aussi qu’on paye pour obtenir ce « divorce »… ce qui n’est pas non plus, une cynécure!
C’est que Marcellin est un malin… Ayant appris que Marie s’était fait « baiser » (dans tous les sens du terme), il tente d’escroquer le guérisseur en lui soutirant de l’argent; en accordant trop rapidement le divorce à sa belle-sœur, il perdrait son « bargaining power » vis-à-vis le féticheur en question. Mais entretemps, Marie et ses 3 enfants sont toujours à la charge d’Oscar, ce qui n’est pas de la tarte!
Oscar décide donc d’aller chercher conseil auprès des sages du village. Après palabres et discussion sous le manguier, on conviendra d’expédier Marie et ses enfants chez Marcellin, pour  qu’il prenne ses responsabilités vis-à-vis eux et le forcer à accorder le divorce . Ce qui fût fait. Et qui donna les résultats escomptés! Après quelques semaines, devant la charge financière nouvelle qui lui incombait, le Marcellin a lâché prise : après avoir été payé par papa Oscar, il a renvoyé Marie,  dûment divorcée!
Mais cette dernière n’est pas au bout de ses peines…Une autre coutume veut que la veuve d’un mari décédé paie une compensation à la belle-famille : 15,000 CF en l’occurrence, toute une somme ( $ 30 US). Ce que papa Oscar finira par payer, afin de libérer totalement sa fille, et lui permettre un jour de se remarier.
* Les noms sont fictifs pour protéger la confidentialité
******
La situation des femmes d’ici : elles sont toujours dépendantes soit de leur mari, de leur beau-frère, de leur père ou du féticheur!   Leur seul horizon possible, est de trouver un mari qui les soutienne. Les exigences « naturelles » de la coutume ne semblent être là que pour maintenir cet état des choses. Quelque chose comme une société patriarcale, me direz-vous?  Et comment!
Ainsi veut la coutume…

Courrier du lecteur… ( 1ière partie)

November 15th, 2009 by denisr

Je reçois depuis quelques temps des questions de votre part, toutes plus intéressantes et pertinentes, les unes que les autres. J’ai alors décidé de débuter une nouvelle chronique pour y répondre. Malheureusement, mes occupations trop nombreuses et mon peu de temps a fait en sorte que j’ai demandé à une collaboratrice de m’épauler. De la sous-traitance de bon aloi, en quelque sorte…

Je vous la présente. Il s’agit de Sœur Ella Tulafère, une religieuse belge qui était, jusqu’à tout récemment, directrice générale de l’hôpital de Dubié. Maintenant à la retraite, elle vient se la couler douce à Shamwana. Femme d’une grande expérience, elle est arrivée en RDC en 1963, dans ces toutes premières années ( troubles) de l’accession du Congo à l’indépendance. Elle parle couramment le kiluba, le swahili et le lingala, et connaît toutes les subtilités de la culture d’ici. Je lui laisse donc la parole, et le soin de se présenter plus longuement.

«  Mèrcii, Denis, de me pèrrmettre de faire part à tes amis lecteurs de mon expérience de vie au Congo. Je tenterai humblement, mais avec toute la rigueur qui s’impose, de répondre à toutes vos questions, de la plus sotte à la plus pertinente! Que Dieu me vienne en aide!  Mais trêve de bavardage, passons à la première question.

 L…, une lectrice de Rosemont, à Montréal, nous demande :

« Comment se manifeste la fierté,  la coquetterie chez ces gens? »

Sr. Ella : ( disons que celle-là, elle est plutôt dans la catégorie des questions sottes, mais enfin…) Chère L…, ta question reflète bien les préoccupations superficielles et « flashy »  affligeant nos sociétés occidentales! Rien pour me faire regretter le choix de quitter ma Belgique natale! Mais pour répondre plus directement à ta question, je dois bien avouer que la coquetterie fait également ici beaucoup de ravage…

Cela est particulièrement évident le dimanche, où comme par chez-nous, les gens s’ « endimanchent » de leurs plus beaux vêtements pour aller rendre grâce au Seigneur. Je me permettrai une anecdote pour illustrer mon propos. En visite dans un lointain village, il y a de ça  quelques années, je tombe sur une femme plus très jeune, dépenaillée, aux vêtements sales et affalée face à sa hutte plutôt misérable.  Après consultation, je lui ordonne de m’accompagner  au Centre de Santé le plus proche pour consulter l’infirmier de service.  «  Pas tout de suite, pas tout de suite! » me répond-elle. Et de se réfugier dans sa hutte, pour revenir quelques minutes plus tard lavée, et vêtue de son plus beau pagne coloré! Et oui, il n’était pas question de sortir voir le « docteur » sans être vêtue de ses plus beaux atours. Ainsi donc, même chez les plus pauvres, réside encore un fond de fierté et de coquetterie ( un brin de dignité, peut-être… il faudrait que j’y réfléchisse). Cette coquetterie se manifeste aussi par les coiffures élaborées et les perruques originales dont s’affublent les femmes d’ici. Denis me disait justement qu’il était à préparer un reportage-photo uniquement autour de cette question ( une façon pour lui de se rapprocher de ces femmes magnifiques, le coquin!). Passons à une seconde question.

Courrier du lecteur… ( part. 2)

November 15th, 2009 by denisr

M.-H, une lectrice de Mascouche, nous demande :« C’est quoi la suite de l’histoire du gars impuissant? Mes amies n’arrêtent pas de me demander ce qui est arrivé avec lui! »

Sr. Ella : Alors là, ma petite fille, la mâchoire va te décrocher, littéralement! Car cette histoire est vraiment des plus curieuses de notre point de vue occidental, et des plus courantes du point de vue africain. Denis m’a mise au courant de l’affaire, et je vous invite à relire une précédente entrée, à la chronique « Us et coutumes et…sorcellerie »,  pour vous rafraîchir la mémoire. En résumé, la famille avait convenu d’une solution : aller voir un féticheur afin de trancher si, oui ou non, le père était le sorcier qui avait rendu son fils impuissant en lui jetant un mauvais sort.

Voici donc la suite des aventures de Julien l’Impuissant! Après plusieurs semaines, la rencontre avec le féticheur a finalement eu lieu; cela aura pris du temps, car il aura fallu recueillir l’argent nécessaire. Bonne nouvelle! Le père est déclaré innocent, il n’est pas celui qui a jeté un mauvais sort à son fils. Non, la coupable, c’est la mère!!!  La réputation du père est donc lavée; de son point de vue donc, le conflit est réglé, il est prêt à accueillir son fils de nouveau et de prendre l’entière responsabilité de le faire soigner, par les bons soins d’un féticheur, bien entendu. Mais le fils qui n’avait pas participé à la séance avec le féticheur, ne l’entendait pas ainsi…Dans un geste sans précédent, inimaginable, constituant une véritable aberration d’un point de vue culturel africain, Julien donc, s’est présenté au village de son père et devant tout le monde, a réclamé le divorce de son père d’avec sa mère!!!  Le père, semble-t-il, n’a pas bronché, et a joué ça cool : il a invité sa femme à le quitter, à la demande de son fils, mais celle-ci a évidemment refusé. Le jeune homme s’est enfui. De toute évidence le conflit est loin d’être réglé pour lui.

Fin de l’histoire, pour le moment. Julien s’est déplacé dans un autre village, sans laisser d’adresse, pas moyen de le retracer. Les conseillers de l’équipe de Denis ont tenté de saisir le sens de ces derniers développements. La demande de divorce publique est un geste absolument insensé dans le contexte d’ici; cela traduit le profond désarroi du jeune homme. Ils ont aussi appris que Julien avait été un guerrier Mai-Mai, ce qui pourrait expliquer son état troublé, et venir soutenir l’hypothèse d’un stress post-traumatique à la source de ses problèmes d’impuissance. Mais cela demeure encore des hypothèses et une histoire à suivre… Si Freud avait entendu cette histoire, il l’aurait incluse, dans un de ses traités, comme un cas type de Complexe d’Œdipe non résolu !

Je vous remèrrcie de votre attention, chèrrs lecteurs et lectrices. Il m’a fait plaisir de seconder Denis dans sa tâche. J’attends avec impatience vos questions, les plus pertinentes possibles, évidemment. Que le Seigneur vous accompagne dans sa grande bonté!

Sr. Ella Tulafère, religieuse du Saint-Cœur Saignant de Jésus, à la retraite »

Us et coutumes…et sorcellerie! (1ière partie)

November 14th, 2009 by denisr

Centre de Santé de Kisele. A notre arrivée, l’infirmier titulaire nous demande s’il ne faudrait pas évacuer cette enfant vers l’hôpital  : une fillette née la veille, avec un bec de lièvre, et sa maman qui refuse de la nourrir. Pas à cause du bec de lièvre : elle croit que son lait n’est pas bon pour l’enfant.  Après consultation radio avec le médecin à Shamwana , la décision est prise: on ramène la mère et l’enfant de façon urgente dans son village d’origine – on ne la transfère pas à l’hôpital-  pour qu’elle consulte son « féticheur » afin qu’elle accepte de nourrir son enfant, avant qu’il ne meure.

Une femme arrive à la maternité de l’hôpital en grande souffrance, et le bébé qu’elle porte montre des signes de détresse : de terribles contractions la secouent, suite à l’ingestion d’une potion servie par le « féticheur » local, pour provoquer le travail.

Urgence hier soir : un bébé de 15 mois arrive en pleines convulsions, dues à la fièvre et au paludisme sévère. Ses parents avaient consulté le « féticheur » qui avait administré on ne sait quoi à l’enfant. Admis aux  soins intensifs, l’enfant est en détresse respiratoire et  souffre probablement d’une intoxication aux plantes médicinales, en plus de son paludisme sévère. Oxygène, perfusion de médicament. Trop peu et surtout, beaucoup trop tard : l’enfant est décédé aux petites heures.

Trois exemples recueillis ces derniers jours, mais qui sont le lot de notre travail quotidien. En fait,  on peut affirmer que le recours aux « féticheurs » et aux guérisseurs traditionnels est la norme pour la majorité de la population: avant d’aller au Centre de Santé ou à l’hôpital des « bazungu », on passe quasiment toujours par la médicine traditionnelle.

Et cela a souvent des conséquences désastreuses sur l’état de santé des gens. Ainsi, ce refus des femmes d’allaiter est lié à la croyance que le colostrum, ce premier lait si riche, est pourri ou délétère pour le bébé; la croyance veut que le « féticheur » doive purifier le lait par quelque cérémonie, avant d’autoriser la mère à allaiter. Ce qui peut prendre des jours et des jours, provoquant déshydratation et mort des nouveaux-nés. Autre problème, l’application de traitements farfelus, ou l’ingestion de plantes « médicinales » dont les ingrédients actifs sont mal dosés, provoquant plus de mal que de bien. Et le plus grand problème, c’est le retard de consultation; après avoir été traités sans succès par les « féticheurs », les gens viennent finalement  à l’hôpital, souvent dans un état très grave, où il devient pratiquement impossible de les soigner.

Us et coutumes…et sorcellerie! ( part. 2)

November 14th, 2009 by denisr

Que penser de tout cela?

D’abord, quelques distinctions s’imposent. Il y  les féticheurs et les médecins traditionnels. Ces derniers utilisent des plantes, des herbes, des racines et tout un savoir transmis de génération en génération. Les « féticheurs », quant à eux,  utilisent la magie, les incantations et les gri-gri pour mener leurs activités. Il y a aussi les sorciers, qui eux, s’activent à jeter des mauvais sorts pour faire du mal aux gens ( mais ca, c’est une autre histoire!) Dans la pratique, les médecins traditionnels sont aussi souvent des « féticheurs » et vice et versa…C’est à tout le moins ce qu’on m’a expliqué.

Première constatation : ces médecines traditionnelles ont toujours existé. Elles étaient là avant MSF et la médecine moderne, et elles seront toujours là lorsque MSF décidera de faire son baluchon et de quitter Shamwana.

Deuxième constatation : la médecine moderne comme la médecine traditionnelle, a aussi ses limites; et chacun sait également que l’aspect psychologique est un ingrédient essentiel à toute guérison. L’effet placebo et la relation de confiance entre le patient et son médecin, ne sont-ils pas l’équivalent du recours au féticheur et à ses gri-gris?

Evidemment, je ne suis pas en train de dire que médecine traditionnelle et médecine moderne, c’est du pareil au même. Je soutiens seulement qu’on ne peut faire abstraction de la présence des féticheurs dans notre contexte. Il ne faut pas non plus adopter une attitude moralisatrice et de condamner les médecines traditionnelles. Il faut plutôt  changer d’approche et favoriser la collaboration et l’éducation des tradi-praticiens, comme on les appelle à MSF. C’est cette philosophie que j’ai mise de l’avant lors de la discussion du Plan d’action 2009 menée au cours des dernières semaines. Cela a mené à l’adoption de l’objectif suivant :

“ To improve the dialogue with traditional healers in order to encourage collaboration between traditional healing and western medical practices.”

Nous avons commencé à concrétiser ce bel objectif par l’élaboration d’un plan d’action, qui devrait nous permettre d’augmenter le taux d’allaitement à la naissance, de favoriser les références plus rapides vers l’hôpital, de développer l’échange sur les  pratiques  de médecine modernes et traditionnelles. A suivre…

Scènes de la vie quotidienne ou…La Petite vie !

November 14th, 2009 by denisr

C’est la saison des pluies. Le temps est souvent couvert, il pleut aussi régulièrement, les averses transformant la moindre rigole en joyeux torrent débordant! Mais toute cette eau s’accompagne  aussi de toutes sortes de « bibittes », plus ou moins intéressantes… Nous recevons donc la visite de nuées de « mannes » grasses et repoussantes, de termites volantes, de caméléons et de mantes religieuses. Toute cette eau ruisselante a aussi pour effet de faire sortir de leurs trous les animaux qui, jusque là, s’y tenaient tapis confortablement… genre scorpion ! ou encore les mwanbas verts, de rampants serpents parmi les plus dangereux qui soient ( on en a tués trois depuis quelques semaines sur la base, et on en a surpris un se prélassant dans notre salle de séjour il y a deux jours…) Est-il besoin de vous dire que les lampes frontales et les souliers fermés sont à la mode le soir, que la porte de mon tukul demeure fermée la nuit, que mes appartements sont inspectés du toit jusque sous lit avant de me glisser sous les draps, et que mes souliers sont scrupuleusement secoués avant d’y mettre un orteil… Petite vie…!

“T.S. au Congo!”

November 14th, 2009 by denisr

Médecins Sans Frontières, vous connaissez ? Oui bien sûr, mais vous étiez convaincus que c`était  avant tout une affaire de médecins et d`infirmières. Que non ! Depuis plus d`une année, en tant que t.s., ( travailleur social) j`occupe la position de « Mental Health Officer » (MHO)  á Shamwana, un petit village perdu en République démocratique du Congo. Petit topo sur mon expérience de travail.  Pour vous en donner le goût de l`humanitaire, peut-être… ???

Shamwana. Un village de 3,500 personnes, dans la province méridionale du Katanga. Un village situé au centre du « triangle de la mort », une zone comprise entre Pweto, Mitwuaba et Manono. En 2005, c’était la guerre dans cette zone entre les milices Mai-Mai et l’armée congolaise. MSF, déjà installé  à Kilwa et Dubié, à 120 km. de Shamwana, a alors vu déferler dans la ville des dizaines de milliers de réfugiés. Avec la fin des hostilités fin 2005 et le retour des réfugiés dans leurs villages, MSF ouvre en mai 2006  un troisième projet au centre du «  triangle de la mort ». Essentiellement, il s’agit de supporter et superviser les installations de santé primaire et secondaire, durement endommagés par la guerre. On parle ici de 5 Centres de santé disséminés autour de Shamwana, ainsi que d`un petit hôpital de référence de 55 lits situé  á Shamwana même ; se greffe aussi à ce support à la santé primaire de la région, un programme intégré de santé mentale.

En tant que MHO, je coordonne le développement de ce programme de santé mentale, qui offre de l’intervention psycho-sociale á l`intention d`une population ayant subi les affres de la guerre.  Ce programme comprend des activités de consultation individuelle ( 4,000 consultations/ an), des activités de groupe ( groupes de support pour les personnes endeuillées, traumatisées, vivant des sentiments accablants) , ainsi que des activités de psycho-éducation dans les écoles des villages, á l`intention des profs du primaire et du secondaire, ainsi qu`aux étudiants du Secondaire. Une petite partie de notre clientèle (10 personnes sur 260 clients) présente des problèmes psychiatriques. Bien que ce ne soit pas l’objectif premier du programme, nous assurons le suivi de ces patients, en collaboration avec un médecin traitant.

Plus concrètement, mon travail consiste á supporter une équipe de 6 conseillers psycho-sociaux ( 3 hommes + 3 femmes) et leur superviseur congolais á réaliser le travail d`intervention auprès de la population. Ces conseillers sont des non-professionnels. Ils ont été sélectionnés au début du projet pour leurs aptitudes en relation d`aide. A l’embauche, ils ont reçu une formation de base au processus d`intervention psycho-sociale prôné par MSF.  Ils sont tous issus ( ou presque) des petites villes /villages avoisinants, parlent la langue du coin ( Kiluba + swahili) ,  connaissent parfaitement la culture de la population desservie – c`est la leur ! – et la plupart ont vécu eux-mêmes l’horreur de la guerre.

Essentiellement, mon travail est d`assurer la formation continue de cette équipe, par du coaching sur le terrain, par de la supervision individuelle et de groupe, par de la formation continue adaptée aux besoins de la clientèle et aux difficultés vécues par les conseillers. Les consultations individuelles ont lieu à domicile, à l’ombre de la hutte ou sous le manguier, dans des villages situés jusqu’à trois heures de route de Shamwana, par des « routes » difficiles et chaotiques. Le travail, c`est aussi de supporter le superviseur congolais dans son travail de coordination et de liaison avec l`hôpital. L`approche prônée par MSF est une approche de thérapie brève axée sur les solutions : pas de place pour la psychanalyse ou la gestalt ici !  Le travail, c`est aussi de réfléchir á l`orientation et au développement du programme, en lien avec l’équipe de coordination située dans la capitale à Lubumbashi ou encore en lien avec les Mental Health Advisors basés à Amsterdam .

Tout cela a l`air peut-être factuel et « dry », mais je vous jure que c`est tout á fait captivant et fascinant ! Vraiment, on vit ici comme dans une autre dimension, á tel enseigne que le temps file à une vitesse absolument folle ! C`est que le travail est passionnant ! La culture est absolument « flyée » par bouts, on est dans un monde complètement différent, et pourtant, la souffrance humaine est partout, omniprésente. Et au-delá des différences culturelles, les sentiments et la détresse humaine demeurent les mêmes. On se sent vraiment utile et le programme fait vraiment une différence dans la vie des gens. Une goutte d`eau dans l`océan ? Bien entendu. Mais une goutte d`eau quand même !

Oui, vraiment, il y a de la place pour les t.s. à Médecins sans Frontières !

(1)    Article à paraître en nov. 09 dans le Bulletin de l’Ordre des Travailleurs sociaux du Québec

Un week-end ” en ville “!

November 14th, 2009 by denisr

Un match de foot entre l’équipe MSF Shamwana et celle de MSF Dubié : telle est la raison qui m’a amenée à passer tout mon week-end là-bas.  « Deux jours pour un match de foot?”  me direz-vous?  C’est que , voyez-vous, Dubié est situé à 120 km. , à 6 heures d’ici, par une route parfois franchement chaotique. Nous avons quitté samedi matin à 6 : 00, pour arriver passé midi, fourbus ; nous sommes revenus tantôt à 15 :15 . Mais ça en valait le coup.

Dubié est la première ville où MSF a développé ses activités. Pendant la guerre, c’est là qu’ont convergé en provenance des villages de la région des milliers de réfugiés pour former 3 camps de IDP ( Internal Displaced People) . Depuis la fin des hostilités en 2006, les réfugiées sont retournés dans leurs villages, ceux-là même que nous desservons : Shamwana, Kisele, Kampangwe, Kishale, Kabala, Monga et les dizaines d’autres que nous n’atteignons pas. MSF continue ses activités à Dubié en supervisant les activités d’un très grand hôpital, avec les principaux départements hospitaliers, ainsi qu’une  équipe en santé mentale de trois conseillers, malheureusement dépourvue de supervision depuis trop longtemps.

Dubié, c’est la grande ville, comparé à Shamwana! Imaginez : il y a l’eau courante en ville! Pas dans chaque maison, tout de même, mais à même des fontaines publiques avec robinet, oui madame, disséminées aux quatre coins de la localité. Ce système d’aqueduc est alimenté par une source canalisée vers un grand château d’eau distribuant le précieux liquide par gravité. Une grande ville, car il y a de grands bâtiments publics : écoles et couvents, construites par les communautés religieuses et une grande église catholique en briques. Mais là s’arrête toutes prétentions à la dénomination de grande ville : il n’y a pas d’électricité, ni rues pavées. En fait, on a affaire à un très gros village, mais ce qui est frappant, quand on vient de Shamwana, c’est que toutes  les maisons sont faites de briques, toutes.  C’est que la ville n’a pas été touchée par la destruction de la guerre. En me promenant dans le voisinage ce matin, c’est comme si je faisais un saut dans le temps,  à la fois dans le passé et le futur : Shamwana avait cette allure avant la guerre, et retrouvera cet aspect dans plusieurs années, si le spectre de la guerre ne revient pas la hanter. Ce court séjour m’aura fait réaliser toute l’ampleur de la destruction matérielle causée par les hostilités entre l’armée congolaise et les milices Mai-Mai.