Quand la linguistique s’en mêle…

Début de soirée. Il commence à pleuvoir. Comme d’habitude, il a fait chaud avec un ciel dégagé jusqu’à la tombée de la nuit. Aujourd’hui je repensais à mes enfants lorsqu’ils étaient plus jeunes et que l’on débâtait sur le meilleur super-pouvoir qui puisse exister. Je ne parle de « super puissance » d’une nation mais bien de super-pouvoir comme savoir voler, avoir une force extraordinaire, une vision infrarouge, ou être invisible. C’était toujours amusant d’inventer de nouveaux supers pouvoirs et d’en décliner les variantes et les limites.

Il ne me reste que quelques jours de mission à Rutshuru. Mercredi, j’assure la garde de nuit. Jeudi, je prendrai la route pour Goma puis vendredi l’avion à Kigali, au Rwanda, pour repartir chez moi. Tout comme lors de ma première mission, cette expérience avec MSF a été très enrichissante pour de nombreuses raisons différentes. J’ai vraiment apprécié. J’ai aimé rencontrer des gens avec des parcours différents, connaître la RDC, utiliser des techniques chirurgicales que je n’ai pas eu besoin d’utiliser depuis des années et en apprendre de nouvelles. Il y a eu des moments excitants et des moments difficiles. Certains cas chirurgicaux ont été compliqués. Une hernie étranglée chez un enfant de 2 mois par exemple, ou une rupture de l’utérus chez une femme enceinte, une tumeur inopérable qui bloquait l’estomac d’une femme de 40 ans (j’ai pratiqué une opération appelée gastrojéjunostomie pour attacher une boucle de l’intestin grêle à l’estomac au-dessus du blocage pour rétablir une connexion entre les deux organes et permettre à la patiente de boire et manger) et une blessure par balle à la jambe où il était difficile de contrôler le saignement en raison des dommages sur certaines artères et veines. Mais je suis chirurgien depuis assez longtemps pour savoir que même les cas les plus compliqués peuvent être résolus, en Afrique comme ailleurs. A vrai dire, la chirurgie a été la partie la plus facile de la mission pour moi. La barrière de la langue, en revanche, a été un véritable challenge !

Radiologie d'un patient blessé par balle

J’avoue que j’ai accepté de faire cette mission en RDC en sachant qu’il s’agissait d’un pays francophone, que Rutshuru est une mission où l’on parle français et en imaginant que le personnel médical congolais parlerait français et swahili mais peu anglais. J’ai étudié le français au collège et au lycée mais je n’étais pas vraiment le premier de la classe dans cette matière ! Je pense que si le prix de « l’élève le moins apte à parler français dans un contexte professionnel » existait, je l’aurais sans doute remporté ! Depuis que j’ai postulé à MSF, j’ai dû réviser mes leçons pour améliorer mes compétences en français. Je m’en suis assez bien sorti sur ma première mission en République centrafricaine, un autre pays francophone, grâce à l’aide d’un anesthésiste canadien, un interniste franco-anglais et un chef de la logistique américain, tous trois bilingues, qui ont accepté de jouer les traducteurs. Maintenant, mon français est suffisamment bon pour une conversation basique ou une discussion médicale simple, si tant est que l’on me parle lentement et distinctement. Mais tout se complique lors de la réunion hebdomadaire du vendredi où l’équipe échange sur les mauvais résultats et les cas difficiles ! Il m’est alors impossible de suivre (et comprendre) l’ensemble de la conversation. C’est embarrassant de devoir demander aux gens de répéter et de simplifier ce qu’ils viennent de dire, surtout lorsque cela interrompt le flux de la discussion. Ça me demande beaucoup de concentration (et une bonne application de dictionnaire anglais-français sur mon i-phone) pour exprimer mon opinion médicale ; sans compter beaucoup de patience pour ceux qui m’écoutent. Sur la base de vie, la moitié des résidents sont congolais et tous les autres sont des expatriés originaires de France ou de Belgique. Le français est la langue « officielle » lors des réunions, des repas, des veillées, des parties de cartes et de tout autre loisir. Je me couche habituellement épuisé par mon immersion dans la langue française plus que par la chirurgie.

Réunion d'équipe à la base de vie MSF

Je ne me plains pas. Les expatriés de la mission parlent plus ou moins bien anglais et sont toujours prêts à m’aider. Nos conversations sont parfois un mélange de français et d’anglais ; cela nous permet de partager nos langages respectifs et d’enrichir le vocabulaire de l’autre. Tout le monde a été très compréhensif avec moi, mais il est évident que notre différence de langage est une barrière qui me tient à l’écart en dépit du fait que nous formons une équipe, que nous nous apprécions et que nous partageons un but commun. Cette situation me montre à quel point il est difficile de résoudre un problème, interpersonnel ou international, lorsqu’il y a une barrière linguistique entre deux parties qui ont des agendas, des valeurs et des objectifs différents.

La langue de l’Espéranto a été créée en 1887 pour aider à briser ces barrières linguistiques entre les nations et favoriser la paix dans le monde. Malgré ses 125 ans d’existence, il me semble que c’est un échec. J’ai entendu des gens plaisanter sur le fait que l’anglais est le prochain Espéranto ou que le monde entier parlera chinois d’ici 50 ans. Franchement, je trouve difficile d’imaginer des gens renoncer volontairement à leur langue maternelle pour une langue internationale. J’ai bien l’intention de continuer à étudier le français et de le maitriser un jour, mais je ne renoncerai jamais au confort familier de l’anglais, peu importe la façon dont je parle une autre langue.

Comment vaincre cette barrière de la langue ? Existe-il une solution ? Je ne sais pas. Je ne crois d’ailleurs pas que la diversité des langues du monde soit un problème qui mérite une solution. Peut-être que la diversité linguistique est comme la biodiversité : une chose naturelle qu’il est préférable de préserver. Mais, dorénavant je sais quel serait mon super-pouvoir de prédilection : l’aptitude à converser dans toutes les langues pour être capable de comprendre et parler un langage sans se livrer à la gymnastique intellectuelle de la traduction ! Ce serait fantastique.

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One Response to Quand la linguistique s’en mêle…

  1. joelle eeckels says:

    Vous n’etes certainement pas le seul a vous debattre dans les problemes de communication, c’est meme un probleme pour de pas mal de missionnaires… bravo!