Mots d’esprit congolais

Minuit vient de sonner à Rutshuru. Demain matin, Dr F. – l’anesthésiste français qui est arrivé ici en même temps que moi – et moi-même, nous repartons pour Goma. Malheureusement, le planning a joué en ma défaveur et je suis de garde cette nuit. Je rate donc la fête de départ.

Ce matin était une journée typique au bloc ; 12 procédures entre 8 et 13 heures. Parmi ces interventions : une greffe de peau, la mise en place d’une tige de traction chez un patient avec une fracture du fémur, le drainage d’abcès, le débridement de quelques blessures et le changement de pansements, dont deux sur des enfants de moins de 3 ans avec des brulures au 2ème degré sur environ 30% du corps. Une jeune fille de 16 ans a également été admise aux urgences pour une ostéomyélite chronique. Une opération importante sera pratiquée la semaine prochaine pour enlever les parties de l’os infecté. L’ostéomyélite chronique chez les enfants est rare aux États-Unis, mais assez commune en RDC. Dr M. est familier de ce type d’intervention. Chez cette jeune fille, une large partie du tibia est concernée. Elle aura probablement besoin d’un fixateur externe pour éviter une fracture après l’opération et permettre à l’os de se régénérer (naturellement ou grâce à une greffe).

A moins qu’une urgence ou que quelque chose de vraiment excitant n’arrive ce soir ou lors du voyage vers Goma, ce sera mon dernier post jusqu’à ma prochaine mission MSF. Merci à tous ceux qui ont lu mon blog et un grand merci aux lecteurs qui ont laissé des commentaires. J’ai la sensation de devoir en dire plus sur les Congolais pour compléter mon récit mais je ne suis resté que 4 semaines et uniquement sur le territoire de Rutshuru. Ce serait donc un peu  présomptueux de ma part. A la place, je vais partager une blague racontée un matin par un collègue congolais. 11 d’entre nous étions « entassés » (3 sur le siège avant et 8 à l’arrière sur deux banquettes qui se font face) dans le Land Cruiser, en chemin vers l’hôpital. Un interniste français (qui, plus tard, m’a traduit la blague) et moi étions les seuls expatriés dans le véhicule. En ce matin ensoleillé, l’humeur était à la plaisanterie. Deux médecins congolais ont alors commencé à raconter des blagues. Voici celle qui a obtenu le plus d’éclats de rire, même s’il était évident que certains l’avaient déjà entendue.

Arrivée de l'équipe à l'hôpital de Rutshuru

« Le président George Bush (je n’ai pas demandé de préciser lequel car cela ne me semblait pas essentiel), le président François Mitterrand et le président Joseph-Désiré Mobutu (président de la RDC de 1965 à 1997) meurent tous les trois et se rencontrent aux portes de l’enfer. A l’entrée, ils demandent au diable s’il est possible de téléphoner chez eux pour parler avec leur famille une dernière fois. Le diable accepte si chacun s’acquitte du prix de la communication. Tous trois sont d’accord. C’est Bush qui téléphone le premier. Après un appel de 10 minutes, le diable lui tend la facture : 2 000 000 US$. Bush n’est pas content. Il trouve que cela est très cher mais paie la facture. C’est ensuite au tour de Mitterrand qui téléphone pendant 5 minutes. Le diable lui remet une facture de 1 000 000 US$. Il paie mais n’est pas content non plus. Vient le tour de Mobutu. Il appelle chez lui et parle pendant des heures et des heures, en riant et plaisantant avec toute sa famille. A la fin de l’appel, le diable lui remet une facture de 1 US$. Bush et Mitterand sont furieux. Ils se plaignent au diable, l’accusant de favoriser Mobutu et de tirer partie de la richesse des pays occidentaux. Le diable rit et dit : « Non, non, c’est faux. Les États-Unis et la France sont très loin et vos appels longue distance étaient très, très cher. N’oubliez pas que nous sommes aux portes de l’enfer. Le Congo est juste à côté. Mobutu a passé un appel local. »

Je quitte la RDC avec une certaine reconnaissance et beaucoup d’affection pour ce pays et ses habitants. Les montagnes indomptables, les étendues de verdure, le rire et la musique, le travail acharné des gens que j’ai croisé ou aperçu dans la rue ; tout cela est admirable. J’espère revenir un jour, pour une autre mission MSF ou peut-être juste comme touriste pour visiter ces montagnes et ces espaces sauvages. Mais pour l’heure, je vous dis juste merci et bonne chance pour l’avenir.

Sur les routes du Nord Kivu

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One Response to Mots d’esprit congolais

  1. Amandine says:

    Bon vent! Merci pour ce blog, un vrai plaisir de vous lire, Docteur David!