Mieux comprendre la RDC au fil des lectures

Ma plus jeune fille est une fervente admiratrice des romans « The Hunger Games ». Je les lis sur ses conseils et ait terminé le deuxième livre de la trilogie la semaine dernière. L’histoire se déroule dans une Amérique dystopique post-guerre où un gouvernement totalitaire exploite cruellement et supprime la majorité des gens. C’est une lecture intéressante. Il y a deux parties prenantes que l’on peut simplifier ainsi : les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Les personnages et les lieux sont marquants et distincts. Les personnages ont des noms faciles à retenir avec une ou deux syllabes : Gale, Prim ou Katniss. L’action se situe au Capitole ou dans l’un des quartiers numérotés où une seule industrie prédomine. Les motivations des personnages, peu claires tout au long du livre, se dévoilent à la fin de chaque tome lorsque tous les rebondissements sont expliqués et que l’auteur donne toutes les clés au lecteur pour donner un sens à ce qui s’est passé et un aperçu de ce qui suivra dans le tome suivant. J’ai hâte de lire le troisième volet de l’histoire !

L’histoire de la RDC est loin d’être aussi facile. Bien plus que deux entités interagissent ici : le gouvernement élu, plusieurs groupes armés étiquetés « forces rebelles » ou « combattants de la liberté », des troupes soutenues par des gouvernements étrangers, des bandits ainsi qu’une variété d’ethnies. Comme dans tout conflit, tous les belligérants commettent des actes qui empêchent de décerner à quiconque la palme de la « bonne morale ». Il est difficile de garder le fil de l’histoire lorsque les noms des personnages et des lieux dépassent les 5 ou 6 syllabes et ont une consonance étrangère à l’oreille occidentale. Les différents groupes armés arborent des noms avec des acronymes quasiment similaires qui entretiennent la confusion : AFDL, FDLR, FRF, FRPI, LRA, MLC, MPA or RCD. A une époque où la plupart des nouvelles font le tour d’un sujet en 30 secondes chrono, il est beaucoup plus intéressant pour les médias de trouver une histoire concrète à expliquer et facile à comprendre. Si un conflit est bilatéral ou aussi choquant qu’un génocide basé sur des tensions ethniques, il sera plus facilement couvert par la presse et compris par le public. La complexité de la situation en RDC explique en partie le désintérêt de la presse occidentale et du public au sujet des deux guerres du Congo, survenues entre 1996 et 2003, en comparaison de la couverture des événements de 1994 au Rwanda et au Soudan du Sud en 2010.

Portrait de Francine, habitante de Niangara

Portrait de Francine, habitante de Niangara en Province Orientale

 

Je voudrais partager avec vous trois livres qui m’ont aidé à mieux appréhender la situation passée et actuelle à l’Est de la RDC.

« Sur les traces de M. Kurtz » (titre original : « In the footsteps of Mr. Kurtz ») de Michela Wrong raconte le Congo du temps où Mobutu Sese Seko était président. Il donne un aperçu de l’histoire du pays à l’époque où il était la propriété personnelle du roi de Belgique, puis une colonie belge avant l’indépendance en 1960. Le livre est basé sur la propre expérience de l’auteure lorsqu’elle vivait dans ce qui était le Zaïre, et de ses entretiens avec des responsables politiques africains, des ex-fonctionnaires de la CIA, des proches et associés de Mobutu ainsi qu’un large éventail de citoyens congolais. L’histoire se termine peu de temps après la chute du gouvernement de Mobutu et sa mort d’un cancer de la prostate en 1997.

« Dancing in the Glory of Monsters » de Jason K. Stearns couvre la période de 1993 à 2010, dépeignant l’histoire d’un conflit qui a coûté la vie à cinq millions de personnes selon certaines estimations, mais que peu d’occidentaux connaissent (ou peut-être est-ce seulement moi qui n’en avait pas conscience jusqu’à récemment ?). La première partie de l’ouvrage traite de la guerre civile rwandaise ainsi que du génocide et de son rôle précurseur pour les deux guerres du Congo. Les parties suivantes couvrent la première (1996-1998) et la deuxième (1998-2003) guerre du Congo. Vient ensuite la description du conflit en cours dans les provinces des Kivus (Rutshuru est situé dans le Nord-Kivu) à l’Est de la RDC. Comme Wrong, Stearns a une grande expérience de la région, mais la majorité du contenu de son livre retrace les interviews et récits d’expériences de personnes impliquées dans et / ou affectées par ces guerres.

Dans la préface de l’édition de poche, Stearns exprime sa crainte de n’avoir relaté que guerres et tragédie sans vanter les vertus de la RDC telles qu’il a pu les connaitre. « Radio Congo » de Ben Rawlence raconte l’histoire de ces vertus. Lors des préparatifs d’un voyage à l’Est du Congo en 2007, l’auteur découvre l’existence, sur un dépliant promotionnel, d’une compagnie minière belge travaillant dans la ville de Manono, dans la province du Katanga vers la fin des années 1950. Il part donc pour un voyage chimérique à la recherche de ce qu’a pu devenir cette ville, avec pour seul bagage sa maitrise du swahili, et en comptant sur la gentillesse et la bienveillance du peuple congolais. Les multiples rencontres sur son chemin lui donnent raison et dissipent l’image d’une RDC sombre, trop dangereuses pour un voyageur isolé. Comme les deux livres précédents, la force de l’écriture réside ici dans l’authenticité des témoignages et des récits de Congolais qui ont souffert et souffrent encore des effets directs et indirects de la guerre.

MSF travaille souvent à Manono ou dans la localité voisine de Mitwaba, régulièrement victime d'affrontements

MSF travaille souvent à Manono ou dans la localité voisine de Mitwaba (province du Katanga), régulièrement victimes d'affrontements

Ces lectures m’ont apporté une meilleure compréhension de la situation en RDC et une appréciation de sa complexité. Un des objectifs du livre de Stearns était de s’attaquer à ce qu’il appelle le « réductionnisme du Congo » ou la volonté de réduire le conflit à un cadre facile à comprendre. La même problématique se pose dans de nombreux autres contextes, trop compliqués pour être expliqué dans un extrait sonore de 60 secondes, un article de magazine ou un bref paragraphe dans Wikipedia. Avoir lu ces livres me pousse désormais à creuser davantage la question de la complexité des situations politiques et sociales en RDC mais également dans le monde. Après tout, en tant que citoyen américain je vote pour des présidents, sénateurs et représentants du Congrès, des gens qui dirigent la politique étrangère américaine qui affecte de manière positive ou négative le monde entier. En quittant la RDC, j’ai le sentiment d’avoir la responsabilité de rester informé sur le monde et de comprendre ses différents enjeux.

Mais ce soir, alors que je suis encore ici en RDC, planifié pour la garde de demain soir à l’hôpital, je vais juste me détendre et démarrer le troisième tome de « The Hunger Games ».  Je suis impatient de savoir ce qui va se passer.

NB : MSF recommande également l’ouvrage de David Van Reybrouck, « Congo, une histoire ». Le livre du Congo, un essai écrit comme un roman. De la préhistoire aux premiers chasseurs d’esclaves, du voyage de Stanley missionné par Léopold II à la décolonisation, de l’arrivée de Mobutu puis de Kabila à l’implantation industrielle d’une importante communauté chinoise, ce livre retrace, analyse, conte et raconte 90 000 ans d’histoire : l’Histoire d’un immense pays africain au destin violenté.

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4 Responses to Mieux comprendre la RDC au fil des lectures

  1. joseph says:

    Merci Dr David d’etre venu aider à soigner ces femmes et hommes en situation difficiles à l’est du Congo. Votre temoignage est fidèle concernant les réalités congolaises avec des guerres interminables et incompréhensibles..
    Bonne chance et plein succès dans vos missions humanitaires

  2. Danièle Heinen says:

    Pour avoir vécu au Zaïre et voyagé pas mal dans des missions de supervision de projets…de 1982 à 1985. Je suis allée à Manono, (Mine d’étain) à Kalemie) (SOTEXKI, usine textile) à Goma (en transit dans un avion qui livrait du matériel venant du Kenya et ..en panne quelques jours) pour ne parler que de l’est. Parfois on se dit que la dictature avait du bon car y il y avait moins de violences graves (je ne parle pas de vols à la tire, ou dans les voitures, ou de voitures) occurrence quotidienne à Kinshasa) que les horreurs qui se passent depuis les années 90.

  3. bernard Leménager says:

    bravo, David, pour ces commentaires si fidèles des missions à Rutshuru; je suis en plus très admiratif de ton écriture en français ..;et puis c’est l’occasion de te dire tout le plaisir que j’ai eu de travailler avec toi là-bas ….à la prochaine …avec toute mon amitié.
    Bernard

  4. Evelyne Ombeni says:

    en lisant vos quelques lignes ,en laps de temps je comprends mieux encore de la complexité des conflits dans ce pays.
    Beaucoup de courage pour votre travail ,on a vu plusieurs aller au Congo dans le but de chercher les matières premières “l’or ,le diamant et autres … mais vous vous avez choisi d’y aller pour y soigner ces hommes ,ces femmes ,ces jeunes victimes des geurres … un tel acte est digne de louange .
    En voyant ce qui se passe dans ce pays on a tendance à croire que l’humanisme n’est qu’une illusion mais je témoigne encore qu’il est une réalité parceque il ya des hommes ,des femmes comme vous qui en a encore.