Au boulot !

Nous sommes dimanche en début de soirée à Rutshuru et je suis de garde cette nuit à l’hôpital. La température s’est refroidie à l’extérieur (je dirais à peine une vingtaine de degrés) et le ciel se teinte de rouge à l’ouest.

Nous sommes arrivés à Rutshuru hier vers 10 heures du matin, avec le véhicule MSF. Le trajet était surprenant. Les 70 kilomètres qui séparent Goma, une ville qui a connu son lot de catastrophes (naturelles ou humaines) au cours des 20 dernières années, de Rutshuru a duré trois heures durant lesquelles nous avons aperçu un volcan fumant (Mont Virunga) et franchi une poignée de postes de contrôle militaires. On m’informe que la route a été pavée en 1994. Aujourd’hui, le bitume est un lointain souvenir, si ce n’est quelques vestiges çà et là le long de la route. Nous avons traversé des terres agricoles verdoyantes avec des cultures de maïs, canne, oignon, carotte et café en terrasse, à flanc de colline ainsi que des troupeaux occasionnels de bovins et d’ovins. J’étais accompagné par le chauffeur et un anesthésiste français, qui réalise sa 5ème mission avec MSF et travaillera à Rutshuru sur la même période que moi. Nous avons été accueillis par l’un des administrateurs / logisticiens qui nous a fait une visite rapide de la base où nous allons vivre ce prochain mois et nous a montré nos chambres pour nous installer.

Route près de Rutshuru

J’ai rencontré le Dr M. juste avant midi. Chirurgien congolais, il travaille à l’hôpital depuis deux ans. Au cours du déjeuner, il m’a expliqué le fonctionnement du service de chirurgie, y compris le planning des gardes. Trois chirurgiens travaillent sur une rotation de trois jours. Le premier jour, le chirurgien travaille à l’hôpital de 7h30 jusqu’à 11h00, revient à la base pour le déjeuner, puis retourne à l’hôpital à partir de 13h00 pour finir à 17h30. Le deuxième jour, il commencera à 7h30 et terminera à 13h00 pour rentrer déjeuner et faire une pause jusqu’à 17h30 avant de revenir pour assurer « la garde de nuit ». Le 3ème jour, c’est repos jusqu’au lendemain matin, lorsque la rotation recommence. Comme de nombreux plannings, celui-ci peut sembler compliqué de prime abord mais cela fonctionne bien à Rutshuru et la présence d’un chirurgien à l’hôpital est assuré 24/7. Si nous sommes à court de personnel, les deux chirurgiens restants sautent leur jour de repos et la rotation se fait sur deux jours.

Après le déjeuner, nous allons à l’hôpital, à 10 minutes en voiture. Je visite les lieux : service des urgences, soins intensifs, salle des brûlés, services de chirurgie orthopédique, maternité, médecine interne et pédiatrie. Ces trois derniers services sont sous l’égide du ministère de la Santé ; MSF apporte un support consultatif et contribue financièrement via un système de primes au personnel. A Rutshuru, les césariennes sont effectuées par cinq médecins généralistes congolais qui ont reçu une formation supplémentaire en obstétrique. Actuellement, trois de ces médecins sont suffisamment expérimentés pour pratiquer des interventions chirurgicales seuls. Les deux autres nécessitent encore la supervision du chirurgien de garde, qui reste quoi qu’il en soit disponible pour pouvoir intervenir à la moindre complication.

Service de chirurgie, hôpital général de référence de Rutshuru

La visite s’est terminée par le bloc opératoire, plus communément appelé « le bloc ». Après m’avoir présenté le personnel et les différentes pièces (deux salles d’opération et une pour les interventions mineures), le Dr M. m’a expliqué l’utilité des deux grands tableaux blancs à l’entrée. Celui de droite indique le planning des opérations prévues pour la journée tandis que celui de gauche est une liste de patients à voir en urgence ou en consultation lors du tour de salle. A l’intérieur de la salle d’opération, il y a également un tableau qui présente l’ordre exact des interventions en tenant compte des cas urgents qui s’intercalent dans le planning. Il reste trois opérations pour aujourd’hui dont une césarienne. Lorsque je demande qui est chargé d’opérer en fin de journée, Dr M. se tourne vers moi. La visite est terminée, il est temps de se mettre au boulot !

Dr G. devait effectuer une césarienne sur une femme ayant déjà eu deux césariennes. Il m’a invité à opérer avec lui bien qu’il fasse partie des médecins congolais pouvant opérer seul. Je suppose qu’il était curieux de voir ma technique ou juste savoir si j’étais à la hauteur (ou les deux) ! La cicatrice interne était minime et la césarienne s’est très bien déroulée pour une procédure qui présentait de potentiels risques. C’est une fille ! Ensuite, j’ai réalisé les deux autres interventions : pose d’un drain thoracique chez un bébé de 10 mois pour traiter une infection pulmonaire et drainage d’un abcès sur la paroi thoracique chez un adulte. Il était alors 17h30, l’heure de rentrer à la base pour le dîner et tenter de récupérer du décalage horaire.

Ce matin, j’ai travaillé au bloc de 8h à 13h. Nous avons reçu 7 patients : changements de pansements sous anesthésie chez deux enfants brulés, débridement d’un abcès de la hanche chez un bébé d’un mois, drainage d’un abcès du sein chez une femme allaitante, irrigation et  fermeture de lacérations pour deux patients souffrant de traumatismes divers et réparation d’une hernie étranglée chez un garçon de 6 ans.
Comme cela a été le cas durant toute ma carrière, j’ai été particulièrement troublé de voir ces enfants hospitalisés pour brûlures. Je soupçonne la plupart des chirurgiens de ressentir la même chose. Nos deux patients étaient des fillettes présentant des brûlures à l’eau bouillante au deuxième degré. L’une n’a que 21 mois et les brûlures s’étendent sur 20% de son corps mais elle n’aura apparemment pas besoin de greffe de peau ; on aperçoit déjà la peau qui se reforme à certains endroits de ses brûlures. Le deuxième patiente a 10 ans et 40% de sa surface corporelle est brûlée, en profondeur en certains endroits. Il se peut qu’elle ait besoin d’une greffe. Il faut voir comment le corps réagit. En attendant, nous allons traiter les plaies pour éviter une infection.

Dans l’après-midi, après un moment de repos me voilà de retour à l’hôpital pour la garde de cette nuit. Un œil sur le coucher du soleil, je repense aux patients vus plus tôt ce matin et je suis reconnaissant que mes propres enfants se portent bien. Je leur enverrai un texto plus tard ce soir pour dire bonjour.

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One Response to Au boulot !

  1. Chloée says:

    Bonjour , j ‘admire votre job a MSF , quels risques vous prenez tous…
    super j ‘ai de la lecture là..je vous souhaite un bon mois , et faites attention a vous ; cordialement , Chloée.