Mots d’esprit congolais

Minuit vient de sonner à Rutshuru. Demain matin, Dr F. – l’anesthésiste français qui est arrivé ici en même temps que moi – et moi-même, nous repartons pour Goma. Malheureusement, le planning a joué en ma défaveur et je suis de garde cette nuit. Je rate donc la fête de départ.

Ce matin était une journée typique au bloc ; 12 procédures entre 8 et 13 heures. Parmi ces interventions : une greffe de peau, la mise en place d’une tige de traction chez un patient avec une fracture du fémur, le drainage d’abcès, le débridement de quelques blessures et le changement de pansements, dont deux sur des enfants de moins de 3 ans avec des brulures au 2ème degré sur environ 30% du corps. Une jeune fille de 16 ans a également été admise aux urgences pour une ostéomyélite chronique. Une opération importante sera pratiquée la semaine prochaine pour enlever les parties de l’os infecté. L’ostéomyélite chronique chez les enfants est rare aux États-Unis, mais assez commune en RDC. Dr M. est familier de ce type d’intervention. Chez cette jeune fille, une large partie du tibia est concernée. Elle aura probablement besoin d’un fixateur externe pour éviter une fracture après l’opération et permettre à l’os de se régénérer (naturellement ou grâce à une greffe).

A moins qu’une urgence ou que quelque chose de vraiment excitant n’arrive ce soir ou lors du voyage vers Goma, ce sera mon dernier post jusqu’à ma prochaine mission MSF. Merci à tous ceux qui ont lu mon blog et un grand merci aux lecteurs qui ont laissé des commentaires. J’ai la sensation de devoir en dire plus sur les Congolais pour compléter mon récit mais je ne suis resté que 4 semaines et uniquement sur le territoire de Rutshuru. Ce serait donc un peu  présomptueux de ma part. A la place, je vais partager une blague racontée un matin par un collègue congolais. 11 d’entre nous étions « entassés » (3 sur le siège avant et 8 à l’arrière sur deux banquettes qui se font face) dans le Land Cruiser, en chemin vers l’hôpital. Un interniste français (qui, plus tard, m’a traduit la blague) et moi étions les seuls expatriés dans le véhicule. En ce matin ensoleillé, l’humeur était à la plaisanterie. Deux médecins congolais ont alors commencé à raconter des blagues. Voici celle qui a obtenu le plus d’éclats de rire, même s’il était évident que certains l’avaient déjà entendue.

Arrivée de l'équipe à l'hôpital de Rutshuru

« Le président George Bush (je n’ai pas demandé de préciser lequel car cela ne me semblait pas essentiel), le président François Mitterrand et le président Joseph-Désiré Mobutu (président de la RDC de 1965 à 1997) meurent tous les trois et se rencontrent aux portes de l’enfer. A l’entrée, ils demandent au diable s’il est possible de téléphoner chez eux pour parler avec leur famille une dernière fois. Le diable accepte si chacun s’acquitte du prix de la communication. Tous trois sont d’accord. C’est Bush qui téléphone le premier. Après un appel de 10 minutes, le diable lui tend la facture : 2 000 000 US$. Bush n’est pas content. Il trouve que cela est très cher mais paie la facture. C’est ensuite au tour de Mitterrand qui téléphone pendant 5 minutes. Le diable lui remet une facture de 1 000 000 US$. Il paie mais n’est pas content non plus. Vient le tour de Mobutu. Il appelle chez lui et parle pendant des heures et des heures, en riant et plaisantant avec toute sa famille. A la fin de l’appel, le diable lui remet une facture de 1 US$. Bush et Mitterand sont furieux. Ils se plaignent au diable, l’accusant de favoriser Mobutu et de tirer partie de la richesse des pays occidentaux. Le diable rit et dit : « Non, non, c’est faux. Les États-Unis et la France sont très loin et vos appels longue distance étaient très, très cher. N’oubliez pas que nous sommes aux portes de l’enfer. Le Congo est juste à côté. Mobutu a passé un appel local. »

Je quitte la RDC avec une certaine reconnaissance et beaucoup d’affection pour ce pays et ses habitants. Les montagnes indomptables, les étendues de verdure, le rire et la musique, le travail acharné des gens que j’ai croisé ou aperçu dans la rue ; tout cela est admirable. J’espère revenir un jour, pour une autre mission MSF ou peut-être juste comme touriste pour visiter ces montagnes et ces espaces sauvages. Mais pour l’heure, je vous dis juste merci et bonne chance pour l’avenir.

Sur les routes du Nord Kivu

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Quand la linguistique s’en mêle…

Début de soirée. Il commence à pleuvoir. Comme d’habitude, il a fait chaud avec un ciel dégagé jusqu’à la tombée de la nuit. Aujourd’hui je repensais à mes enfants lorsqu’ils étaient plus jeunes et que l’on débâtait sur le meilleur super-pouvoir qui puisse exister. Je ne parle de « super puissance » d’une nation mais bien de super-pouvoir comme savoir voler, avoir une force extraordinaire, une vision infrarouge, ou être invisible. C’était toujours amusant d’inventer de nouveaux supers pouvoirs et d’en décliner les variantes et les limites.

Il ne me reste que quelques jours de mission à Rutshuru. Mercredi, j’assure la garde de nuit. Jeudi, je prendrai la route pour Goma puis vendredi l’avion à Kigali, au Rwanda, pour repartir chez moi. Tout comme lors de ma première mission, cette expérience avec MSF a été très enrichissante pour de nombreuses raisons différentes. J’ai vraiment apprécié. J’ai aimé rencontrer des gens avec des parcours différents, connaître la RDC, utiliser des techniques chirurgicales que je n’ai pas eu besoin d’utiliser depuis des années et en apprendre de nouvelles. Il y a eu des moments excitants et des moments difficiles. Certains cas chirurgicaux ont été compliqués. Une hernie étranglée chez un enfant de 2 mois par exemple, ou une rupture de l’utérus chez une femme enceinte, une tumeur inopérable qui bloquait l’estomac d’une femme de 40 ans (j’ai pratiqué une opération appelée gastrojéjunostomie pour attacher une boucle de l’intestin grêle à l’estomac au-dessus du blocage pour rétablir une connexion entre les deux organes et permettre à la patiente de boire et manger) et une blessure par balle à la jambe où il était difficile de contrôler le saignement en raison des dommages sur certaines artères et veines. Mais je suis chirurgien depuis assez longtemps pour savoir que même les cas les plus compliqués peuvent être résolus, en Afrique comme ailleurs. A vrai dire, la chirurgie a été la partie la plus facile de la mission pour moi. La barrière de la langue, en revanche, a été un véritable challenge !

Radiologie d'un patient blessé par balle

J’avoue que j’ai accepté de faire cette mission en RDC en sachant qu’il s’agissait d’un pays francophone, que Rutshuru est une mission où l’on parle français et en imaginant que le personnel médical congolais parlerait français et swahili mais peu anglais. J’ai étudié le français au collège et au lycée mais je n’étais pas vraiment le premier de la classe dans cette matière ! Je pense que si le prix de « l’élève le moins apte à parler français dans un contexte professionnel » existait, je l’aurais sans doute remporté ! Depuis que j’ai postulé à MSF, j’ai dû réviser mes leçons pour améliorer mes compétences en français. Je m’en suis assez bien sorti sur ma première mission en République centrafricaine, un autre pays francophone, grâce à l’aide d’un anesthésiste canadien, un interniste franco-anglais et un chef de la logistique américain, tous trois bilingues, qui ont accepté de jouer les traducteurs. Maintenant, mon français est suffisamment bon pour une conversation basique ou une discussion médicale simple, si tant est que l’on me parle lentement et distinctement. Mais tout se complique lors de la réunion hebdomadaire du vendredi où l’équipe échange sur les mauvais résultats et les cas difficiles ! Il m’est alors impossible de suivre (et comprendre) l’ensemble de la conversation. C’est embarrassant de devoir demander aux gens de répéter et de simplifier ce qu’ils viennent de dire, surtout lorsque cela interrompt le flux de la discussion. Ça me demande beaucoup de concentration (et une bonne application de dictionnaire anglais-français sur mon i-phone) pour exprimer mon opinion médicale ; sans compter beaucoup de patience pour ceux qui m’écoutent. Sur la base de vie, la moitié des résidents sont congolais et tous les autres sont des expatriés originaires de France ou de Belgique. Le français est la langue « officielle » lors des réunions, des repas, des veillées, des parties de cartes et de tout autre loisir. Je me couche habituellement épuisé par mon immersion dans la langue française plus que par la chirurgie.

Réunion d'équipe à la base de vie MSF

Je ne me plains pas. Les expatriés de la mission parlent plus ou moins bien anglais et sont toujours prêts à m’aider. Nos conversations sont parfois un mélange de français et d’anglais ; cela nous permet de partager nos langages respectifs et d’enrichir le vocabulaire de l’autre. Tout le monde a été très compréhensif avec moi, mais il est évident que notre différence de langage est une barrière qui me tient à l’écart en dépit du fait que nous formons une équipe, que nous nous apprécions et que nous partageons un but commun. Cette situation me montre à quel point il est difficile de résoudre un problème, interpersonnel ou international, lorsqu’il y a une barrière linguistique entre deux parties qui ont des agendas, des valeurs et des objectifs différents.

La langue de l’Espéranto a été créée en 1887 pour aider à briser ces barrières linguistiques entre les nations et favoriser la paix dans le monde. Malgré ses 125 ans d’existence, il me semble que c’est un échec. J’ai entendu des gens plaisanter sur le fait que l’anglais est le prochain Espéranto ou que le monde entier parlera chinois d’ici 50 ans. Franchement, je trouve difficile d’imaginer des gens renoncer volontairement à leur langue maternelle pour une langue internationale. J’ai bien l’intention de continuer à étudier le français et de le maitriser un jour, mais je ne renoncerai jamais au confort familier de l’anglais, peu importe la façon dont je parle une autre langue.

Comment vaincre cette barrière de la langue ? Existe-il une solution ? Je ne sais pas. Je ne crois d’ailleurs pas que la diversité des langues du monde soit un problème qui mérite une solution. Peut-être que la diversité linguistique est comme la biodiversité : une chose naturelle qu’il est préférable de préserver. Mais, dorénavant je sais quel serait mon super-pouvoir de prédilection : l’aptitude à converser dans toutes les langues pour être capable de comprendre et parler un langage sans se livrer à la gymnastique intellectuelle de la traduction ! Ce serait fantastique.

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Mieux comprendre la RDC au fil des lectures

Ma plus jeune fille est une fervente admiratrice des romans « The Hunger Games ». Je les lis sur ses conseils et ait terminé le deuxième livre de la trilogie la semaine dernière. L’histoire se déroule dans une Amérique dystopique post-guerre où un gouvernement totalitaire exploite cruellement et supprime la majorité des gens. C’est une lecture intéressante. Il y a deux parties prenantes que l’on peut simplifier ainsi : les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Les personnages et les lieux sont marquants et distincts. Les personnages ont des noms faciles à retenir avec une ou deux syllabes : Gale, Prim ou Katniss. L’action se situe au Capitole ou dans l’un des quartiers numérotés où une seule industrie prédomine. Les motivations des personnages, peu claires tout au long du livre, se dévoilent à la fin de chaque tome lorsque tous les rebondissements sont expliqués et que l’auteur donne toutes les clés au lecteur pour donner un sens à ce qui s’est passé et un aperçu de ce qui suivra dans le tome suivant. J’ai hâte de lire le troisième volet de l’histoire !

L’histoire de la RDC est loin d’être aussi facile. Bien plus que deux entités interagissent ici : le gouvernement élu, plusieurs groupes armés étiquetés « forces rebelles » ou « combattants de la liberté », des troupes soutenues par des gouvernements étrangers, des bandits ainsi qu’une variété d’ethnies. Comme dans tout conflit, tous les belligérants commettent des actes qui empêchent de décerner à quiconque la palme de la « bonne morale ». Il est difficile de garder le fil de l’histoire lorsque les noms des personnages et des lieux dépassent les 5 ou 6 syllabes et ont une consonance étrangère à l’oreille occidentale. Les différents groupes armés arborent des noms avec des acronymes quasiment similaires qui entretiennent la confusion : AFDL, FDLR, FRF, FRPI, LRA, MLC, MPA or RCD. A une époque où la plupart des nouvelles font le tour d’un sujet en 30 secondes chrono, il est beaucoup plus intéressant pour les médias de trouver une histoire concrète à expliquer et facile à comprendre. Si un conflit est bilatéral ou aussi choquant qu’un génocide basé sur des tensions ethniques, il sera plus facilement couvert par la presse et compris par le public. La complexité de la situation en RDC explique en partie le désintérêt de la presse occidentale et du public au sujet des deux guerres du Congo, survenues entre 1996 et 2003, en comparaison de la couverture des événements de 1994 au Rwanda et au Soudan du Sud en 2010.

Portrait de Francine, habitante de Niangara

Portrait de Francine, habitante de Niangara en Province Orientale

 

Je voudrais partager avec vous trois livres qui m’ont aidé à mieux appréhender la situation passée et actuelle à l’Est de la RDC.

« Sur les traces de M. Kurtz » (titre original : « In the footsteps of Mr. Kurtz ») de Michela Wrong raconte le Congo du temps où Mobutu Sese Seko était président. Il donne un aperçu de l’histoire du pays à l’époque où il était la propriété personnelle du roi de Belgique, puis une colonie belge avant l’indépendance en 1960. Le livre est basé sur la propre expérience de l’auteure lorsqu’elle vivait dans ce qui était le Zaïre, et de ses entretiens avec des responsables politiques africains, des ex-fonctionnaires de la CIA, des proches et associés de Mobutu ainsi qu’un large éventail de citoyens congolais. L’histoire se termine peu de temps après la chute du gouvernement de Mobutu et sa mort d’un cancer de la prostate en 1997.

« Dancing in the Glory of Monsters » de Jason K. Stearns couvre la période de 1993 à 2010, dépeignant l’histoire d’un conflit qui a coûté la vie à cinq millions de personnes selon certaines estimations, mais que peu d’occidentaux connaissent (ou peut-être est-ce seulement moi qui n’en avait pas conscience jusqu’à récemment ?). La première partie de l’ouvrage traite de la guerre civile rwandaise ainsi que du génocide et de son rôle précurseur pour les deux guerres du Congo. Les parties suivantes couvrent la première (1996-1998) et la deuxième (1998-2003) guerre du Congo. Vient ensuite la description du conflit en cours dans les provinces des Kivus (Rutshuru est situé dans le Nord-Kivu) à l’Est de la RDC. Comme Wrong, Stearns a une grande expérience de la région, mais la majorité du contenu de son livre retrace les interviews et récits d’expériences de personnes impliquées dans et / ou affectées par ces guerres.

Dans la préface de l’édition de poche, Stearns exprime sa crainte de n’avoir relaté que guerres et tragédie sans vanter les vertus de la RDC telles qu’il a pu les connaitre. « Radio Congo » de Ben Rawlence raconte l’histoire de ces vertus. Lors des préparatifs d’un voyage à l’Est du Congo en 2007, l’auteur découvre l’existence, sur un dépliant promotionnel, d’une compagnie minière belge travaillant dans la ville de Manono, dans la province du Katanga vers la fin des années 1950. Il part donc pour un voyage chimérique à la recherche de ce qu’a pu devenir cette ville, avec pour seul bagage sa maitrise du swahili, et en comptant sur la gentillesse et la bienveillance du peuple congolais. Les multiples rencontres sur son chemin lui donnent raison et dissipent l’image d’une RDC sombre, trop dangereuses pour un voyageur isolé. Comme les deux livres précédents, la force de l’écriture réside ici dans l’authenticité des témoignages et des récits de Congolais qui ont souffert et souffrent encore des effets directs et indirects de la guerre.

MSF travaille souvent à Manono ou dans la localité voisine de Mitwaba, régulièrement victime d'affrontements

MSF travaille souvent à Manono ou dans la localité voisine de Mitwaba (province du Katanga), régulièrement victimes d'affrontements

Ces lectures m’ont apporté une meilleure compréhension de la situation en RDC et une appréciation de sa complexité. Un des objectifs du livre de Stearns était de s’attaquer à ce qu’il appelle le « réductionnisme du Congo » ou la volonté de réduire le conflit à un cadre facile à comprendre. La même problématique se pose dans de nombreux autres contextes, trop compliqués pour être expliqué dans un extrait sonore de 60 secondes, un article de magazine ou un bref paragraphe dans Wikipedia. Avoir lu ces livres me pousse désormais à creuser davantage la question de la complexité des situations politiques et sociales en RDC mais également dans le monde. Après tout, en tant que citoyen américain je vote pour des présidents, sénateurs et représentants du Congrès, des gens qui dirigent la politique étrangère américaine qui affecte de manière positive ou négative le monde entier. En quittant la RDC, j’ai le sentiment d’avoir la responsabilité de rester informé sur le monde et de comprendre ses différents enjeux.

Mais ce soir, alors que je suis encore ici en RDC, planifié pour la garde de demain soir à l’hôpital, je vais juste me détendre et démarrer le troisième tome de « The Hunger Games ».  Je suis impatient de savoir ce qui va se passer.

NB : MSF recommande également l’ouvrage de David Van Reybrouck, « Congo, une histoire ». Le livre du Congo, un essai écrit comme un roman. De la préhistoire aux premiers chasseurs d’esclaves, du voyage de Stanley missionné par Léopold II à la décolonisation, de l’arrivée de Mobutu puis de Kabila à l’implantation industrielle d’une importante communauté chinoise, ce livre retrace, analyse, conte et raconte 90 000 ans d’histoire : l’Histoire d’un immense pays africain au destin violenté.

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Cours élémentaire sur le traitement des brûlures

Dans mon post précédent, je mentionnais deux enfants souffrant de brûlures. L’hôpital est un centre de référence local pour le traitement des brûlures avec une unité dédiée de 13 lits. Nous traitons un nombre relativement important de brûlures et réalisons la plupart des changements de pansement au bloc, pour deux raisons essentielles : le contrôle de la douleur et la stérilité. J’ai changé les pansements de deux jeunes filles la semaine passée. Je suis heureux de vous informer que toutes deux ont presque complètement guéri de leurs brûlures et rentreront chez elles d’ici quelques jours.

Les brûlures par contact (lésions cutanées provoquées par un objet chaud) sont généralement classées en fonction de la profondeur et de l’étendue de la blessure : brûlure au premier, deuxième ou troisième degré. Les coups de soleil sont des brûlures au 1er degré. Toute brûlure qui se traduit par une cloque remplie de fluide est une brûlure au 2ème degré. Si une brûlure au 2ème degré est peu profonde, il faut compter 3 semaines de guérison (avec des soins appropriés) ; on parle alors de brûlure au 2ème degré superficielle. Après une à trois semaines, la surface à vif de la peau brûlée commence à former de petites parcelles de peau régénérée, plus techniquement appelées « bourgeons de peau », gages de guérison. Parfois, une brûlure au 2ème degré est si profonde que la peau cicatrisera sans se régénérer. On parle alors de brûlure au 2ème degré profonde. Une brûlure au 3ème degré endommage entièrement l’épaisseur de la peau. Lorsque la peau subit ce type de dommage, elle présente l’apparence d’une pellicule blanche, que l’on peut comparer à du cuir. La région brûlée n’est généralement pas douloureuse car les terminaisons nerveuses ont été endommagées.

Greffe de peau suite à une brûlure au troisième degré, hôpital de Rutshuru

La plupart des brûlures que nous recevons ici sont des brûlures au 2ème degré, dues en grande partie à des accidents domestiques causés par des casseroles d’eau bouillante. La difficulté est d’identifier la profondeur de la brûlure, puis de veiller à ce qu’elle ne s’infecte pas en guérissant (une brûlure superficielle au 2ème degré infectée se transformera en une brûlure plus profonde qui empêchera le renouvellement de la peau), tout en contrôlant la douleur. L’alimentation est un facteur déterminant pour favoriser la guérison. Comme toutes les unités de grands brûlés que j’ai visitées ou dans lesquelles j’ai travaillé, Rutshuru suit un certain nombre de protocoles pour la nutrition, le contrôle de la douleur et le changement de pansements. Pour les patients qui présentent d’importantes brûlures, le changement des pansements se fait au bloc, sous anesthésie (kétamine) selon une routine bien établie : retrait des vieux pansements avec des gants non stériles, pose de gants stériles et positionnement d’un champ stérile sous la partie du corps où se trouve la brûlure. Les brûlures sont nettoyées avec une solution de Bétadine 4%, rincées avec du sérum physiologique stérile et séchées soigneusement. Une nouvelle paire de gants stériles est utilisée pour les étapes suivantes : pose de pommade sulfadiazine, gaze imprégnée de vaseline et tampons de gaze stérile, le tout maintenu avec un pansement stérile. Le processus est efficace et l’équipe, expérimentée. Et, comme dans mes souvenirs d’internat en service de brûlés, la moindre entorse au protocole suscite un regard de la part du personnel soignant qui semble dire « Mais que fais-tu ? Tu ne sais donc pas traiter une brûlure ? »

Lors de ma première semaine ici, une des infirmières congolaises expliquait qu’ils recevaient probablement plus de patients brûlés en RDC qu’aux États-Unis parce que tout le monde fait bouillir l’eau ou cuisine au raz du sol. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec elle. D’après mon expérience, les enfants aux États-Unis ont la même tendance à être attirés par le danger et ont la fâcheuse manie de saisir une poêle sur le feu au risque de se brûler le bras et la moitié du buste. Par ailleurs, il me semble que les enfants aiment se courir après – de préférence à l’endroit où l’on cuisine – partout dans le monde, que ce soit près d’un brasero à ciel ouvert ou dans une cuisine intérieure. La RDC présente effectivement le danger des flammes sans protection mais les États-Unis ont leur lot de grilles de propane, fers à repasser électriques et fers à friser que des mains curieuses n’hésitent pas à attraper. L’équation enfants–brûlures relève de facteurs universels qui n’a que faire des différences culturelles.

Cuisine à ciel ouvert - Rutshuru

Cuisine à ciel ouvert - Rutshuru

Pour ce qui est de la prise en charge, il y a quelques différences entre Rutshuru et l’expérience que j’ai pu avoir dans mon pays. Ici, nous changeons les pansements tous les deux jours ; un intervalle plus long que celui pratiqué dans la plupart des unités américaines, pour des pansements à la sulfadiazine. Certaines unités de traitement des brûlures aux États-Unis ont remplacé ce type de pansements par des pansements biosynthétiques, qui imitent mieux la fonction naturelle de la peau mais peuvebt être onéreux. A Rutshuru, les changements de pansements sont davantage pratiqués au bloc car certains équipements de surveillance manquent ou parce que le personnel n’est pas assez nombreux pour assurer le contrôle de la douleur et effectuer le pansement. Malgré ces différences, l’objectif reste le même : traiter le patient avec un pansement efficace, contrôler la douleur et assurer une bonne alimentation, éviter les infections et effectuer une greffe de la peau si nécessaire (éviter de greffer un patient qui peut guérir seul). La contrainte étant de réaliser tout cela dans les limites de votre budget et des ressources de l’hôpital afin de conserver une unité de grands brûlés fonctionnelle, car tant qu’il existera des enfants et de l’eau bouillante, les hôpitaux recevront des patients brûlés. C’est aussi simple (ou compliqué) que cela.

Voila en quelques phrases les rudiments de la gestion d’une unité de grands brûlés sur le long terme. J’aimerais pouvoir résumer ainsi le fonctionnement de la RDC. Je vous expliquerai la prochaine fois pourquoi cela est absolument impossible !

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Au boulot !

Nous sommes dimanche en début de soirée à Rutshuru et je suis de garde cette nuit à l’hôpital. La température s’est refroidie à l’extérieur (je dirais à peine une vingtaine de degrés) et le ciel se teinte de rouge à l’ouest.

Nous sommes arrivés à Rutshuru hier vers 10 heures du matin, avec le véhicule MSF. Le trajet était surprenant. Les 70 kilomètres qui séparent Goma, une ville qui a connu son lot de catastrophes (naturelles ou humaines) au cours des 20 dernières années, de Rutshuru a duré trois heures durant lesquelles nous avons aperçu un volcan fumant (Mont Virunga) et franchi une poignée de postes de contrôle militaires. On m’informe que la route a été pavée en 1994. Aujourd’hui, le bitume est un lointain souvenir, si ce n’est quelques vestiges çà et là le long de la route. Nous avons traversé des terres agricoles verdoyantes avec des cultures de maïs, canne, oignon, carotte et café en terrasse, à flanc de colline ainsi que des troupeaux occasionnels de bovins et d’ovins. J’étais accompagné par le chauffeur et un anesthésiste français, qui réalise sa 5ème mission avec MSF et travaillera à Rutshuru sur la même période que moi. Nous avons été accueillis par l’un des administrateurs / logisticiens qui nous a fait une visite rapide de la base où nous allons vivre ce prochain mois et nous a montré nos chambres pour nous installer.

Route près de Rutshuru

J’ai rencontré le Dr M. juste avant midi. Chirurgien congolais, il travaille à l’hôpital depuis deux ans. Au cours du déjeuner, il m’a expliqué le fonctionnement du service de chirurgie, y compris le planning des gardes. Trois chirurgiens travaillent sur une rotation de trois jours. Le premier jour, le chirurgien travaille à l’hôpital de 7h30 jusqu’à 11h00, revient à la base pour le déjeuner, puis retourne à l’hôpital à partir de 13h00 pour finir à 17h30. Le deuxième jour, il commencera à 7h30 et terminera à 13h00 pour rentrer déjeuner et faire une pause jusqu’à 17h30 avant de revenir pour assurer « la garde de nuit ». Le 3ème jour, c’est repos jusqu’au lendemain matin, lorsque la rotation recommence. Comme de nombreux plannings, celui-ci peut sembler compliqué de prime abord mais cela fonctionne bien à Rutshuru et la présence d’un chirurgien à l’hôpital est assuré 24/7. Si nous sommes à court de personnel, les deux chirurgiens restants sautent leur jour de repos et la rotation se fait sur deux jours.

Après le déjeuner, nous allons à l’hôpital, à 10 minutes en voiture. Je visite les lieux : service des urgences, soins intensifs, salle des brûlés, services de chirurgie orthopédique, maternité, médecine interne et pédiatrie. Ces trois derniers services sont sous l’égide du ministère de la Santé ; MSF apporte un support consultatif et contribue financièrement via un système de primes au personnel. A Rutshuru, les césariennes sont effectuées par cinq médecins généralistes congolais qui ont reçu une formation supplémentaire en obstétrique. Actuellement, trois de ces médecins sont suffisamment expérimentés pour pratiquer des interventions chirurgicales seuls. Les deux autres nécessitent encore la supervision du chirurgien de garde, qui reste quoi qu’il en soit disponible pour pouvoir intervenir à la moindre complication.

Service de chirurgie, hôpital général de référence de Rutshuru

La visite s’est terminée par le bloc opératoire, plus communément appelé « le bloc ». Après m’avoir présenté le personnel et les différentes pièces (deux salles d’opération et une pour les interventions mineures), le Dr M. m’a expliqué l’utilité des deux grands tableaux blancs à l’entrée. Celui de droite indique le planning des opérations prévues pour la journée tandis que celui de gauche est une liste de patients à voir en urgence ou en consultation lors du tour de salle. A l’intérieur de la salle d’opération, il y a également un tableau qui présente l’ordre exact des interventions en tenant compte des cas urgents qui s’intercalent dans le planning. Il reste trois opérations pour aujourd’hui dont une césarienne. Lorsque je demande qui est chargé d’opérer en fin de journée, Dr M. se tourne vers moi. La visite est terminée, il est temps de se mettre au boulot !

Dr G. devait effectuer une césarienne sur une femme ayant déjà eu deux césariennes. Il m’a invité à opérer avec lui bien qu’il fasse partie des médecins congolais pouvant opérer seul. Je suppose qu’il était curieux de voir ma technique ou juste savoir si j’étais à la hauteur (ou les deux) ! La cicatrice interne était minime et la césarienne s’est très bien déroulée pour une procédure qui présentait de potentiels risques. C’est une fille ! Ensuite, j’ai réalisé les deux autres interventions : pose d’un drain thoracique chez un bébé de 10 mois pour traiter une infection pulmonaire et drainage d’un abcès sur la paroi thoracique chez un adulte. Il était alors 17h30, l’heure de rentrer à la base pour le dîner et tenter de récupérer du décalage horaire.

Ce matin, j’ai travaillé au bloc de 8h à 13h. Nous avons reçu 7 patients : changements de pansements sous anesthésie chez deux enfants brulés, débridement d’un abcès de la hanche chez un bébé d’un mois, drainage d’un abcès du sein chez une femme allaitante, irrigation et  fermeture de lacérations pour deux patients souffrant de traumatismes divers et réparation d’une hernie étranglée chez un garçon de 6 ans.
Comme cela a été le cas durant toute ma carrière, j’ai été particulièrement troublé de voir ces enfants hospitalisés pour brûlures. Je soupçonne la plupart des chirurgiens de ressentir la même chose. Nos deux patients étaient des fillettes présentant des brûlures à l’eau bouillante au deuxième degré. L’une n’a que 21 mois et les brûlures s’étendent sur 20% de son corps mais elle n’aura apparemment pas besoin de greffe de peau ; on aperçoit déjà la peau qui se reforme à certains endroits de ses brûlures. Le deuxième patiente a 10 ans et 40% de sa surface corporelle est brûlée, en profondeur en certains endroits. Il se peut qu’elle ait besoin d’une greffe. Il faut voir comment le corps réagit. En attendant, nous allons traiter les plaies pour éviter une infection.

Dans l’après-midi, après un moment de repos me voilà de retour à l’hôpital pour la garde de cette nuit. Un œil sur le coucher du soleil, je repense aux patients vus plus tôt ce matin et je suis reconnaissant que mes propres enfants se portent bien. Je leur enverrai un texto plus tard ce soir pour dire bonjour.

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En route vers Rutshuru

Je quitterai Seattle pour la République démocratique du Congo (RDC) dans les 24 heures. Ce sera ma deuxième mission avec Médecins Sans Frontières comme chirurgien ; six mois seulement après avoir passé 5 semaines pour une mission en République centrafricaine. Cette fois-ci, je me rends à l’est de la RDC, près du lac Kivu, dans la région des Grands Lacs, pour travailler à l’hôpital de la ville de Rutshuru.

MSF intervient dans l’hôpital de Rutshuru depuis 2005. Ce qu’on m’a expliqué sur le projet de Rutshuru, c’est qu’il s’agit d’une initiative conjointe avec le ministère de la Santé de la RDC. Le service de chirurgie est sous les auspices de MSF et généralement doté de trois chirurgiens (parfois seulement deux lors de rotation du personnel). En 2011, une moyenne mensuelle de 424 opérations ont été réalisées à l’hôpital. Presque toutes les interventions chirurgicales concernaient des traumatismes, des interventions chirurgicales d’urgence ou des césariennes. Un anesthésiste que j’ai rencontré lors de ma première mission avait travaillé à Rutshuru en 2010 et me l’avait décrit comme un hôpital fréquenté et efficace, au milieu de paysages spectaculaires. Une recherche rapide sur Google montre que Rutshuru est situé à moins de 50 km du Parc National des Virunga, une destination autrefois touristique pour ses gorilles ainsi que le mont des Virunga, un volcan semi-actif dont la dernière éruption date de 2002.

Route entre Goma et Rutshuru, au pied du volcan Nyiragongo

 

Comme un étudiant de licence arrogant qui se rend compte qu’il a appris le plus important en première année d’université, je suis détendu avant ce voyage, hormis le regret de laisser mes enfants à nouveau pendant un mois et le stress des derniers préparatifs pour 5 semaines de mission loin de la maison. Les bagages seront plus faciles à faire cette fois-ci ; je m’y attèlerai aujourd’hui. Je dupliquerai ce que j’ai pris la dernière fois, à quelques détails prés : une paire de sandales supplémentaire, moins de pantalons, un peu plus de barres chocolatées Clif, moins de t-shirts (je peux toujours porter un t-shirt MSF lorsque ma réserve personnelle est épuisée), davantage d’adaptateurs pour prises électriques pour recharger simultanément ordinateur, téléphone et appareil photo si l’occasion se présente, une petite laine pour les soirées plus fraiches et des livres (j’ai décidé d’entrer dans le monde de la cyber-lecture et ai craqué pour une tablette). J’ai aussi eu l’opportunité de faire quelques recherches et lectures pré-départ, y compris la relecture du livre « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, et des extraits de « Fantômes du roi Léopold » et « Sur les traces de M. Kurtz » pour essayer de me familiariser avec les différents acteurs politiques et militaires actuels de la RDC. J’ai aussi regardé à nouveau « Dark of the Sun » (un vieux film de guerre des années 60 avec Rod Taylor et Jim Brown qui se déroule dans l’ancien Congo belge – un des films cultes de Quentin Tarantino parait-il).

Demain, je prends l’avion de Seattle dans l’après-midi. Après quelques arrêts brefs et des changements d’avion, mon arrivée à Kigali, au Rwanda, est programmée seulement 26 heures plus tard ! Il sera alors 2 heures du matin. Je serai récupéré par quelqu’un de MSF et à partir de là, le voyage commence vers Goma en RDC, puis plus au nord, à Rutshuru. J’écrirai plus quand je serai là-bas.

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