Toute une équipe!

Dimanche dernier, 5h30, nous partions en exploration dans un village qui se trouve à 2-3 jours de marche. Nous partons très tôt pour éviter de marcher pendant la période la plus chaude de la journée. Ce village est très très éloigné, au fond du district de Kalikot: Dholagohe. Aucun expat n’y a jamais mis les pieds! L’équipe était composée d’employés MSF et de porteurs, une dizaine de personnes. Il s’agit d’une région qui souffre souvent d’épidémies de choléra avec plusieurs décès. Les conditions sanitaires sont apparemment pitoyables. Nous allions voir ce que nous pouvons faire pour améliorer la situation. Par la même occasion, nous allions évaluer l’ampleur de la malnutrition et les problèmes de santé en général. Nous allions aussi visiter deux autres villages sur notre route. Au total la mission durera 8 jours, environ 37 heures de route à pied plus les déplacements locaux. Peu d’eau pour l’hygiène, eau à boire traitée au chlore, alimentation limitée et conditions de vie vraiment basiques pendant 8 jours et 7 nuits. Pas toujours facile! Mais j’étais quand même bien excitée. Cela fait un mois que je suis ici et je n’ai pas encore eu l’occasion de commencer mon travail dans les villages environnants. Car malheureusement avec la période des élections puis l’autre médecin malade, je n’ai pas encore pu quitter l’hôpital.

En fait, lundi soir nous étions déjà de retour à Manma. Les choses ne se sont pas passées comme prévu. J’avais tellement hâte de commencer mes activités à l’extérieur. Je suis terriblement déçue, surtout que c’est pour moi qu’on a dû faire demi-tour. Je me suis blessée à un genou. Je vous rassure tout de suite, je vais mieux. J’ai vécu toute une expérience pendant les 2 jours que j’ai passé sur la route. Une expérience physiquement difficile et mentalement bouleversante.

Nous avons quitté l’hôpital à 6 heures dimanche matin. Nous avions 8 heures de marche à faire dans la journée. D’abord en forte descente pendant 2 heures et demi. Après environ 30 minutes de descente, j’ai senti un malaise dans mon genou gauche, spontanément, sans traumatisme. Je ne sais pas si je me suis pincé un ménisque ou s’il s’agit d’une entorse ou d’une tendinite. Puis ce malaise est devenu présent à chaque pas. Comme les pas en montée et sur le plat n’étaient pas douloureux, je me suis dis que ça devrait aller pour le reste de la journée. J’endurais mon mal tout en ayant bien hâte d’arriver en bas. J’étais donc très contente d’arriver à Lalignat et de traverser le pont vers l’autre rive sur laquelle nous allions marcher encore 5-6 heures, mais en petites montées et descentes. Effectivement, les descentes n’étant plus aussi longues, je réussissais à marcher assez bien, sans grande douleur.

Nous nous sommes arrêtés à 10h30 pour dîner. Ici, c’est comme ça que ça se passe. Les Népalais prennent deux repas par jour, vers 10h30 et 20 heures. Il s’agit de Dal-Bhat à chaque repas. Comme nous nous sommes levés à 5 heures, le Dal-Bhat était bienvenu à 10h30. Après s’être bien repus, nous avons fait une petite sieste avant de continuer.

Nous avons marché pendant 7 heures et demies dans la journée, sous le chaud soleil. Je ralentissais la cadence à chaque descente, mais ça allait. Arrivés à Bhattadi, vers 17h30, nous avons pris un thé, relaxer et fait un brin de toilette. Au repos, je ne sentais pas de douleur dans mon genou, alors j’avais espoir qu’après une nuit de repos je puisse à nouveau marcher normalement et continuer la mission vers Dholagohe.

Cette journée de marche m’a demandé beaucoup d’effort en raison de ma blessure et de la chaleur. Je pensais dormir comme un bébé tellement j’étais épuisée. Mais je n’ai presque pas dormi de la nuit! Il faisait une chaleur horrible dans cette vallée. Des chiens n’arrêtaient pas de japper. Les propriétaires de l’auberge se déplaçaient sans cesse de leur chambre à la cuisine, m’éclairant le visage de leur lampe de poche à chaque fois. Je me suis levée à 5 heures, pas reposée du tout. J’ai tout de suite fait quelques pas pour tester mon genou… chaque pas était maintenant douloureux. J’ai dû me résigner: pas question de continuer vers Dholagohe. D’abord, je ne m’imagine pas endurer cette douleur pendant une semaine de marche. Ensuite, si cela venait à empirer il serait de plus en plus difficile de revenir vers Manma. J’étais déchirée mentalement, mais je devais me contraindre à faire demi-tour, avec toute l’équipe. Car il n’était pas possible pour l’équipe de faire cette explo sans expat médical. Après tous ces efforts, après toutes ces attentes, je devais me résigner à rentrer à la maison, à l’hôpital de Kalikot. J’étais déçue, frustrée et désolée des conséquences de cet incident.

La marche de retour vers Manma a été physiquement très pénible, surtout les pas en descente. Heureusement que j’avais mes bâtons de marche. Je pouvais alors mettre beaucoup de poids sur mes deux bâtons et ma jambe droite, libérant le plus possible mon genou gauche. Toute l’équipe marchait à mon rythme. Deux personnes devant pour ouvrir le chemin et tout le reste de l’équipe derrière moi avec Meghraj, le chef d’équipe, toujours à quelques centimètres de moi. Je ne le voyais pas, mais je sentais sa présence, juste derrière moi, comme un ange-gardien, surveillant chacun de mes pas et m’offrant un support moral. Chaque pas me demandait un effort épouvantable. Le chemin était difficile, rocailleux, accidenté et souvent étroit, à flanc de montagne. Je gardais les yeux rivés sur le sol et me concentrais sur chacun de mes mouvements.

Après 3 heures et demies de marche, nous sommes arrivés à Raku, village où nous allions prendre le Dal-Bhat. J’étais épuisée, au bout de mes forces. J’ai mangé un peu de Dal-Bhat (l’appétit n’était pas au rendez-vous) et je me suis reposée.

Le pont de Raku ayant été réparé récemment, il y avait une possibilité pour nous de revenir par un chemin plus court. Il nous resterait alors environ 3 heures de marche. Des membres de notre équipe sont donc allés explorer le pont. Mais le pont n’était pas en bonne condition et avec mon handicap, il n’était pas prudent de passer par ce chemin. Nous avions donc encore plus de 6 heures de marche à faire pour rentrer, dont plus de 3 heures en montée abrupte. Encore 6 heures comme ça! Impossible. Je n’y arriverai pas. Je me suis mise à pleurer. Deux options: ou bien on dort en route et on continue le lendemain, ou bien on me porte pour une portion du chemin. Il était déjà près de 13 heures.

L’option de dormir en route n’était pas très attrayante. D’abord, passer une autre nuit comme celle de la veille n’était pas très reposant. Puis, à la vitesse à laquelle je marchais, c’était un peu pénible pour toute l’équipe même si personne ne s’en plaignait. Imaginez les porteurs, ils portent leur fardeau pendant deux fois plus de temps! J’en profite ici pour vous dire à quel point j’avais une équipe extraordinaire. J’ai senti leur support à chaque instant. Encore aujourd’hui je suis très émue lorsque je pense à cette journée.

C’est en réalisant que ça allait non seulement alléger mes souffrances mais aussi alléger toute l’équipe si on rentrait plus rapidement que j’ai accepté qu’on envoie un brancard et des porteurs pour me monter jusqu’à la maison. Nous avons donc convenu que j’allais marcher jusqu’à Lalignat, environ 2 heures. Et que de là, j’allais être portée sur un brancard.

J’ai mis 2 heures et demies pour me rendre à Lalignat. J’étais exténuée. Quatre porteurs nous attendaient, avec un brancard. Après une petite pause, j’ai pris place sur ce dernier et nous sommes partis. Il faut un peu piler sur son orgueil pour accepter d’être portée ainsi alors qu’en fait je pouvais encore marcher. Si j’avais eu une jambe cassée, cela aurait été plus évident et plus facile à accepter.

Cela n’a pas été facile pour les porteurs. Dans la première partie de la montée, il y avait des branches d’arbres de chaque côté du sentier que d’autres membres de l’équipe devaient repousser. L’effort était considérable pour porter ce brancard et mes 65 kg lors de cette montée. Nous nous sommes arrêtés quelques instants avant d’entreprendre la deuxième partie, plus abrupte et plus étroite. Là, c’était horrible… pour moi. Les porteurs avaient beaucoup de difficultés à passer dans l’étroitesse du sentier. À certains endroits, ils empruntaient même les champs en terrasses pour passer. Toute l’équipe participait à l’effort. Les porteurs faisaient rotation. Les autres les tiraient par la main, dégageaient le sentier ou me retenaient sur le brancard. J’ai trouvé ça terriblement pénible d’être allongée sur un brancard, impuissante, et de sentir tous ces efforts déployés pour me ramener à domicile.

À un moment le brancard a fait CRAC, une des tiges de métal a cédé. Ça m’a fait un choc. Je savais que je ne pouvais pas tomber. Mais quand même, quand tu es comme ça, suspendue dans les airs sur le bord d’une falaise à regarder le ciel, que tu ne vois pas ce qui se passe, que tu ne peux que remettre ta confiance entre les mains des autres, que tu es submergée par la fatigue et les émotions… ça fait peur. Je me suis mise à pleurer. À partir de ce moment-là, j’étais comme dans un état second. Derrière mes verres fumés et sous ma casquette, des larmes s’écoulaient continuellement de mes yeux comme le flot d’un robinet fuyant.

Aujourd’hui j’arrive à voir cela d’une façon un peu plus nuancée. Pour les autres je pense ce n’était rien de si extraordinaire, il arrive souvent que des patients soient portés de village en village parce qu’ils ne peuvent marcher. Et les porteurs étaient sûrement contents d’avoir une journée de travail payée alors qu’ils n’ont travaillé que quelques heures. Ce fut probablement une expérience de travail d’équipe, de coopération et de sentiment d’utilité pour toute l’équipe. Ces points de vue me permettent aujourd’hui d’être plus sereine vis-à-vis cette expérience. Mais je peux vous dire que pendant que je la vivais, j’étais défaite. Les quelques jours qui ont suivi, je ne pouvais pas y penser sans avoir les larmes aux yeux. Sans aucun doute, cette journée fut une expérience pénible. Mais ce sentiment d’appartenance à une équipe, cette collaboration, et combien d’autres émotions que je n’arrive pas à décrire avec des mots constituent probablement les souvenirs que j’en garderai. Cette journée fut une expérience humaine extraordinaire.

Cela fait maintenant 5 jours que je repose mon genou. Il me fait encore mal lors de certains mouvements. Je ne sais pas au juste quel est le problème. Je devrai peut-être aller à Katmandu pour faire des examens, mais comme il faut marcher 6 heures pour rejoindre la voiture, ça complique un peu les choses. J’attends de voir comment ça évolue. J’ai bon espoir que ce ne soit que temporaire et que je puisse un jour débuter mes activités de "outreach".

2 Responses to “Toute une équipe!”

  1. Ghislaine Télémaque Says:

    Isabelle … Je retiens mon souffle à te lire!
    Question: Est-ce que l’équipe compte y retourner?
    Nous t’envoyons beaucoup d’énergies positives.
    Ghislaine

  2. Marie Eve - Kuujjuaq Says:

    Wow !
    Tu es une très bonne conteuse… Je te lis toujours avec passion. J’arrive à visualiser comment tu as vécu tout ça. Je t’encourage à continuer la belle ! Vraiment tu es un exemple de force, de courage et de détermination !!

    Gros calin et Prompt rétablissement à ton genou
    :-)

    xxxxx

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