Fin de mission

June 6th, 2008 by isabellec

Je suis dans le Teraï depuis 3 semaines. J’ai travaillé en cliniques mobiles ici le temps de me rétablir de ma blessure au genou. Le climat chaud et humide et l’environnement sont tout à fait différents des montagnes. Ici tout est plat et rempli de champs de culture: riz, maïs, concombre, courges, Il y a aussi plusieurs arbres fruitiers: mangues, bananes, lychees, etc. Il paraît que cela ressemble beaucoup à l’Inde. Le Népal est petit mais ce pays a une diversité incroyable. Je suis contente d’avoir eu l’occasion d’en connaître différentes facettes.

Mon genou va bien maintenant, je ne ressens aucune douleur. Mais je ne retournerai pas à Kalikot. C’est donc ici que se termine ma mission au Népal. Je suis évidemment bien déçue. Kalikot me plaisait beaucoup et je n’ai pas pu y accomplir le travail que je devais accomplir. Un évènement fâcheux mais accidentel et incontrôlable m’en ayant empêchée. J’ai passé de bons moments au Népal, dans les montagnes et dans le Teraï, autant sur le plan personnel que professionnel. J’en garderai de bons souvenirs.

En clinique mobile

May 29th, 2008 by isabellec

Je travaille maintenant avec l’équipe médicale dans les cliniques mobiles du Teraï. Nous partons le matin avec un peu d’équipement médical et des médicaments et rentrons à la base le soir même. Nos cliniques se trouvent à environ une heure de route. Nous travaillons sous des tentes. Il fait extrêmement chaud, autour de 40C. Dans les prochaines semaines nous devrons déménager dans des locaux afin de pouvoir continuer nos activités pendant la saison des pluies qui arrive à grands pas.

Certains patients marchent plusieurs heures, presque une journée pour avoir accès à des soins de santé gratuits. Les patients sont souvent trop nombreux pour que nous puissions tous les voir. Nous devons trier les cas les plus urgents. Une des urgences est la malnutrition. Quand on parle de malnutrition, on ne parle pas de « mal-bouffe » ou d’un abus de gras et de sucre. On parle ici d’enfants en pleine croissance qui ne reçoivent pas les nutriments nécessaires à leur développement. Nous avons admis 16 nouveaux patients dans notre programme de nutrition cette semaine. En quatre mois, près de 70 patients ont été admis. Il semble qu’une cause importante de la malnutrition ici soit les mauvaises pratiques de sevrage d’allaitement maternel. Les mamans ne savent pas préparer une nourriture adéquate pour leurs enfants, elles leur donnent le mets traditionnel, le dal-bhat (riz et lentilles). Les enfants mangent très peu, souffrent de carences et s’en suivent les problèmes de développement physique et intellectuel. Les enfants admis dans notre programme de nutrition reçoivent des sachets contenants une pâte à base d’arachide spécialement riche en énergie et en protéines (Ready-to-Use Therapeutic Food). Ils doivent manger 2 à 5 paquets par jour selon leur poids, accompagnés d’une alimentation normale. On passe beaucoup de temps à expliquer aux mères les bonnes pratiques d’hygiène et de préparation des repas. Les enfants sont suivis chaque semaine pour détecter les problèmes médicaux, répéter l’enseignement et suivre leur prise de poids. Nos patients sont libérés lorsqu’ils atteignent et maintiennent un poids satisfaisant. Une de nos patientes mal nourries a souffert de malaria cette semaine. Elle a reçu une médication adéquate et quelques jours plus tard elle s’amusait avec moi à la clinique.

Cette semaine j’ai rencontré une mère qui vient en cachette au programme de nutrition avec son enfant car sa belle-famille le lui interdit. Elle leur dit qu’elle va au marché puis elle passe nous voir. Malheureusement, nous devons fermer cette clinique parce que la route n’est pas praticable pendant la saison des pluies. Je lui rappelle l’importance de poursuivre le programme même si elle doit changer de clinique. Mais elle me dit que notre autre clinique est trop éloignée de chez elle pour qu’elle puisse continuer à venir en cachette. Que répondre à cela? J’ai insisté sur l’importance de préparer une nourriture adéquate pour son enfant, en espérant qu’il se développe normalement malgré l’abandon de notre programme.

Un autre problème trop fréquent est le prolapsus utérin, l’utérus descend dans le vagin jusqu’à sortir à l’extérieur du corps. Ce problème médical est très fréquent au Népal. Au Canada j’ai rencontré quelques cas de prolapsus utérins dans ma pratique, mais plutôt rarement et toujours chez des femmes âgées. Ici, de jeunes femmes de 25 ans en souffrent. Il est difficile d’expliquer précisément quelle en est la cause mais quelques hypothèses sont soulevées.

Selon la tradition, la femme népalaise est considérée impure lorsqu’elle accouche. Beaucoup de Népalaises, surtout en région rurale, ont donc comme pratique d’accoucher seule, sans aide, souvent dans une grange avec les animaux. Elles n’ont pas de notion de bonne méthode d’accouchement et leur mère n’est pas présente pour les aider. Elles peuvent commencer à pousser alors que le col de l’utérus n’est pas complètement ouvert, elles peuvent pousser sur le fond utérin afin de propulser le fœtus vers le vagin, etc. Après l’accouchement, elles tirent parfois sur le cordon ombilical dans le but de faciliter l’expulsion du placenta. Ensuite, elles demeurent souvent seules pendant une dizaine de jours, sans sortir. Elles n’ont pratiquement rien à manger. Puis, lorsqu’elles rejoignent le monde extérieur, elles doivent reprendre le travail dans les champs très rapidement sans laisser le temps à leur corps de récupérer de la grossesse et de l’accouchement. L’ensemble de ces facteurs peut contribuer à un prolapsus utérin. C’est incroyable de voir de jeunes femmes en souffrir alors qu’elles n’ont eu qu’un seul enfant.

Le prolapsus utérin cause des problèmes de miction et de défécation, engendrent de la douleur lors de la marche et des activités quotidiennes, sans compter les difficultés à avoir des rapports sexuels et concevoir des enfants. Nous pouvons aider ces femmes en leur installant un pessaire, c’est un anneau qu’on introduit dans le vagin pour retenir l’utérus en place. Cela peut aider temporairement, mais la solution définitive est chirurgicale. Quelques camps chirurgicaux sont organisés au Népal pour corriger les prolapsus utérins. MSF collabore à l’organisation d’un de ces camps en juin. MSF participe aussi à l’éducation des femmes sur les bonnes méthodes d’accouchement. Nous encourageons les femmes à venir accoucher dans les structures de santé afin de recevoir le support adéquat.

Nous passons beaucoup de temps sur la promotion à la santé et l’hygiène. Chaque journée commence par une séance de promotion à la santé pour toutes les personnes présentes. Cela s’ajoute à l’information plus ciblée et personnalisée donnée à chaque patient qui consulte. Nous espérons contribuer ainsi à l’amélioration de la qualité de vie des gens.

 

Un petit voyage à Kathmandu

May 17th, 2008 by isabellec

Après 10 jours de repos, ma douleur au genou persistait alors on a décidé que je devais aller à Kathmandu pour voir un spécialiste. Comme mon travail comporte beaucoup de marche en montagne, vaut mieux savoir ce qu’il en est et tenter de savoir si je peux partir en « Outreach » prochainement. Mais le voyage vers Kathmandu n’est pas simple. Avec mon genou blessé, je ne peux pas marcher toute une journée pour me rendre au véhicule avant de faire les 12 heures de voiture puis le vol en avion pour finalement arriver à Kathmandu. Alors on a trouvé une solution :  je suis partie à dos de cheval.

J’ai quitté le projet jeudi, le 8 mai à 7h15, avec des membres de l’équipe de coordination qui étaient venus nous visiter. Le cheval, et son « chauffeur », sont arrivés en retard car ils sont allés à Manma pour prendre une selle. Mais LA selle est brisée…  Alors ils ont mis 5 couvertures pliées en deux sur le dos du cheval et ont manigancé une espèce de selle avec de la corde.  Je dois dire que j’ai été plutôt étonnée par cette selle de fortune et son pseudo-confort. Mais après avoir passé 10 heures à me faire « cogner le derrière » sur le dos d’un cheval assez amaigri, j’avais une certaine partie de mon anatomie un peu endolorie. 

a dos de cheval

Il serait difficile et un peu dangereux de se promener à cheval sur le sentier de marche.  Alors nous sommes descendus par la route. Nous avons mis 10 heures, sous le chaud soleil, pour rejoindre notre véhicule. La descente à dos de cheval s’est bien passée.  Le cheval était très calme, il ne réagissait pas du tout aux bruits des klaxons, ni aux aboiements des chiens. Son maître l’a bien dirigé et il l’a bien nourri au cours de cette dure journée de labeur. Il avait apporté du maïs dans son sac à dos et il lui trouvait du feuillage sur la route.

Nous avons roulé pendant une demi-heure pour s’arrêter à un hôtel-restaurant.  Mais là, faut pas vous imaginer le Holiday Inn!  C’est un bon hôtel pour la région.  On a eu droit à une chambre pour les dames (nous étions deux) et une pour les hommes (deux également).  Un bon lit ferme qui ressemble plus à une table qu’à un lit, l’eau courante dans la rivière qui passe pas loin de l’hôtel et une toilette sèche à l’extérieur.  La toilette est un luxe dans les régions du Népal car la plupart des petits villages n’ont que des toilettes à aire ouverte, c’est-à-dire que les gens font ça à peu près n’importe où (et je n’exagère pas, ils n’ont même pas de lieu désigné).  Avant d’aller dormir, les gars nous ont préparé un curry de poulet.  Je n’avais pas mangé de viande depuis 6 semaines!  Ouais, j’ai dit que c’était un restaurant aussi, mais nos amis népalais aiment bien cuisiner et ils préfèrent préparer la viande eux-mêmes.  C’était délicieux!

J’ai très bien dormi, le village était tranquille et j’étais aussi épuisée.  Nous avons pris la route à 6h30 :  10-11 heures à faire avant de joindre l’aéroport de Nepalgunj pour prendre l’avion vers Kathmandu.  À 8h00 nous avons pris un thé.  Dans le village suivant nous avons trouvé 5-6 camions arrêtés… la route est bloquée.  Un camion s’est embourbé et un autre a un bris mécanique.  Ils attendent une pièce de rechange qui viendra de la ville, à 6 heures de route.  Ça va prendre des heures!  Pas de problème.  Une chèvre a été abattue ce matin, les gars vont nous cuisiner un curry.  Nous sommes restés 6 heures dans ce petit village à attendre, rien à faire.  Les camions ont finalement été déplacés, on les a d’abord vidé de leur charge, déplacés, puis rechargés.  Nous avons donc repris la route.  Mais nous n’avons pas pu nous rendre à Nepalgunj en véhicule car la route était bloquée avant Nepalgunj.  Ils appellent ça des « bandas ».  Les Népalais ferment une route quand ils veulent attirer l’attention.  Y’avait donc un banda suite à un assassinat, on cherche à arrêter le coupable.  Et un autre parce qu’un professeur a abusé sexuellement d’un garçon.  Alors on a dû prendre l’avion de Surkhet à Nepalgunj puis le vol prévu de Nepalgunj à Kathmandu.

Nous sommes arrivés à Kathmandu samedi soir, après 3 jours passés sur la route.  J’ai pris une bonne douche et j’ai dormi comme un bébé.

Dimanche, premier jour de la semaine au Népal, je suis allée chez le médecin.  J’ai rencontré un généraliste puis un orthopédiste.  Il dit que je me suis fait une entorse des ligaments qui entourent la rotule.  Selon lui, dans 2-3 semaines je ne devrais plus avoir de douleur et pouvoir recommencer à marcher normalement et progressivement reprendre la marche en montagne.  Bonne nouvelle, rien de grave, quel soulagement !  J’ai donc bon espoir de pouvoir me déplacer entre les villages de montagne d’ici quelques semaines.  Mais bon, je vais tout de même faire attention et ne pas reprendre tout ça trop vite.

Plutôt que de retourner tout de suite vers les montagnes, je vais travailler dans le Teraï, région du sud du Népal pendant 2 semaines minimum.  L’infirmière qui est normalement dans ce projet me remplace dans la mission exploratrice à Dholagohe.  Dans le Teraï, le terrain est plat et je n’aurai pas à marcher.  Je ferai des cliniques mobiles en véhicule, un peu comme je faisais au Tchad.  Lorsque je me sentirai prête à marcher en montagne, je retournerai à Kalikot pour m’entraîner un peu avant de partir en « Outreach ».  Je suis bien sûre très déçue de ne pas pouvoir faire mon travail de « Outreach ».  Mais au moins, je sais que je serai utile dans le Teraï.  

J’ai d’abord passé quelques jours à Kathmandu, ce repos m’a fait beaucoup de bien.  Ma mésaventure et toutes les préoccupations qui ont suivi m’ont complètement vidée.  J’ai aussi profité des qualités culinaires des restaurants de Kathmandu, MIUMMM !

Je suis arrivée dans le Teraï jeudi après-midi, après un vol de 15 minutes au-dessus des montagnes et 3 heures de route sur le plat.  La route est pas mal moins pénible que celle des montagnes de Kalikot!  Mon genou va déjà un peu mieux.  Hier soir, on a eu droit à une belle fête avec tout le personnel, on a chanté et dansé accompagné de la guitare.  C’était très agréable.  Demain matin je pars en clinique mobile avec l’équipe médicale.

chevre

 

Toute une équipe!

May 3rd, 2008 by isabellec

Dimanche dernier, 5h30, nous partions en exploration dans un village qui se trouve à 2-3 jours de marche. Nous partons très tôt pour éviter de marcher pendant la période la plus chaude de la journée. Ce village est très très éloigné, au fond du district de Kalikot: Dholagohe. Aucun expat n’y a jamais mis les pieds! L’équipe était composée d’employés MSF et de porteurs, une dizaine de personnes. Il s’agit d’une région qui souffre souvent d’épidémies de choléra avec plusieurs décès. Les conditions sanitaires sont apparemment pitoyables. Nous allions voir ce que nous pouvons faire pour améliorer la situation. Par la même occasion, nous allions évaluer l’ampleur de la malnutrition et les problèmes de santé en général. Nous allions aussi visiter deux autres villages sur notre route. Au total la mission durera 8 jours, environ 37 heures de route à pied plus les déplacements locaux. Peu d’eau pour l’hygiène, eau à boire traitée au chlore, alimentation limitée et conditions de vie vraiment basiques pendant 8 jours et 7 nuits. Pas toujours facile! Mais j’étais quand même bien excitée. Cela fait un mois que je suis ici et je n’ai pas encore eu l’occasion de commencer mon travail dans les villages environnants. Car malheureusement avec la période des élections puis l’autre médecin malade, je n’ai pas encore pu quitter l’hôpital.

En fait, lundi soir nous étions déjà de retour à Manma. Les choses ne se sont pas passées comme prévu. J’avais tellement hâte de commencer mes activités à l’extérieur. Je suis terriblement déçue, surtout que c’est pour moi qu’on a dû faire demi-tour. Je me suis blessée à un genou. Je vous rassure tout de suite, je vais mieux. J’ai vécu toute une expérience pendant les 2 jours que j’ai passé sur la route. Une expérience physiquement difficile et mentalement bouleversante.

Nous avons quitté l’hôpital à 6 heures dimanche matin. Nous avions 8 heures de marche à faire dans la journée. D’abord en forte descente pendant 2 heures et demi. Après environ 30 minutes de descente, j’ai senti un malaise dans mon genou gauche, spontanément, sans traumatisme. Je ne sais pas si je me suis pincé un ménisque ou s’il s’agit d’une entorse ou d’une tendinite. Puis ce malaise est devenu présent à chaque pas. Comme les pas en montée et sur le plat n’étaient pas douloureux, je me suis dis que ça devrait aller pour le reste de la journée. J’endurais mon mal tout en ayant bien hâte d’arriver en bas. J’étais donc très contente d’arriver à Lalignat et de traverser le pont vers l’autre rive sur laquelle nous allions marcher encore 5-6 heures, mais en petites montées et descentes. Effectivement, les descentes n’étant plus aussi longues, je réussissais à marcher assez bien, sans grande douleur.

Nous nous sommes arrêtés à 10h30 pour dîner. Ici, c’est comme ça que ça se passe. Les Népalais prennent deux repas par jour, vers 10h30 et 20 heures. Il s’agit de Dal-Bhat à chaque repas. Comme nous nous sommes levés à 5 heures, le Dal-Bhat était bienvenu à 10h30. Après s’être bien repus, nous avons fait une petite sieste avant de continuer.

Nous avons marché pendant 7 heures et demies dans la journée, sous le chaud soleil. Je ralentissais la cadence à chaque descente, mais ça allait. Arrivés à Bhattadi, vers 17h30, nous avons pris un thé, relaxer et fait un brin de toilette. Au repos, je ne sentais pas de douleur dans mon genou, alors j’avais espoir qu’après une nuit de repos je puisse à nouveau marcher normalement et continuer la mission vers Dholagohe.

Cette journée de marche m’a demandé beaucoup d’effort en raison de ma blessure et de la chaleur. Je pensais dormir comme un bébé tellement j’étais épuisée. Mais je n’ai presque pas dormi de la nuit! Il faisait une chaleur horrible dans cette vallée. Des chiens n’arrêtaient pas de japper. Les propriétaires de l’auberge se déplaçaient sans cesse de leur chambre à la cuisine, m’éclairant le visage de leur lampe de poche à chaque fois. Je me suis levée à 5 heures, pas reposée du tout. J’ai tout de suite fait quelques pas pour tester mon genou… chaque pas était maintenant douloureux. J’ai dû me résigner: pas question de continuer vers Dholagohe. D’abord, je ne m’imagine pas endurer cette douleur pendant une semaine de marche. Ensuite, si cela venait à empirer il serait de plus en plus difficile de revenir vers Manma. J’étais déchirée mentalement, mais je devais me contraindre à faire demi-tour, avec toute l’équipe. Car il n’était pas possible pour l’équipe de faire cette explo sans expat médical. Après tous ces efforts, après toutes ces attentes, je devais me résigner à rentrer à la maison, à l’hôpital de Kalikot. J’étais déçue, frustrée et désolée des conséquences de cet incident.

La marche de retour vers Manma a été physiquement très pénible, surtout les pas en descente. Heureusement que j’avais mes bâtons de marche. Je pouvais alors mettre beaucoup de poids sur mes deux bâtons et ma jambe droite, libérant le plus possible mon genou gauche. Toute l’équipe marchait à mon rythme. Deux personnes devant pour ouvrir le chemin et tout le reste de l’équipe derrière moi avec Meghraj, le chef d’équipe, toujours à quelques centimètres de moi. Je ne le voyais pas, mais je sentais sa présence, juste derrière moi, comme un ange-gardien, surveillant chacun de mes pas et m’offrant un support moral. Chaque pas me demandait un effort épouvantable. Le chemin était difficile, rocailleux, accidenté et souvent étroit, à flanc de montagne. Je gardais les yeux rivés sur le sol et me concentrais sur chacun de mes mouvements.

Après 3 heures et demies de marche, nous sommes arrivés à Raku, village où nous allions prendre le Dal-Bhat. J’étais épuisée, au bout de mes forces. J’ai mangé un peu de Dal-Bhat (l’appétit n’était pas au rendez-vous) et je me suis reposée.

Le pont de Raku ayant été réparé récemment, il y avait une possibilité pour nous de revenir par un chemin plus court. Il nous resterait alors environ 3 heures de marche. Des membres de notre équipe sont donc allés explorer le pont. Mais le pont n’était pas en bonne condition et avec mon handicap, il n’était pas prudent de passer par ce chemin. Nous avions donc encore plus de 6 heures de marche à faire pour rentrer, dont plus de 3 heures en montée abrupte. Encore 6 heures comme ça! Impossible. Je n’y arriverai pas. Je me suis mise à pleurer. Deux options: ou bien on dort en route et on continue le lendemain, ou bien on me porte pour une portion du chemin. Il était déjà près de 13 heures.

L’option de dormir en route n’était pas très attrayante. D’abord, passer une autre nuit comme celle de la veille n’était pas très reposant. Puis, à la vitesse à laquelle je marchais, c’était un peu pénible pour toute l’équipe même si personne ne s’en plaignait. Imaginez les porteurs, ils portent leur fardeau pendant deux fois plus de temps! J’en profite ici pour vous dire à quel point j’avais une équipe extraordinaire. J’ai senti leur support à chaque instant. Encore aujourd’hui je suis très émue lorsque je pense à cette journée.

C’est en réalisant que ça allait non seulement alléger mes souffrances mais aussi alléger toute l’équipe si on rentrait plus rapidement que j’ai accepté qu’on envoie un brancard et des porteurs pour me monter jusqu’à la maison. Nous avons donc convenu que j’allais marcher jusqu’à Lalignat, environ 2 heures. Et que de là, j’allais être portée sur un brancard.

J’ai mis 2 heures et demies pour me rendre à Lalignat. J’étais exténuée. Quatre porteurs nous attendaient, avec un brancard. Après une petite pause, j’ai pris place sur ce dernier et nous sommes partis. Il faut un peu piler sur son orgueil pour accepter d’être portée ainsi alors qu’en fait je pouvais encore marcher. Si j’avais eu une jambe cassée, cela aurait été plus évident et plus facile à accepter.

Cela n’a pas été facile pour les porteurs. Dans la première partie de la montée, il y avait des branches d’arbres de chaque côté du sentier que d’autres membres de l’équipe devaient repousser. L’effort était considérable pour porter ce brancard et mes 65 kg lors de cette montée. Nous nous sommes arrêtés quelques instants avant d’entreprendre la deuxième partie, plus abrupte et plus étroite. Là, c’était horrible… pour moi. Les porteurs avaient beaucoup de difficultés à passer dans l’étroitesse du sentier. À certains endroits, ils empruntaient même les champs en terrasses pour passer. Toute l’équipe participait à l’effort. Les porteurs faisaient rotation. Les autres les tiraient par la main, dégageaient le sentier ou me retenaient sur le brancard. J’ai trouvé ça terriblement pénible d’être allongée sur un brancard, impuissante, et de sentir tous ces efforts déployés pour me ramener à domicile.

À un moment le brancard a fait CRAC, une des tiges de métal a cédé. Ça m’a fait un choc. Je savais que je ne pouvais pas tomber. Mais quand même, quand tu es comme ça, suspendue dans les airs sur le bord d’une falaise à regarder le ciel, que tu ne vois pas ce qui se passe, que tu ne peux que remettre ta confiance entre les mains des autres, que tu es submergée par la fatigue et les émotions… ça fait peur. Je me suis mise à pleurer. À partir de ce moment-là, j’étais comme dans un état second. Derrière mes verres fumés et sous ma casquette, des larmes s’écoulaient continuellement de mes yeux comme le flot d’un robinet fuyant.

Aujourd’hui j’arrive à voir cela d’une façon un peu plus nuancée. Pour les autres je pense ce n’était rien de si extraordinaire, il arrive souvent que des patients soient portés de village en village parce qu’ils ne peuvent marcher. Et les porteurs étaient sûrement contents d’avoir une journée de travail payée alors qu’ils n’ont travaillé que quelques heures. Ce fut probablement une expérience de travail d’équipe, de coopération et de sentiment d’utilité pour toute l’équipe. Ces points de vue me permettent aujourd’hui d’être plus sereine vis-à-vis cette expérience. Mais je peux vous dire que pendant que je la vivais, j’étais défaite. Les quelques jours qui ont suivi, je ne pouvais pas y penser sans avoir les larmes aux yeux. Sans aucun doute, cette journée fut une expérience pénible. Mais ce sentiment d’appartenance à une équipe, cette collaboration, et combien d’autres émotions que je n’arrive pas à décrire avec des mots constituent probablement les souvenirs que j’en garderai. Cette journée fut une expérience humaine extraordinaire.

Cela fait maintenant 5 jours que je repose mon genou. Il me fait encore mal lors de certains mouvements. Je ne sais pas au juste quel est le problème. Je devrai peut-être aller à Katmandu pour faire des examens, mais comme il faut marcher 6 heures pour rejoindre la voiture, ça complique un peu les choses. J’attends de voir comment ça évolue. J’ai bon espoir que ce ne soit que temporaire et que je puisse un jour débuter mes activités de "outreach".

À l’hôpital de Kalikot

April 24th, 2008 by isabellec

Mercredi, 23 avril 2008

Vendredi fut une dure journée et elle a commencé tôt. Un peu après 6 heures, j’ai été réveillée par la voix d’un infirmier qui m’appelait par mon nom. J’ai enfilé ma veste et je suis sortie. Il m’annonce que la sage-femme vient d’examiner une femme enceinte qui est en travail depuis plusieurs heures. Elle a senti le coude ou le genou du fœtus dans le col de l’utérus. Humm, ce n’est pas une bonne idée de tenter de sortir du ventre de sa mère de cette façon. Je suis allée voir et examiner la patiente et la présentation du fœtus n’est effectivement ni la tête, ni le siège. La femme va bien et le rythme cardiaque du fœtus est bon. La veille, on avait eu de la difficulté à entendre le cœur du fœtus. Ici, le monitoring fœtal se fait en écoutant les battements du cœur de temps en temps à l’aide d’un bon vieux stéthoscope métallique conique que vous avez certainement déjà vu dans une télé série dans laquelle l’action se passait au début du siècle. Cet appareil fonctionne très bien, mais le monitoring ne peut pas être continu. Bref, le fœtus souffre sûrement de cette situation. Il faut donc faire une césarienne d’urgence pour sauver maman et bébé.

Malheureusement, la seule personne capable de faire une césarienne est mon collègue médecin qui est en quarantaine dans sa chambre depuis qu’il a développé la varicelle! Comme il s’agit ici de sauver des vies et qu’il vaut mieux avoir un nouveau-né "varicelleux" vivant et une mère en bonne santé, il fera la césarienne malgré sa contagiosité.

À 7h30 le bébé était né. Il n’était pas bien du tout. Il était cyanosé et ne faisait aucun effort de respiration. J’ai dû le réanimer pendant plusieurs minutes. Il a fini par respirer normalement et devenir tout rose. Mais ses poumons étaient remplis de liquide. Par la suite, il a fait des arrêts respiratoires. J’ai supporté sa respiration en le ventilant régulièrement, mais je n’ai pas pu l’intuber (mettre un tube dans la trachée pour la respiration). Nous n’avons que des tubes pour adultes. Aucun tube assez petit pour entrer dans la trachée de ce bébé. J’ai bricolé tout ce que j’ai pu en utilisant des tubes destinés à d’autres fins. Mais je n’ai pas réussi à bricoler un système de raccord avec le ballon de ventilation. J’avais de plus en plus de difficulté à le ventiler au masque. Ses poumons se remplissant de liquide, je devais exercer une pression de plus en plus forte pour réussir à faire entrer un peu d’air dans ses poumons.

Malgré tous nos efforts il est décédé à 8 heures de vie. J’ai passé plusieurs de ces heures à tenter de le réanimer. J’ai trouvé ça très difficile de ne pas réussir. Je trouvais surtout cela frustrant de ne pas avoir les moyens pour l’aider adéquatement. Je ne veux pas dire qu’il ne serait pas mort s’il était né au Québec, mais au moins il aurait eu plus de chances. Et surtout, on aurait su plus vite qu’il ne se présentait pas de la bonne façon, qu’il souffrait dans l’utérus et on aurait fait une césarienne plus tôt. Mais ici, c’est fréquent les nouveau-nés qui ne survivent pas alors le personnel infirmier et même les parents ne réagissent pas tant que ça à la mort. Moi j’ai trouvé ça pas mal dur. Dans notre culture, la mort d’un enfant c’est la catastrophe alors qu’ici on ne s’attache pas trop tôt à un nouveau-né car on sait que ses chances de survie sont faibles. Le bon côté de cette histoire c’est qu’on a pu sauver la mère, elle va bien. Si, comme la plupart de femmes de la région, elle avait accouché toute seule, dans la paille, avec les bœufs, elle n’aurait pas eu de césarienne et serait probablement décédée aussi.

Cela fait deux semaines que je fais la tournée des patients hospitalisés à tous les matins. C’est incroyable toutes les pathologies que j’ai rencontrées jusqu’à maintenant.

 

  • L’homme ayant fait une réaction allergique sévère à une piqûre d’abeille dont je vous ai déjà parlé.
  • Un garçon de 10 ans souffrant de pancytopénie (déficit en globules rouges et blancs et plaquettes). Il n’y a aucun moyen d’investigation et de traitement disponible pour lui au Népal (il aurait besoin d’une biopsie et sûrement d’une greffe de la moelle osseuse).
  • Une femme dans la cinquantaine souffrant de gangrène de la jambe droite jusqu’au genou. On l’a transférée à l’hôpital de Nepalgunj pour amputation. Elle passera 2 jours dans un autobus pour s’y rendre.
  • Un vieil homme souffrant d’occlusion intestinale, il a probablement un cancer. On l’a transféré à Nepalgunj aussi, on n’a pas de nouvelles de son évolution.
  • Un garçon d’un an souffrant de malnutrition sévère et de pneumonie.
  • Deux femmes dans la trentaine paraplégiques suite à un accident. Elles sont alitées toute la journée et elles souffrent de plaies de pression.
  • Un vieil homme souffrant de diabète. Le seul traitement disponible ici est la correction de la diète. Dans un pays où le riz est à la base de tous les repas (les Népalais actifs mangent 1 kg de riz par jour!), il n’est pas facile d’avoir une diète faible en glucides.
  • Un jeune garçon souffrant de brûlures sévères (suite à un feu de broussailles). Pour survivre, il faudrait l’amputer des 4 membres. Mais une fois amputé, ses chances de survie sont très faibles car il resterait dépendant tout sa vie. Son père a refusé les amputations.
  • Un homme de 30 ans s’étant coupé le pouce avec une hache.

Je vais m’arrêter ici pour la liste des souffrances. Regardons les choses d’une manière plus positive maintenant.

Avant l’arriver de MSF, il n’y avait ici qu’un petit centre de santé non fonctionnel. Maintenant, nous consultons près de 2000 patients par mois. Les patients font jusqu’à 3 jours de marche pour venir à l’hôpital. Nous faisons environ 80 admissions par mois et 20 accouchements. Nous pouvons faire des césariennes et autres chirurgies d’urgence au besoin. Nous offrons aussi des visites pré et post natales, des conseils et des moyens de contraception ainsi que des avortements thérapeutiques ou désirés.

On ne peut pas sauver tout le monde, mais on peut sauver beaucoup de vies et alléger beaucoup de souffrances avec les activités de MSF à Kalikot.

Le Népal

April 13th, 2008 by isabellec

Dimanche, 13 avril 2008 ou 01-01-2065, nouvel an népalais

Bonne et heureuse année 2065!

Ben oui, aujourd’hui on fête le nouvel an népalais, Bisket Jatra. C’est congé. J’en profite pour vous écrire! Bien sûr on assure une présence à l’hôpital pour les patients admis et les potentielles urgences.

Malheureusement, on ne peut pas participer aux festivités. En raison des élections récentes, nous sommes confinés à demeurer sur le terrain de l’hôpital.

Jeudi dernier, 10 avril, les Népalais ont voté pour élire une assemblée constitutionnelle. Actuellement, le Népal est une monarchie parlementaire ayant comme chef d’état le roi et comme chef de gouvernement le Premier ministre. Le roi actuel est le dernier roi à avoir dirigé le pays. On commence à annoncer les résultats des différents bureaux de vote mais cela prendra encore plusieurs jours avant de connaître le résultat final. D’ici là, certaines tensions peuvent survenir entre les différents partis politiques ce qui peut mener à quelques bagarres. C’est pourquoi il est plus prudent pour nous de se tenir à l’écart des rassemblements publics. Tout est calme dans Kalikot.

Le Népal est situé dans le sous-continent indien, entouré par l’Inde et le Tibet (Chine). C’est un des pays les plus pauvres, malgré sa richesse en paysages naturels et trésors culturels. Le Népal est bien connu des randonneurs et des grimpeurs en quête d’aventure. Moi-même j’y suis venue en 2003 pour y faire un trek dans la vallée de l’Everest. C’est un pays très montagneux, on y retrouve 10 des 14 plus hauts sommets du monde, dont l’Everest (Sagarmatha en népali), le point culminant de la planète à 8848m. Le Sud du Népal est occupé par les plaines du Teraï (environ 150m au-dessus du niveau de la mer), puis il y a successions de chaînes de montagnes sur toute la longueur du pays, de plus en plus hautes, jusqu’à l’Himalaya.

Géographiquement, le Népal peut être divisé en quatre régions naturelles.

  1. Le Teraï abrite environ 47% de la population népalaise. On y trouve quelques grandes villes, mais la plupart de la région est constituée de petits villages de 40-50 maisons au centre de vastes champs cultivés.
  2. Les montagnes du centre, une bande de 60 km de largeur, occupée par 45% de la population. La plupart des grandes villes s’y trouvent: Kathmandu, Pokhara, Jumla, Patan, etc.
  3. L’Himalaya, région hostile où vivent moins de 8% des Népalais. La plupart des villages se trouvent entre 3000 et 4000 m d’altitude.
  4. Le Trans-Himalaya dans l’Ouest, une haute région désertique, semblable au plateau tibétain.

Les régions montagneuses occupant les deux-tiers du pays rendent difficile la construction de routes et autres infrastructures. Il n’y a que 8500 km de routes pavées au Népal, ce qui contribue à l’isolement des différentes régions. La plupart des déplacements se font à pied sur d’étroits sentiers.

Le tourisme occupe une place importante dans l’économie du Népal mais l’aide étrangère demeure essentielle, tout comme le commerce avec l’Inde. La plupart de la population dépend de l’agriculture et environ 40% des Népalais vivent dans la pauvreté. Le Népal en bref:

  • Intitulé officiel du pays: Royaume du Népal
  • Population: 28,2 millions (NU, 2007)
  • Capitale: Kathmandu, ville très polluée, bruyante et poussiéreuse
  • Superficie: 147 181 km, 800km de longueur par 200 km de largeur
  • Langues: Nepali surtout et dialectes locaux
  • Religions principales: Hindouisme, Bouddhisme et minorité musulmane
  • Espérance de vie: 63 ans (H) et 64 ans(F) (NU)
  • Unité monétaire: la roupie népalaise, 1$CND = 63 NPR environ, 1Є = 100NPR
  • Drapeau: le drapeau népalais est le seul drapeau national qui ne soit pas quadrilatéral, il est constitué de 2 triangles
  • Décalage horaire: + 9 heures 45 par rapport au Québec (heure GMT + 5 heures 45)

À Kalikot, de février à avril, c’est la fin de la saison sèche. Le climat est très agréable. Il fait autour de 25 degrés Celsius le jour, sous le soleil cela paraît comme 30 ou plus. Aussitôt qu’on est à l’ombre ou qu’il vente, ça devient frisquet. Et lorsqu’il pleut, avec le degré d’humidité qui augmente, on a froid. Le climat a changé rapidement, les premiers soirs que j’ai passé à Kalikot, on avait froid. Mais maintenant, il fait bon tous les jours et soirs. Mais il ne faut pas attendre trop tard en fin de journée pour prendre une douche (à l’eau froide) si on ne veut pas frissonner! L’inconvénient avec toute cette sécheresse, c’est que la poussière réduit la visibilité, les montagnes sont dans la brume et on ne voit pas très loin dans la vallée, sauf pendant quelques heures après une bonne pluie où la visibilité est très nette.

La chaleur et le degré d’humidité vont augmenter au cours des prochains mois et la mousson débutera autour de la mi-juin. Pendant la mousson, les routes sont impraticables en raison de la boue et le seul moyen de transport entre Kalikot et la ville sera l’hélicoptère alors il n’y aura pas beaucoup de mouvements entre juin et septembre.

Vous pouvez situer Kalikot et le Népal à l’aide de Google Earth (Kalikot, Nepal). Pour en savoir plus sur le Népal, je vous invite à visiter le site web de BBC: www.bbc.com (cf “Nepal” puis “Country Profile of Nepal”).

Biographie: Docteur Isabelle

April 13th, 2008 by isabellec

Isabelle Chotard

Isabelle Chotard, 35 ans, canadienne. J’ai un pied-à-terre dans la ville de Québec.

J’ai travaillé comme médecin d’urgence au Centre Hospitalier de l’Université Laval à Québec pendant plus de 5 ans, puis maintenant comme médecin dépanneur dans différentes régions du Québec entre mes missions avec MSF.

J’aime découvrir le monde, sa nature et ses gens. J’ai fait de multiples voyages par intérêt personnel avant de partir en mission avec MSF.

En travaillant pour MSF, j’ai trouvé une façon de rallier mes intérêts pour la santé, les gens et leurs différentes cultures. J’ai fait une mission de 6 mois en République Démocratique du Congo en 2005 puis au Tchad en 2006-2007, à la frontière du Darfour, Soudan.

Maintenant je suis en mission au Népal pour 6 mois, dans la région de Kalikot. Notre projet est constitué de deux volets: les soins de santé à l’hôpital de district et ce qu’on appelle le “Outreach”, c’est-à-dire les soins dans des villages éloignés de l’hôpital.

Je vous invite à lire mon blog si vous voulez en savoir plus sur les activités de MSF au Népal et sur ce que j’y vis.

Tempête à Kalikot

April 12th, 2008 by isabellec


Samedi, 12 avril 2008

Quand il y a un orage ici, c’est quelque chose!On a eu droit à un beau spectacle de sons et lumières hier soir.Des éclairs et du tonnerre à n’en plus finir, pendant plusieurs heures.

Au début, j’avais un peu peur.C’est que lorsque la pluie tombe sur ces toits de tôle, ça fait un bruit horrible, tu as l’impression que le toit va te tomber sur la tête.Surtout lorsque ce sont des grêlons de 1 cm qui tombent!Il est vrai qu’avec la mousson qui s’en vient, les structures ont besoin d’être solides.Lorsque j’ai été convaincue de la solidité de mon abri, j’ai vraiment commencé à apprécier le spectacle.

Les lumières:des éclairs de tous les côtés, entre les montagnes ou derrière les montagnes, créant des ombres grandioses autour de nous.Les sons:le merveilleux chant de la pluie qui tombe et les coups de tonnerre qui viennent battre la mesure de temps en temps.

Il est difficile de décrire ce qui m’entoure, mais je vais essayer. Nous sommes presqu’au sommet d’une montagne, entouré sur 360 degrés d’autres sommets plus élevés. J’ai l’impression d’être tout près du sommet du monde et de l’observer autour de moi. C’est vrai qu’il n’est pas très loin d’ici d’ailleurs le toit du monde, l’Everest. Avec l’effet entonnoir créé par les montagnes, j’entends tous les sons qui proviennent de la vallée, entremêlés. J’entends les rugissements de la rivière Karnali, les chants des chacals la nuit et les hurlements des chiens qui leur répondent, les cris des enfants le jour, les grognements des tracteurs qui tentent d’escalader les montagnes, etc. Bientôt ce sera moi qui tenterai d’escalader les montagnes et qui émettrai les sons plaintifs de l’effort déployé.

Promenade du soir

April 8th, 2008 by isabellec

Mardi, 8 avril 2008 ou 26/12/2064.

Montagnes_de_Kalikot.JPG

Hier soir, après ma journée de travail, je suis allée prendre une marche autour de l’hôpital avec des collègues. Alors que nous nous baladions, nous avons aperçu une jeune femme qui pleurait. À ses côtés, au sol, gisait un homme. Nous nous sommes approchés. L’homme était à peine conscient, son pouls à peine perceptible.Selon sa fille, il s’est effondré par terre. Il revenait des champs et ne se sentait pas bien.

Comme l’hôpital était juste à côté, l’un d’entre nous est allé chercher un brancard et nous avons transporté l’homme à l’hôpital. Son pouls était toujours très faible et sa tension artérielle imperceptible parce que trop basse. L’homme gémissait mais ne prononçait aucun mot compréhensible (par les Népalais bien sûr!). Nous lui avons installé des voies veineuses pour débuter une perfusion. En l’examinant, nous avons noté une éruption cutanée de type allergique. J’ai pensé qu’il faisait une réaction allergique grave à une piqûre d’insecte, d’abeille ou à une morsure de serpent. Nous lui avons donc administré la médication nécessaire. Après plusieurs doses de médicaments, son pouls est devenu un peu plus fort et plus rapide, mais seulement à 76 battements par minute. Les réactions allergiques graves se présentent habituellement avec un pouls très rapide. Il ne présente pas les signes typiques. Chez nous, j’aurais pensé qu’il prenait un médicament contre l’hypertension artérielle (des ß-bloqueurs) ce qui pourrait expliquer sa situation. Mais ici, personne ne prend de médicament contre l’hypertension. Je me suis demandé s’il avait mangé quelque chose detoxique, d’empoisonné, mais les gens disaient qu’il n’y avait rien de poison à ce temps-ci de l’année dans les champs. Il a fallu vraiment plusieurs doses d’adrénaline et même d’atropine avant qu’il s’améliore et qu’on puisse percevoir sa tension artérielle. Puis son état de conscience s’est amélioré progressivement. On lui a demandé s’il se souvenait de ce qui s’était passé et il s’est rappelé avoir été piqué par une abeille. C’était bien ça donc : une réaction allergique TRÈS grave à une piqûre d’abeille. J’ai compris par la suite que son pouls n’était pas très rapide, parce qu’à l’état normal, les gens d’ici ont un pouls autour de 50/min. Ils sont tous en grande forme physique, comme des athlètes, à force de marcher dans les montagnes quotidiennement. Ils ont donc des muscles cardiaques très forts qui n’ont pas besoin de battre plus vite pour être efficaces.

Ce matin, notre patient se porte très bien. Il est bien informé du danger qu’il court lors d’une prochaine piqûre d’abeille. Chez nous, cet homme aurait un Epi-Pen avec lui en tout temps afin de pouvoir être traité rapidement en cas de réaction allergique sévère. Mais ici on ne trouve pas d’injecteur simple et rapide d’adrénaline. On peut seulement lui dire qu’il doit rapidement se présenter à l’hôpital s’il est piqué par une abeille une autre fois. Je crois que cet homme a été très chanceux hier soir. J’espère qu’il recevra des soins à temps si cette situation se présente à nouveau.

Arrivée à Kalikot

April 7th, 2008 by isabellec

District de Kalikot, Népal

Samedi, 5 avril 2008 ou 24 Chaitra 2064 selon le calendrier népalais.

Je suis enfin arrivée à Kalikot, plus d’une semaine après avoir quitté le Canada. La route fut longue et difficile. Mais ce matin j’ai déjeuné à l’extérieur, sous le soleil, en écoutant le chant des oiseaux, admirant les montagnes… bonheur total!

Depuis mon départ, je suis passée par Amsterdam pour des briefings. Puis je me suis envolée vers le Népal en passant par Londres et Delhi (6 heures d’attente). Je suis arrivée à Kathmandu, capitale du Népal, 22 heures plus tard. Aux cours de ces 72 heures, je n’ai dormi que 5 heures, en 2 fois!J’étais zombie en arrivant au Népal. Une bonne nuit de sommeil de 12 heures à Kathmandu et me voilà fraîche et dispo, déjà adaptée aux 9h45 de décalage horaire. Nouveaux briefings à Kathmandu, entrevue avec le conseil médical du Népal pour mon permis de travail comme médecin, puis déplacements encore, vers ma destination finale: Kalikot.

Kalikot est un district dans une région très reculée du mid-ouest du Népal. J’ai fait le trajet avec le coordonnateur médical des projets de MSF au Népal. Nous avons d’abord pris l’avion de Kathmandu à Nepalganj (vol de 80min), où j’ai passé une bonne nuit dans un hôtel agréable. Lundi, à 6 heures, nous avons pris la route vers Khidki Jyula à bord d’un véhicule 4X4 bien adapté à la piste qui nous attendait.

Rivi_re_Karnali.JPG

Au début la route est asphaltée, tout va bien. Mais notre chauffeur est un peu endormi, alors on s’arrête pour du thé et des beignets.Nous reprenons la route, zigzagant à travers la forêt. On se croirait presqu’au Québec, le sol est pavé de feuilles mortes colorées. Nous traversons un parc national, des singes traversent la route devant nous. OK, je ne suis plus au Québec!Nous nous arrêtons pour déjeuner à Surkhet 4 heures plus tard : oeufs brouillés et rôties de pain blanc.

Par la suite, ce n’est plus la même chose, la “route” est très cahoteuse, inconfortable et poussiéreuse mais les superbes paysages me font oublier ces désagréments. Nous passons un col de montagne et s’ouvre devant nous une superbe vallée. Une rivière turquoise bordée de plages de sable blanc et entourée de montagnes à perte de vue. Des montagnes décorées de cultures en terrasse, du blé principalement. Notre route oscille entre la rivière au fond de la vallée et les rebords pentus des montagnes. De nouveaux éléments viennent changer le panorama à chaque instant. Un petit village avec des toits de chaume, un pont suspendu surplombant la rivière, un autobus bondé de monde transportant des bagages et même des gens sur son toit, des porteurs ayant une charge énorme sur le dos, etc.

Cultures_en_terrasse.JPG

Nous nous arrêtons le midi dans un village. Je suis surprise de voir que les gens, même les enfants, ne portent pas trop attention à notre présence. Nous sommes pourtant dans un endroit très reculé où les étrangers ne mettent pas souvent les pieds. J’ai l’impression d’être presque invisible. Cela me fait tout drôle en comparaison avec l’Afrique où tous les enfants nous saluent et nous sourient. Après quelques minutes, certains enfants s’approchent, nous observent, nous saluent puis retournent assez rapidement à leurs occupations.

Nous arrivons à Khidki Jyula vers 18h00, nous y passerons la nuit.Au total, nous avons roulé pendant 12 heures, excluant quelques arrêts. On nous offre un thé népalais à notre arrivée : une bonne dose d’énergie. Il s’agit d’un thé au lait, épicé et sucré, très savoureux. Plus tard, nous avons droit au dal-bhat, le mets traditionnel népalais composé de lentilles et de riz. Puis c’est l’heure du dodo sur une planche de bois bien dure. C’est très réparateur pour les dos endoloris par les kilomètres de piste de sable et de roches. J’ai passé une très bonne nuit.

Mardi, 6 heures du matin, réveil et préparatifs pour la longue marche vers Kalikot. Nous continuerons à pied parce qu’à partir d’ici la route vers Manma est trop dangereuse. Nous avons apporté des médicaments de Kathmandu et du matériel de Nepalgunj. Nous ferons donc le trajet avec 11 porteurs qui transporteront tout cela sur leurs dos.

D’abord nous traversons la rivière Karnali par un petit pont. Nous la longerons toute la journée. Je vous l’ai déjà dit, mais je le répète : la rivière est turquoise et bordée de plages de sable blanc. On se croirait en Thaïlande, c’est superbe. Nous marchons au fond de la vallée pendant plusieurs heures. Le soleil me tape sur la tête. Je manque d’énergie. Je n’ai avalé qu’un morceau de gâteau aux fruits et un thé au déjeuner. Les Népalais ne mangent pas au réveil.Ils attendent jusqu’à 10h30 environ et mangent le dal-bhat. Tout ce que notre guide a apporté à manger c’est une barre de chocolat SNICKERS qui me fond sur les doigts. Nous nous arrêtons vers 11h, finalement, pour manger des nouilles… oh la la, elles sont très épicées (j’en ai mal à l’estomac depuis, j’espère que je vais m’y habituer!).

Ensuite, nous reprenons la marche pour la montée vers l’hôpital (740m de dénivelé, très abrupte). À mi-chemin nous prenons un thé au “tea shop” pour nous donner l’énergie nécessaire pour la dernière montée.Heureusement, le soleil s’est caché derrière les nuages. Sous cette chaleur, j’ai du mal à maintenir ma température corporelle normale. J’ai bu 3 à 4 litres d’eau au cours des 6 heures de marche. Wow, dire que je suis ici pour le programme “outreach”, ce qui veut dire que je vais marcher beaucoup!Va falloir que je m’habitue, et que je m’entraîne. Au moins, l’altitude n’est pas très élevée.L’hôpital se trouve à 1500m. On y arrive vers 14heures, pas mal fatigués.

H_pital_du_district_Kalikot.JPG

L’hôpital de Kalikot : mon nouveau chez-moi. Un endroit incroyable, superbe, calme, au milieu des montagnes. Des sommets de 3000-4000m. Le plus haut qu’on aperçoit est de 4202m, il y est tombé de la neige le jour de mon arrivée. Vous devez avoir moins de neige à Québec parce qu’apparemment, j’en ai apporté avec moi à Amsterdam et même à Kalikot!